Marathon DrakeNier (3/5)



Sorte de pendant humoristique et vaseux du premier Drakengard, ce 3e opus en reprend énormément de thèmes, mais parvient à subvertir toutes les attentes qu’on pourrait avoir de lui. Si les années 2010 ont vu naître un paquet de beat them all mal branlés et charmants, tous plus edgy les uns que les autres, D3 est le plus edgy et mal branlé d’entre eux, et pourtant probablement le plus touchant.



« Zéro, je dois aller pisser derrière un buisson. »


C’est la première phrase qu’on entend en ouvrant le jeu, avant même d’être arrivé au menu. C’est cette phrase qui ouvre la cinématique d’introduction, qu’on entendra donc à chaque démarrage. Et là, on le sait : Yoko Taro est de retour, et en plus, il est dans sa gooning era. Le goat.


Ce qu’on ne peut pas reprocher au jeu, c’est d’avoir de la personnalité, car il en déborde ; chaque ligne de dialogue semble avoir été écrite sous un mélange de médocs et de maximator et c’est souvent absolument hilarant. D’un coup, on passe d’un jeu qui se prend extrêmement au sérieux et ne raconte rien (je parle de toi D2), à une espèce de truc foutraque, très dense, qui ne fait que rire de lui-même et qui nous fera passer par toute une palette d’émotions auxquelles on ne pouvait pas s’attendre à première vue.



Car Yoko a l’air de très bien savoir ce qu’il fait dans ce jeu, et malgré ses airs de bourrin, Drakengard 3 est excessivement malin. J’en suis encore à me demander comment j’ai pu m’attacher à la brochette de connards qui composeront, au fur et à mesure, l’équipe de Zéro. Et pourtant, alors qu’ils sont complètement antipathiques presque tout du long, me voilà, après 20h de jeu, à avoir versé une p’tite larme face au destin qu’ils ont rencontré.


Un psychopathe, un maso, un pervers et un teubé égotique, uniquement capable de faire des blagues lourdes pendant une quinzaine d’heures. Il suffira de quelques secondes pour que la comédie devienne une fable tragique, et que le peu de bons côtés qu’ils ont se mette à crever l’écran, sans pour autant que ce soit trop appuyé, avec une espèce de pudeur sortie de nulle part.


Et ce que fait à merveille le jeu : être sur cette ligne de crête étrange où, d’un moment à l’autre, tout bascule dans un sens ou dans l’autre, et ça fait que te bringueballer tout du long. Avant tout une comédie, on se retrouve avec du body horror entre deux blagues de cul, un truc glauquissime et traumatique entre deux conversations légères sur la bouffe ou un rare moment de compassion pendant qu’un autre personnage parle de sa bite absolument titanesque. C'est dans le contraste qu'on déploit les sentiments les plus intense, et, quand le jeu a pour base un espèce de brouhaha constant, où tous les plus bas instincts sont glorifiés autant que moqués, les moindres moments qui en dévient se retrouvent comme suspendus dans le temps, avec une force émotionnelle décuplée.


Y’a un truc qu’est de l’ordre de l’humour traumatique que je trouve super efficace : personne ne va bien, personne ne prend le temps de le dire sérieusement. Et je sais pas, ça fonctionne particulièrement bien sur moi, cette sorte d’échappatoire sans sens ni boussole, je peux m’y identifier. L’inhumanité partout, tout le temps, c’est une fête, et puis à la fin il ne reste que le silence, le dégoût et la peine, une angoisse existentielle. Tous les liens ont rompu, ils reviennent à la terre, et plus personne n’a la force de rire.



Que dire sur la musique qui n’a pas déjà été dit mille fois ? Keiichi Okabe est un monstre dans son style. Extrêmement lyrique, grandiose, touchant, met la fessée à Lorien Testard tous les jours. On pourrait passer un moment à énumérer les adjectifs pour qualifier son travail.


Je trouve quand même qu’on se retape trop souvent les mêmes thèmes dans les niveaux, mais j’ai probablement été mal habitué par Drakengard 1. Les thèmes de boss ne sont pas tous excellents, mais ils tentent tous quelque chose dans des styles différents et c’est à chaque fois des moments hype. Je veux dire, premier vrai boss, t’es là en train de bourriner la touche croix sur la manette pour faire voler ton dragon – car oui une pression de touche c’est un battement d’aile maintenant et c’est super – face à un gros boss et là paf de la dubstep, comment ne pas chialer de bonheur ?


