Nous sommes un mardi de février de l’an de grâce 2014. Un jour comme un autre dans l’hiver 2013-2014, dans le département de la Meuse, en région de Lorraine, pas encore rattaché à l’Alsace et à la Champagne-Ardennes pour donner le « doux » nom administratif de région ALCA (pour Alsace-Lorraine-Champagne-Ardennes), laquelle devrait s’intituler « région Grand-Est ».


Mon ordinateur affiche 08h45. Je suis seul à la maison, venant de déposer mon fils à la maternelle, et sa mère vient de commence son travail. Comme tous les matins de la semaine, je suis seul, abandonné à moi-même mais ce matin-là, la solitude est plus présente que les autres débuts de journée.


Ce matin-là, je ressens un immense désespoir, l’impression que tout mon univers est devenu au fil des années et de ma traversée dans l’âge adulte un no man’s land, un paysage où toutes mes certitudes, toutes mes ambitions, tous mes acquis se sont écroulés à force de déceptions, de découragements, de soumissions à l’abandon.


Depuis plusieurs semaines déjà, je suis plongé dans une grande déprime, même disons-le un début de dépression. Depuis maints et maints jours, je me remémore un parcours scolaire moyen, où j’ai été témoin de la dégénérescence de notre éducation et de l’abandon progressif des enseignants face à un système gangrené par la bêtise. Puis j’ai été littéralement rongé, bouffé, humilié par un monde du travail brutal, haineux, organisé de façon à t’écraser le visage à coup de poings et de pieds jusqu’à en cracher littéralement ton âme, ton sang, ton honneur, ta dignité. Puis enfin, le délitement de mon couple, pour des raisons intimes que je ne dévoilerai pas ici, bien évidemment.


Depuis quelques temps, donc, je pense à tout cela. Je le ressasse même, je n’arrête pas de regarder le rétroviseur arrière de la voiture sur la ligne du temps, ne voyant que du brouillard, pas très loin. Du brouillard, puis rien. Le trou noir. Je songe sérieusement ne pas avoir d’avenir, pas d’occasion de rebondir. Je songe à la mort. Plus que jamais. Je suis plus que certain, ce matin, que c’est la seule solution. Pour ne plus souffrir. Ne plus faire souffrir ma femme, mon enfant. En finir une bonne fois pour toutes, ne plus faire subir mes angoisses, mon humeur de chien battu, mes échecs successifs. Je suis une merde, je resterai une merde, je finirai comme une merde, en m’écrasant quelques étages plus bas. The End. Fin. Rideau.


Et puis…


Non. Je ne peux pas tout arrêter comme cela. J’ai 31 ans, je peux encore rebondir, même si c’est de plus en plus compliqué au vu de ma situation géographique ne m’offrant que peu de perspectives professionnelles. Et puis, il y a mon enfant… Je peux bien continuer pour lui, que va-t-il penser de moi si je lui fait subir ce triste évènement ?


Et puis, tiens, j’ai ce film, là, de Sion Sono, disponible dans une version officieusement sous-titrée (ou « Fansubbée »). De très bons échos, un synopsis assez… particulier, hop ! Allez, essayons de se changer les idées, même si je n’y crois guère tellement mon esprit et mon moral sont au plus bras, accaparés par toute cette série d’angoisses et de pensées noires…


2 heures et 10 minutes plus tard… Le cerveau est en compote… Le coeur en vrille, battant à 180 bpm au bout de ce rollercoster absolument fou et démentiel qu’est ce long-métrage japonais totalement inclassable, mix improbable de comédie, film de yakuza, kung-fu, chambara (film de sabre), gore, situations nonsensiques et absurdes… N’hésitant pas à bousculer tous les repères du spectateur, allant jusqu’au bout de son concept, le métrage ose l’improbable entre hommage aux techniciens et artisans du septième Art façon La Nuit Américaine de François Truffaut et mix décapant d’exploitation et de cinéma « bis » façon Kill Bill de Tarantino, soit la rencontre complètement folle et jusqu’au-boutiste entre deux clans de yakuzas se faisant la guerre depuis des années et une bande de pieds-nickelés cinéastes amateurs, menés par un réalisateur optimiste jusqu’à la déraison (alter-ego de Sion Sono ?) et persuadé qu’il réussira le meilleur film du monde, même si cela doit être le seul !


Bien barré, hein ? Et encore, vous n’avez pas vu le film !… Disons-le net, et sans exagérer le moins du monde : ce film a sauvé ma vie. Ce film m’a revigoré comme jamais aucun film ne l’avait fait depuis longtemps, m’a redonné foi et espoir envers mon art préféré et chéri de tous les arts.


Dans une période où l’on bannit l’imaginaire, la créativité, voire la prise de risque au profit des remakes, prequels et autres reboots de franchises déjà usées jusqu’à la corde, voir ce genre de projets alternatifs, jouissifs, ne reculant devant aucune concession, quitte à perdre le spectateur en cours de route… Pour mieux le retrouver via un climax jubilatoire et dégoulinant de têtes, membres et autres geysers de sang durant une bonne vingtaine de minutes !


Réalisateur prolifique, Sion Sono s’est fait connaître en 2001 avec le mystérieux Suicide Club, thriller bizarre sur une vague de suicides touchant le Japon, film s’ouvrant sur une séquence devenue culte chez les amateurs de cinéma asiatique où une cinquantaine de lycéennes, dans la joie et la bonne humeur,… se jettent d’une rame de métro en marche. Puis après une série de films tout aussi glauques et poisseux (Cold Fish, sur un tueur en série marchand de poissons, Guilty of Romance sur une femme vendant son corps à des étrangers) et un diptyque sur la catastrophe de Fukushima (le déchirant Himizu et le plus calme The Land of Hope), le metteur en scène s’attaque au divertissement pur et nous propose un film puissamment culte en devenir, une bombe de plaisir et d’enthousiasme communicatif, parsemé de références à la culture cinématographique, tel un Quentin Tarantino régurgitant ses références à son médium favori pour accoucher d’une œuvre honnête et sincère.


Et malgré toutes ces dithyrambes qui vont vous inciter (je l’espère) à découvrir de toute urgence ce film fou et génial, vous êtes TRES loin d’imaginer ce que vous allez vous prendre en pleine tronche ! Je ne vous en dévoilerai pas plus pour ne pas gâcher la surprise au premier visionnage, mais attendez-vous à une scène finale comme vous n’en avez jamais vu de votre vie !


Alors, lâchez votre ordinateur/tablette/smartphone (rayez les mentions inutiles), courrez vous procurer le film et préparez-vous à un déluge de bonheur furieuse ! Car à l’instar d’autres pelloches tels John Carter, Pacific Rim, Gravity, Jupiter Ascending, Mad Max : Fury Road ou encore A la poursuite de demain, voilà une vraie alternative aux blockbusters conçus dans des réunions de cadres exécutifs, boursouflés et complètement impersonnels que nous a offert Hollywood ces dernières années. Un film qui vous fera dire, même en étant le plus blasé du monde, que le cinéma, c’est quand même chouette !


Quant à moi, maintenant, en 2016, je me dis : et la vie continue…


Merci, Sion.


Merci, Why don’t you play in hell !


Texte à retrouver sur Critique-Film :
http://www.critique-film.fr/back-to-the-past-11/

David_Huriot
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le 10 sept. 2016

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David Huriot

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