Zeitgeist : Moving Forward
7.1
Zeitgeist : Moving Forward

Documentaire de Peter Joseph (2011)

Le paradis marxiste expliqué par des gens qui n’y vivraient pas

Il y a quelques années, j’aurais sans doute trouvé Zeitgeist: Moving Forward profondément subversif. Le film tape sur les États-Unis, le capitalisme, le consumérisme, le matérialisme, la fausse démocratie, le gouvernement de la bourgeoisie. Tout y passe. Le monde est truqué, les dés sont pipés, nous sommes aliénés, conditionnés, manipulés. Mais rassurez-vous : nous sommes aussi des tables rases. Libres. Vierges. Prêts à bâtir un monde meilleur si seulement on écoutait enfin les bonnes personnes. À l’époque, ça faisait son effet. Aujourd’hui, je n'y crois plus du tout.


Sur le fond, Zeitgeist est mal construit. Tout est expliqué par l’environnement. Aucun déterminisme biologique. L’enfance explique tout. On ne sait même pas s’il fait l’éloge d’une éducation ultra-traditionnelle ou d’une liberté totale : le propos est très confus, flottant.

Les sociétés d’avant seraient communautaires, aimantes, solidaires. Problème : les historiens (Moriceau, Le Roy Ladurie, Le Goff) racontent exactement l’inverse. Ces sociétés étaient communautaires par nécessité, violentes, hiérarchiques, encadrées par des structures morales extrêmement contraignantes. Mais bon...


Tout est de la faute des États-Unis, du complexe militaro-industriel, de l’obsolescence programmée, des crashs boursiers. On mélange tout. À un moment, le film affirme même que l’innovation est plus forte dans les sociétés égalitaires. Oui, bien sûr. Le Yémen, ce grand hub de la R&D mondiale.


Mon plus gros problème, c’est leur rapport fantasmé aux « sociétés d’avant ». On nous explique que la propriété privée serait une invention maléfique signée John Locke, que la monnaie et le contrat auraient soudainement corrompu l’humanité pure et nue… mais on oublie commodément tout le reste. L’inégalité, par exemple — pas l’inégalité scandaleuse des pamphlets, mais l’inégalité assumée, structurante, jugée légitime : celle du bon vassal, du serviteur loyal, du maître responsable. On oublie l’honneur comme boussole sociale, le devoir comme colonne vertébrale morale, le paternalisme du père de famille qui ne « déconstruit » pas son autorité sur TikTok.


On oublie surtout le rôle tentaculaire de l’Église, qui encadrait le travail, la charité, la famille, le mariage, la sexualité, la mort, et accessoirement les consciences. Une économie morale, faite de réputation, de fidélité, de piété, où rompre un lien n’était pas un simple « choix personnel » mais une faute publique engageant le salut de l’âme, la paix du foyer et l’honneur du nom. Un monde dur, contraignant, profondément hiérarchique — dont on peut admirer certains ressorts anthropologiques, mais que je soupçonne fortement d’être beaucoup moins instagrammable que ce que rêvent les auteurs du documentaire.


Mais bon, le plus gros problème, c'est que j'ai grandi. L’idée d’une société autogérée dans un monde tertiaire, de services, post-industriel et hypercomplexe ne me fait plus rêver du tout. Imaginer que ce modèle serait plus performant que les écosystèmes de type Silicon Valley relève davantage de l’incantation que de l’analyse. Et surtout, rien n’indique que les ingénieurs, chercheurs et entrepreneurs qui font tourner ces systèmes auraient la moindre envie d’y adhérer. Mais ce n'est pas la que je vais frapper, c'est avec une autre question.

et si nous avions choisi librement de vivre dans une société capitaliste ?


Je sais, c’est violent. Réactionnaire. Presque fasciste.

Normalement, pour avoir posé cette question, je devrais déjà être en route pour une séance de rééducation politique, dans un petit goulag pédagogique, guidé avec bienveillance par une avant-garde éclairée vers le paradis communiste.


Car le marxisme orthodoxe ne peut pas tolérer cette hypothèse. Elle détruit son postulat central : la domination est toujours une fausse conscience, le consentement n’est jamais réel, le peuple ne peut pas vouloir ce qu’il vit. C’est une anthropologie profondément autoritaire, qui mène logiquement à la coercition au nom du Bien.


Les faits, ces emmerdeurs

Sur le temps long (XVIIIᵉ–XXIᵉ siècles), les sociétés capitalistes ont produit des ruptures civilisationnelles majeures : chute massive de la mortalité infantile, division par 10 à 20 du taux d’homicide, disparition des grandes famines structurelles, médicalisation de la naissance, allongement spectaculaire de l’espérance de vie, fin de la guerre comme état permanent. Ce ne sont pas des « détails moraux ». Ce sont des transformations anthropologiques profondes.


Bien sûr, cela ne signifie pas que le capitalisme est juste, harmonieux ou doux. Il est violent, conflictuel, inégalitaire. Mais aucun autre système historique n’a produit de tels résultats à une telle échelle et sur une durée comparable.

Personnellement, entre un monde où cinq enfants sur six meurent avant l’âge adulte et un monde où ce risque est marginal, mon choix est vite fait.


Étrangement, le documentaire oublie aussi : le développement des classes moyennes, les États sociaux nationaux, le capitalisme d’État et surtout… la question de l’échec historique du rêve marxiste.


Et le bouquet final : Le plus drôle reste la fin. Après avoir dénoncé la modernité industrielle, le film conclut par un éloge à peine voilé du technosolutionnisme prométhéen. Une utopie technologique camouflée sous des discours de sobriété, d’économie circulaire et de transition énergétique. Problème : il n’y a jamais eu de transition (Fressoz) l’économie circulaire, personne n’en veut vraiment le technosolutionnisme sert surtout à éviter de parler de décroissance.


Zeitgeist: Moving Forward est un documentaire typique de son époque :

brillant dans sa dénonciation, catastrophique dans sa compréhension du réel, et totalement incapable de penser la complexité du monde contemporain.


Un film qui critique tout, explique peu, et propose une utopie aussi séduisante qu’irréalisable — à condition, bien sûr, que vous acceptiez d’être rééduqué au passage.

MrLambda
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le 20 déc. 2025

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MrLambda

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