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Avis sur Le Sanglot des cigales sur PC

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Le Sanglot des cigales est une série vidéoludique appartenant au genre du Visual Novel. Comme je limite les anglicismes, je préfère parler de roman interactif (roman visuel, ça sonne trop roman graphique) mais il se trouve que l'on est dans le cas où le jeu n'offre quasiment pas d'interaction au joueur. Il s'agit de suivre un roman en jeux-vidéo avec des arrières plans, des dessins des personnages principaux et des musiques qui défilent pour rendre l'ensemble plus immersif. Certains jeux offrent des choix à effectuer au joueur, souvent pour déterminer la fin qu'il récoltera, mais ici ce ne sera même pas le cas. On suit le roman bien sagement, c'est tout.

Le Sanglot des cigales est divisé en deux jeux indissociables : celui-ci contient le cycle des énigmes en 4 tomes. La suite, Le Sanglot des cigales R, contient les 4 tomes du cycle des résolutions. Mais de quelles énigmes parlons nous ? Celles qui concernent le village fictif de Hinamizawa pardi. Tous les ans depuis 4 ans, quelqu'un meurt durant la fête de la purification du coton. Malédiction de la déesse Yashiro ? Conspiration meurtrière ? Simple hasard ? Keiichi Maebara, le jeune nouvel arrivant du village, n'en sait rien. Lui il découvre cette nouvelle vie avec plaisir, il se renseigne sur le village, il tisse des liens avec ses camarades, il apprend les dures lois de leur club qui bannissent la pitié et le fair play et il n'aspire à rien d'autre qu'à s'amuser avec ses amis. Mais la malédiction pourrait bien le rattraper malgré lui, de bien des façons différentes. En effet chaque tome présente la même histoire mais dans un espace temps différent où les événements ne se sont pas déroulés de la même façon. Ce sera au joueur curieux de deviner ce qui a pu provoquer ces différences majeures, et de mettre en commun les éléments appris dans chaque histoire pour mieux comprendre la trame globale.

Le premier avertissement est capital : cette histoire est glauque et violente. Les bruitages sont cheap et l'image se contentera de modestes tâches de sang copiées/collées, mais les situations sont souvent gores et appuyées par moult détails peu ragoûtants ainsi qu'une musique terriblement grinçante et oppressante. L'atmosphère de paranoïa est elle aussi suffocante tandis qu'une certaine violence morale pèse lourdement. Comme on est dans de la narration de roman, les descriptions font durer ces instants bien plus longtemps qu'elles ne devraient et augmentent d'autant plus leur impact, on ne peut vraiment pas échapper à l'horreur quand elle est en face de nous. Âmes sensibles s'abstenir, nos nerfs sont mis à rude épreuve.

Deuxième avertissement : il faudra être patient. Chaque tome prend bieeen son temps avant d'entamer les hostilités et cela pourra faire fuir les plus pressés. Mais cette attente en vaut généralement la peine. Il ne s'agit pas seulement de nous informer du contexte, pas seulement non plus de nous attacher aux personnages, il faut aussi instaurer un climat de bonheur pour rendre sa cassure encore plus cruelle. On suit le quotidien de Keiichi, on s'y habitue, on s'amuse avec lui de ses parties de jeu de société qui prennent toujours des proportions foutrement épiques, on s'installe avec lui dans ce village. Tout ça pour nous enlever cette tranquillité et nous faire intensément regretter les temps innocents, alors que le joueur a normalement démarré l'aventure précisément pour vivre la partie thriller. D'ailleurs ces parties de jeu de société sonnent toujours comme un avertissement, une version conviviale de situations que devra subir Keiichi et qui le forgera. C'est la force de cette entrée en matière qui est très longue, mais qui paye sur la durée. En revanche je dois reconnaître que certains tomes rentabilisent bien moins efficacement leur exposition, rendant l'attente assez agaçante. Il y a aussi de nombreux passages où ça tourne en rond, notamment dans les deux derniers tomes où l'on nous rabâche sans arrêt les mêmes questionnements du personnage pendant des plombes, pour rien. Je n'en pouvais plus de cette métaphore sur le lancer de dé répétée ad nauseam, c'était insupportable.

