Uchronie mélancolique, à l'heure du gommage, les fleurs rouges et blanches sont toutes de la même triste teinte. En douceur, le jeu nous introduit à son univers. C'est cela que l'on appelle "le supplément d'âme". Sur le chemin de l'embarcation, une jeune fille joue de la guitare au pied d'une statue. Dans cet étrange silence, au milieu des gens rassemblés une dernière fois, l'inquiétude grandit. Celle de cet éternel plan-sequence propre au jeu vidéo, un temps suspendu, linéaire, tout entier tourné vers sa propre fatalité. Sur une musique touffue de Lorien Testard (154 titres, plus de 8h de composition!) rappelant les accents lyriques de Inon Zur quand il officie pour Syberia, Clair Obscur confirme que le jeu vidéo peut bel et bien avoir l'ambition baroque et l'ampleur émotionnelle d'un grand opéra contemporain.


Sur la longueur - plus de 30h de jeu pour l'histoire principale ; facilement le double si l'on complète toutes les zones annexes - le jeu maitrise son récit et atteint une profondeur symbolique et emotionnelle rare pour le support. Le plus remarquable : jamais les mécaniques répétitives de game design ne viennent nuire au scénario. Au contraire, chaque ennemi a son style : chaque combat est une rencontre. Chaque affrontement de ces ennemis, qui pourtant sont légions dans ce genre du jeu-de-rôle-au-tour-par-tour, fait évoluer le questionnement sur la nature de l'antagoniste. On retrouve un peu des vertiges de Shadow of the Colossus, référence évidente du studio français : se bat-on pour sauver le monde ou pour le détruire? Le Bien ou le Mal : le jeu va au-delà de cela.


Le jeu répond : l'Art. La peinture. La musique. L'Amour de l'Art comme lien le plus sacré qui nous relie aux autres et au monde. Et reconduit le fameux débat des game studies entre passion et addiction : l'utopie du monde virtuel, idéal ou prison. Vivre de beauté, est-ce se couper du monde ou lui redonner sens? Que gagne-t-on à ne vivre qu'avec soi, si l'on se tient à distance de tout refuge, de toute consolation?


C'est un combat familial, un conflit de génération. Un rapport au monde, sans autre espoir, ni horizon, que la souffrance stoïque ou le repli désenchanté. Il n'y a pas de fin heureuse. Mais la musique est belle.


RaphaelKoster
10
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