Dans Yoroï, il y a un mélange de pur kif et d'un truc assez gênant. C'est très divertissant, il y a une originalité dans l'idée et dans les motifs évoqués (le voyage de retraite, les démons incarnant les péchés), c'est pop et chorégraphié, chouettes décors (moins bons costumes), ça travaille très bien le lore-Orelsan — nipponophile, éternel ado, fan de films d'arts martiaux — et on sent que c'est un vrai kif : en cela, la candeur du film est assez agréable.
Certes, on ne s'y abreuve pas d'interprétations particulièrement brillantes, ni d'une écriture très fine (Yoroï s'ajoute au club toujours élargi des films dont “la clé est l'amour”), mais ce n'est pas ce qui est vendu, et on s'y fait assez bien.
En revanche, difficile d'écarter, sous couvert de fiction, les éternels débats toujours délicats autour de la persona d'un artiste (cette zone grise à mi-chemin entre l'individu réel et le personnage), qui a notamment allègrement eu cours dans la production musicale d'Orelsan. J'explique de suite avant qu'on rétorque “il faut distinguer l'homme de l'artisteuh !''...
Il s'agit bel et bien d'une auto-fiction : non pas biographie, mais puisant fortement dans les questions réelles du rapport au succès, du couple, etc., avec une mise en scène de soi assumée tout en étant détournée. Ainsi, comme Aurélien Cotentin le présente lui-même, la fiction est richement abreuvée des titres de son album, qui lui-même évoque des questions de vécu. Jusque là, pas de souci particulier : la porosité entre individu et personnage existe, elle n'est pas revendiquée en totalité mais n'est pas non plus rejetée en bloc.
Ce qui est périlleux dans cette auto-fiction, c'est que le rapport aux questions évoquées n'est pas clair : on dirait un ego-trip, déguisé en remise en question ou en autocritique, elles-mêmes déguisées en ego-trip. Même ce compartiment autocritique fait résonner une forme de complaisance, en mode “oui, je suis moins fort que toi, oui j'ai des démons et je suis qu'une merde, mais c'est parce que le monde est trop compliqué”. Et si je le dis dans mon film, ça veut dire que je coupe l'herbe sous le pied à ceux qui me critiquent en ce sens.
Cela n'est pas un jugement volontairement malveillant de ma part (je suis d'ailleurs plutôt friand de l'écriture musicale du bonhomme) : c'est une gêne que je ressens, sans arrière-pensée, en regardant le film.
Même en se bornant à rester au rang de la fiction (ce qui n'est pas une meilleure idée que faire une lecture entièrement contextuelle), il y a là une forme de romancisation autojustificatrice des fautes morales du personnage, comme une excuse tournée en fable, une illustration du proverbe “faut avouée à moitié pardonnée”. Disons que le côté "on ne se prend pas au sérieux" comporte ses facilités et dispense ici le scénario de certaines subtilités éthiques, ou bien d'un dépassement narratif, sur lesquelles on n'aurait pas craché.
Une impression en demi-teinte, donc : peut-être pas assez abouti dans ses tenants profonds ou dans ses folies formelles, malgré un plaisir manifeste dans sa fabrication, Yoroï me laisse pas tout à fait mécontent, mais un peu à distance.