Un dernier avertissement concerne la forme, très artisanale dans la première version qui en a été faite. Les personnages sont dessinés d'une manière très particulière qui sent bon le paint. Les proportions sont foirées, les poings des personnages sont énormes et ont les doigts fusionnés, les contours sont pixélisés et certains personnages n'ont clairement pas bénéficié de la même attention que les autres (pauvre Kasai). Il y a une nouvelle version qui a été réalisée, disponible sur steam, où tout est redessiné. La technique y est bien plus aboutie, mais le résultat tristement conventionnel perd beaucoup en charme. Les personnages de la première version sont bien plus expressifs et ont un côté cartoon qui les rend plus attachants, ce qui me fait préférer cette version. Mais je n'exclue pas que ce soit parce que c'est par elle que j'ai commencé, il y a des modèles qui sont vraiment vilains. Pour passer au son, il faut accepter les bruitages très cheap façon Game Boy Advance (les amateurs de Phoenix Wright savent de quoi je parle). Il y a surtout un problème sur l'utilisation des musiques : elles ne bouclent pas naturellement. On entend toujours le point de bouclage et certaines enchaînent une longue outro en fondu avec une longue intro elle aussi en fondu, c'est vraiment pas joli à entendre. Il y a aussi un jingle hyper crispant qui est fait pour être utilisé une fois, comme un jump scare en moins violent, mais qui à 2-3 reprises est balancé en continu comme un fond sonore, et ça bousille les oreilles. C'est triste parce que les musiques sont excellentes, tantôt magnifiques tantôt glaçantes, elles apportent énormément à l'appréciation du jeu.

L'histoire elle-même est passionnante à suivre pour peu qu'on se soit attaché aux personnages. J'ai joué à la version traduite en français : c'est un très courageux effort du traducteur qui m'a fait rire à de nombreuses reprises, j'ai bien aimé cette écriture "adolescente" malgré les nombreuses vulgarités parfois forcées. Mais c'est une traduction amateur, aussi les fautes d'orthographes sont malheureusement très nombreuses malgré quelques patchs (faut dire aussi qu'il y a près de 100h de texte à traduire pour l'ensemble des deux jeux). Plus problématique : j'adore les blagues geeks qui sont balancées, vraiment. Je m'identifie à fond au personnage qui se lance dans des déconnades fendardes. Mais le jeu se passe en 1983 et presque toutes les blagues sont anachroniques (après ça vient peut-être du texte d'origine). Bon, faut oublier ça. Faut aussi accepter l'irruption très fréquente d'un humour délirant qui tranche avec le sérieux de l'intrigue principale, c'est parfois amusant mais parfois assez infantile. Il y a par exemple des moments où le temps s'arrête et tout le monde discute sur la situation, en réfléchissant et débattant alors que le monde est figé. Faut oublier le réel durant ces petites bulles. Il y a aussi des moments où la dimension épique et 1er degré de la situation vire gentiment au ridicule. Cela fait beaucoup de fautes de goût à pardonner, mais ça en vaut la peine. Les intrigues savent distiller le suspense et amener leurs révélations au bon moment, elles savent aussi faire monter la pression et apportent tout ce qu'il faut de mystères à résoudre. Elles apportent surtout des leçons de vie que je soutiens totalement, des trucs importants que trop de gens oublient et qui sont merveilleusement mis en valeur. Les derniers tomes offrent des sommets d'émotion et apportent cette étincelle d'espoir qui fait rêver, tandis que les premiers tomes instaurent une atmosphère suffocante en déployant insidieusement des mécanismes implacables. Et avec tout ça je ne vous ai même pas parlé des personnages. Ils sont très attachants, même si ça prend parfois beaucoup de temps. Par exemple Rena est a priori l'exemple typique de l'ingénue qui va vite nous taper sur les nerfs, mais son développement se montre surprenant et il va vite devenir difficile de la cerner. Oishi est une bête de flic comme on n'en croise plus assez dans les histoires, vicieux et tenace. Et tous ces personnages vont évoluer et se dévoiler de façon naturelle. Ces 100h de jeu savent récompenser le lecteur.

