Un petit village troglodyte flanqué en cœur de montagne… Une lumière diaphane, une nature exubérante, nous voici plongés, dès les premières minutes dans l’univers d’un Caspar Friedrich. Ce même village, cadré différemment et ramassé sur lui-même, sera la dernière image. Elle donne l’impression d’une tour de Babel à la Bruegel qui vient de s’effondrer. Toute la symbolique du film se retrouve dans ces deux plans… Nuri Bilge Ceylan nous offre 3h16 d’une méditation polémique autour de la conscience et de la raison. Aydin, personnage emblématique au cœur de ce drame intérieur, est un homme sur la fin. L’isolement lui pèse. Perdu au milieu de nulle part dans son petit hôtel d’Anatolie, incompris de sa femme, de sa sœur ou de ses proches, il est perdu et s’interroge sur le sens qui lui reste à donner à sa vie. Commence alors une ultime quête, toute en violence intérieure, où il provoque sa remise en question. Cela donne droit à des magnifiques joutes où, bien et mal, raison et sentiments, non dits et faux-semblants rivalisent avec la vérité cinglante et aride. Les contrastes humains se font à l’image du décor, entre froid polaire à l’extérieur et le côté cossu et généreux à l’intérieur. C’est du Tchekhov revisité par Ingmar Bergman, avec toutefois la griffe si particulière de Ceylan (on se souvient du poignant « Les climats ») qui ordonnance avec autant de gravité que de fluidité les discours de l’âme. On peut certes reprocher la durée, mais au final, on s’accorde à penser que compte-tenu de la dimension de ce magnifique film, elle se justifie et pèse à peine.