Et puis y’a The Last Song qu’est très probablement le plus beau morceau qu’il ait jamais composé le salopard. Et heureusement parce qu’on l’entend beaucoup malgré un usage tout à fait exclusif à une scène. Y’a un nombre de sales banger sur la tracklist qu’est effarant, Silence is Mine, Black Song, Galgaliel. Y’a même une reprise d'Exhausted qui thématiquement fait sens, et qui est super créative et encore plus fucked up que l’original.



Un truc qu’est assez fou avec ce jeu, sa bande son et son scénario, c’est que tous les meilleurs éléments artistiques sont gardés pour la toute fin. Je veux dire, y’a des morceaux peak qu’on n'entendra pas avant les toutes dernières mission de la branche D. Pareil, les éléments les plus importants de l’intrigue, et qui recontextualisent absolument tout le jeu sont conservés jusqu’à ses quelques dernières missions, et derrière un petit mur de grind ou il faudra collecter toutes les armes du jeu. Ceci dit, pas besoin de les améliorer et elles se trouvent vachement facilement, ce qui fait des fins de D3 les plus facilement accessible de la série. Mais aussi un jeu sur lequel il faut absolument faire toutes les fins sans quoi on n'a pas vraiment expérimenté le jeu en entier. Ca en fait un jeu qui prend énormement de temps avant de prendre de l'ampleur, mais qu'est ce que c'est fort quand il trouve une direction.



Sur un autre sujet, Drakengard 3 est le premier jeu de la série dans lequel on incarne une femme, et je me demandais évidemment à quel point ça allait être misogyne. Eh bah en vrai, ça va. Évidemment le design de Zéro est vachement sexualisé et on sent du créateur une vraie passion pour les tsundere, mais au-delà de ça, elle est aussi un peu iconique. Elle est méchante, violente, caractérielle et impatiente. Très souvent à commenter des choses auxquelles je pensais manette en main, comme le fait qu’elle ça la fasse chier de faire du plateforming ou de taper les même mini boss en boucle. C’est difficile de ne pas un peu s’identifier à elle et de ne pas la trouver un minimum inspirante tant elle va droit au but sans se laisser marcher dessus.


Après bon, elle est aussi complètement le produit d’un fantasme masculin : une femme qui va en tuer d’autres, leur prendre leur homme et les mettre dans son harem d’esclave sexuel. Mais vazy, slay I guess. Je pense quand même que c’est étonnamment le Drakengard le moins misogyne de la série, principalement car il est absolument over the top tout le temps avec la sexualité et que, pour une fois, on a une femme qui est en position de force et qui impose ses conditions, limites et désirs aux autres, et en vrai, c’est plutôt rafraîchissant.


Et puis son arc narratif est extrêmement touchant, c’est un personnage avec bien plus d’épaisseur que la grande majorité des protag masculin d’autre jeux, voir d’autre médium. Elle est accompagnée par son dragon Mikhaïl et c’est leur relation qui est au centre de tout le jeu. Souvent maltraitante, c’est dans les moments décisifs, notamment les 4 fins, que toute la puissance émotionnelle de leur lien peut se déployer, et j’insiste, c’est toujours très efficace.



Et je refuse d’en dire trop concernant les fins, simplement qu’elles sont toutes parmi les meilleurs moments du jeu. Ce sont des moments où tout se met en place, ou le ton change radicalement, et pas une seul n’est de trop. La branche A a juste fini de me convaincre d’aller plus loin, la B est étonnamment pleine de douceur dans un monde au bord du précipice, la C m’a mis en vrac les tripes et rendu malade de dégoût, et la D...


Que dire de la D.


C’est une continuité de la fin E du premier Drakengard. Son boss de fin, je ne pourrai probablement jamais l’oublier. Il est aussi formidable qu’il est infâme. Et long, et de plus en plus stressant à chaque try. Où les images, l'ambiance, la mise en scène, la musique, mettent dans un état de quasi-transe permanente, et rendent folle par la répétition. Deux heure et demie pleine de main moite j’y ait passé. Malgré le foutage de gueule évident, je n’ai aucun regret. Une des plus formidables expériences esthétiques que j'ai vécu et un accomplissement narratif total. Je vais y penser pendant longtemps et très probablement y revenir régulièrement.


Absolument hype pour les NieR maintenant.


PS : Je me rend compte que j’ai oublié de parler du gameplay et : on s’en fiche, genre vraiment. C’est pile le hack and slash basique, ennuyeux et linéaire qui fait tout juste le taff pour se faire oublier et c’est parfaitement ce qu’il faut. Nique les ludologues, Drakengard c’est un plaisir d’esthète et de chouineur.

ElectroButch
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