Mais même si cette histoire m'a transporté, fait frémir, intrigué et emballé, il y a là encore des points qui m'ont empêché de mettre 9. La jaquette affiche fièrement que seul 1% des lecteurs a trouvé le fin mot de l'histoire, le jeu nous encourageant à trouver les réponses par soi-même avant d'entamer le cycle des résolutions. Mais il se trouve qu'il y a pas mal de choses qu'on peut facilement deviner. Le tome 1 et le tome 2 par exemple ne sont pas si impossibles à résoudre que ça, même si le roman "triche" parfois. Et quand la résolution se devine en cours de tome ça casse beaucoup de suspense, même si on peut se laisser prendre au jeu en espérant avoir tort. Il y a un élément vital qui paraît quasiment dit explicitement au lecteur, j'attendais limite qu'on nous annonce que c'était une fausse piste. Mais non, c'est bien la clé du fil rouge qui nous est donnée aussi simplement. L'auteur voulait nous balancer un mystère dingue, sauf que c'était tellement dingue qu'une seule explication était possible et ça dévoilait tout. Mais il y a quand même pas mal de choses que je n'avais pas trouvé, sauf qu'une grande partie d'entre elles n'était pas devinable par manque d'information. Et ça aussi c'est de la triche. On n'avait clairement pas les clés pour tout trouver, du moins pas la plupart des mobiles. Il y a d'autres points qui m'ont chagriné, et là il va falloir que je passe ça sous spoiler parce que ça concerne les résolutions. Vous êtes prévenus.

Alors déjà nous balancer le mystère des bruits de pas pour qu'ensuite on nous apprenne que c'était un esprit qui se baladait innocemment et que les personnages pouvaient entendre occasionnellement, franchement c'était pas la peine. Valait mieux virer ce mystère plutôt que de le créer aussi artificiellement pour une résolution pareille. Mais ce qui passe très mal pour moi, c'est que l'on ait passé autant de temps à montrer en quoi Rena était devenue irrationnellement paranoïaque dans le tome 6 pour finalement nous dire qu'elle avait accidentellement raison. C'était probablement pour faire une blague ou un twist, mais ça tue tout ce qui a été construit dans ce tome. On nous a patiemment et implacablement montré tous les mécanismes qui l'ont poussé dans cette folie, on nous a montré les erreurs qu'elle avait faite, on nous a fait comprendre que son enfermement l'avait rongé, mais en fait c'était elle qui avait raison ? Mais qu'est-ce qui t'a pris Ryukishi07 ? Faut assumer : si on veut montrer que le personnage a eu tort de se comporter ainsi, faut pas en venir à la conclusion que ses craintes étaient fondées. Même pour une blague. C'est le genre de truc que je retrouve partout, souvent à la fin d'un film pour faire une chute de petit malin qui va faire douter le spectateur, mais ici ça va complètement à l'encontre de son propos.

Il y a un dernier élément qui m'a déçu, mais là ce sera vécu différemment par chacun. Les tomes ont souvent des fins extrêmement sombres, des fins qui prennent aux tripes. Mais comme dans le tome suivant on repart à zéro et on recommence, ça annule la noirceur qu'on venait juste de rencontrer. Il m'est arrivé de me sentir distant face à des événements pourtant terribles parce que j'étais rôdé et je que je savais que les morts reviendraient à la vie au prochain tome. Et malgré tout l'auteur donne une certaine force à ces passages en les faisant durer, en ne nous épargnant pas les détails et en balançant une musique qui fait son effet. Et il s'est accordé un climax surpuissant, il fut dur de se forcer à le mettre en pause alors qu'il dure quelques heures.

Le Sanglot des cigales, ce sont deux jeux qui prennent leur temps, tout leur temps, mais qui rentabilisent (en général) ce setup et font alterner l'oppression avec la tristesse ou la délivrance. Le récit comporte des lacunes, mais ces personnages comme ce village se sont révélés vraiment attachants (pour Rena c'était pas gagné) et le déroulement de l'histoire a fini par me scotcher. On en sort tremblant dans un premier temps, puis assez grandi quand on a saisi où l'histoire voulait nous mener. C'est réellement une oeuvre qu'il ne faut pas spoiler, pas pour se préserver des moments forts ou ménager son suspense, mais pour apprécier au mieux son cheminement.

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