Au-delà des images sublimes, sombres et profondément perturbantes, Antoine d'Agatha explore les marges, les ténèbres ou les bas-fonds des sociétés humaines.
Mais dans le fond, j'ai aussi l'impression de voir un immense égo-trip de sa part, tant il se met davantage en avant que les femmes dont il est supposé capté les images et les témoignages. Elles parlent tellement plus de lui, de sa gentillesse, de sa lente agonie, de leurs sentiments à son égard, que lui ne leur donne la parole pour se raconter elles. C'est un truc qui m'a titillée une bonne partie de mon visionnage. Plutôt que de parler d'elles, elles finissent toujours parler de leurs rapports à lui et on comprend bien qu'il n'est pas un client ordinaire, qu'il est un type bien.
D'autant, qu'il réutilise des images d'Atlas et d'Aka Ana. Dans ce dernier, la parole était bien plus donnée aux femmes qu'il filme qu'à lui-même. Or là, c'est d'Antoine d'Agatha dont il s'agit, un autoportrait où il est raconté par des femmes dont il esthétise la misère et la souffrance, au même titre qu'il esthétise la sienne. Ça me perturbe, non parce que j'ai détesté le film, loin de là, j'ai aimé cette expérience esthétique. Quelque part, je me sens sale d'avoir aimé ça.
Mais j'ai le sentiment que personne n'a vraiment pris note de ce qui est dit au-delà des images.
Oui, c'est perturbant, voir un plan fixe d'un mec vouté immobile se piquer pendant un quart d'heure, c'est une expérience profondément désagréable, dans le bon sens du terme. De même, que des femmes défoncées à je-ne-sais-quelle-substance, de les voir nues, prostrées, le regard vide et à les écouter parler de la mort, du néant et des violences qu'elles subissent... ça fait quelque chose. Surtout, l'emphase mise sur les corps traumatisés, malades, souffrants ou encore, les visages déformés par le plaisir sexuel ou hagards après la prise de drogue. Je pense au corps de cette suédoise qui se mutile dans la salle de bain, recroquevillée sur elle-même, au corps couvert de cicatrices de cette prostituée cambodgienne ou au visage de Rei (oui, c'est le seul non que j'ai retenu... J'ai honte) au moment de son orgasme.
C'est un roman-photo qui va me hanter mais dont le discours me gêne profondément.
Alors oui, on peut argumenter que le film repose sur l'idée du miroir, un mot qui revient souvent dans la parole des prostituées. Antoine d'Agatha et ces femmes sont peut-être un miroir de l'un et de l'autre, les deux se renvoient leur propre néant. D'autant qu'il y a une approche similaire dans la toxicomanie. Mais je ne suis pas convaincu, il apparait toujours comme étant le bon type, celui qui souffre plus qu'elles.
Peut-être est-ce parce qu'au fond le discours que développe le film sur la sexualité me renvoie aussi à ce que j'en pense.
J'ai rarement vu la sexualité, même lorsqu'il y a du plaisir pris par les deux, être filmé de façon aussi morbide, comme à chaque fois une mort de soi. Je veux dire que quelque part, la manière qu'il a de capter le sexe, c'est encore plus cru, plus malsain que la captation de la toxicomanie. C'est malsain parce qu'il y a des pratiques malsaines. Je pense au court mais traumatisant passage où une prostituée mexicaine à une pratique zoophile tout en racontant son vice en voix-off. De même, toute la partie au Japon, qu'on avait déjà vu dans Aka Ana, est d'une crudité à me donner envie de détourner le regard. Par exemple, le plan à trois me donne des sueurs froides. Il y a quelque chose de putride qui se cache là-dessous. Le plan sur le vagin qui s'ouvre, c'est ma hantise. Les bruits, la photographie, les voix... le malaise est palpable à chaque instant. Le sexe apparait, pour moi, comme quelque chose dénué de sens, une consommation prise sur le vif destiné à s'effacer, à mourir. Le sexe, c'est la mort. Georges Bataille s'en donnerait à cœur joie pour analyser ce film, j'en suis persuadé.
C'est rarement que je suis autant en conflit avec moi-même pour savoir si j'ai apprécié ou non un film.