Que reste-t-il d'une personne quand toutes les vérités sur lesquelles elle construit son identité s'effondrent ? Crisis Core s'inscrit chronologiquement dans la saga Final Fantasy VII comme le jeu relatant les événements qui précèdent l'épopée de Cloud et qui dissèque l'essence de cette question. Véritable chef-d'œuvre philosophique à mon sens, le jeu nous ouvre les portes d'un questionnement profondément humain malgré son univers fantaisiste propre à la licence. Grâce à plusieurs couches de nuances amenées avec justesse, l'univers dystopique présenté sous nos yeux nous permet d'observer une critique des enjeux actuels de nos sociétés.
On y découvre alors Zack Fair, héros principal du jeu dont on suivra le parcours initiatique : soldat optimiste, confiant et ambitieux, il deviendra finalement un miroir de nos propres découvertes en tant que joueur grâce à sa naïveté qui rend le personnage attachant et charmant. Chaleureux, Zack ne ressemble en rien à Cloud et leur rencontre fortuite lors de la mission de Nibelheim deviendra le squelette narratif de l'effet domino dramatique dépeint dans l'histoire.
Crisis Core, et donc plutôt "le cœur de la crise", a malheureusement un visage porté malgré lui : Genesis, SOLDAT de Première Classe. Ami de l'héroïque Sephiroth ainsi que d'Angeal, mentor de Zack et détenteur originel de la mythique Buster Sword, ils formeront à eux trois cette triste genèse. Et Genesis, cet antagoniste qui le sera sans l'être réellement, devient surtout le point de départ et le fil rouge des relations et des événements qui nous amèneront plus tard vers Cloud tel que nous le connaissons. Il nous permettra de questionner plusieurs thèmes avec une finesse d'écriture théâtrale qui souligne avec générosité la singularité des personnages et la critique d'un système comme la Shinra, véritable antagoniste du jeu.
La narration mérite que l'on y passe du temps, car rarement dans l'histoire du jeu vidéo j'ai pu observer un récit aussi bien narré. Les thèmes sont forts et assumés : la quête identitaire est centrale, essentiellement à travers la perte de nos repères. Qui sommes-nous ? Avons-nous réellement besoin d'un point de départ pour comprendre notre direction ?
L'altération d'une confiance que nous pensions absolue en une structure gouvernementale et la tentative désespérée de conserver une boussole morale pourtant déjà bien ensanglantée : que faire lorsque l'on se sait condamné ? Des thèmes portés à merveille à travers la tragédie des naissances artificielles de Sephiroth, Angeal et Genesis. Du début de la folie de Sephiroth à la lutte contre lui-même de Genesis, jusqu'à l'acceptation qu'une éthique ne se construit pas uniquement sur l'honneur chez Angeal. Ces luttes idéologiques sont marquantes par la douleur portée par les personnages. On comprend davantage le fardeau qui s'est transmis d'une personne à une autre, et le poids qui incombe à des soldats trahis dans un système militarisé qui les dépasse et qui en fera fatalement des victimes devenant à leur tour bourreaux.
Zack est pourtant la lumière dans cette noirceur qui asservit nos héros. Il n'a pas besoin de se rappeler en permanence d'où il vient pour savoir où aller, et cette direction guidera avec subtilité tout le gameplay. Il suivra ses relations, son cœur et ce qu'il pense juste. Il parvient à concilier candeur et lucidité, avec une identité qui existe dans l'absence du doute qui habite ceux qui l'entourent. C'est ce qui le démarque fondamentalement des autres personnages. Il affirme ses choix à travers la souffrance et le poids qu'il portera, avec un altruisme qui malheureusement le desservira.
Côté purement gameplay, le jeu vieillit très bien. Il est assez court, ce qui permet une progression rythmée et des combats toujours pertinents. Les cinématiques sont bien placées, les dialogues sont particulièrement bien écrits et la manière dont Aerith est amenée dans le récit et dans la vie de Zack permet de comprendre toute la complexité de ces deux personnages aux réalités et aux enjeux tragiques. Le système de roulette permet également d'apporter du poids scénaristique aux combats parfois répétitifs mais inévitables dans les JRPG. Cet ajout est aussi très bien utilisé dans les scènes clés pour réussir à nous émouvoir et, même en connaissant la fin de Zack, on ne peut s'empêcher de vouloir le sauver avec autant d'ardeur que celle qu'il a employée pour sauver le monde.
En conclusion, ce jeu se démarque essentiellement par tout ce qu'il apporte narrativement au développement de ses personnages, et il permet surtout d'ajouter une toute autre dimension au récit initial de Final Fantasy VII, tout en démystifiant Sephiroth et Zack afin de leur donner une profondeur et une humanité qui contribuent à la richesse du jeu. Crisis Core ne raconte pas seulement l'épopée de Zack ; il raconte une histoire d'héritage, grâce à Angeal et Genesis. Mais il prépare surtout la question centrale de Cloud. Zack se positionne alors comme la réponse à toutes les intrigues par la nature de son existence et sa fin inévitable.
Alors que reste-t-il d'une personne quand toutes les vérités sur lesquelles elle a construit son identité s'effondrent ? Il reste des héros comme Zack, qui hantera la narration de la saga Final Fantasy VII et façonnera le Cloud qui résoudra finalement le cœur du problème. Zack est la réponse à la crise identitaire qui consume Genesis, Angeal, Sephiroth et plus tard Cloud. Là où Cloud deviendra alors la résolution de cette question, ainsi que le prolongement de la volonté que Zack avait lui-même héritée d'Angeal, symboliquement incarnée par la Buster Sword.