Je n'aurais pas parié un kopeck sur "Forbidden Siren". Appréciant le survival horror sans en être passionné, et méprisant la spéculation monétaire intense actuellement à d'oeuvre sur ces jeux en version physique, il y avait peu de chances que ce dernier se trouve un jour entre mes mains. Jusqu'au jour où un ami décida de me l'offrir pour mon anniversaire.
Judicieuse intuition, puisqu'après avoir terminé l'expérience, j'en suis encore tout étourdi de chercher à comprendre pourquoi je mettrais bien, contre toute attente, Forbidden Siren parmi les dix meilleurs expériences vidéoludiques de ma vie. J'en suis même arrivé à un point où je ne souhaiterais aucun changement, aucune amélioration envers les défauts du jeu -qui sont pourtant bien présents- car ils me semblent pleinement faire partie de l'expérience.
Pour revenir rapidement sur le concept du jeu, ce dernier nous met dans la peau d'une dizaine de personnages pris au piège dans un village isolé, soudainement envahi par d'invincibles démons. Incarnant alternativement tel ou tel personnage, les niveaux sont découpés en missions individuelles à réaliser. Le récit nous est conté dans le désordre, le point de vue sautant d'un personnage à un autre, d'une heure à une autre, l'entièreté de l'histoire se passant sur à peu près trois jours.
Lorsqu'on évoque Forbidden Siren, on souligne généralement en premier lieu sa difficulté. C'est justifié, et j'en parlerais plus en détail après. C'est néanmoins une conception bien particulière de la notion de "difficulté" que propose le titre. Techniquement, chaque niveau pourrait se terminer en quelques minutes, s'il n'y avait tous les obstacles posés au joueur.
Le jeu est clairement plus orienté infiltration qu'action. Les personnages sont fragiles, cèdent en quelques coups, tandis que les ennemis ne peuvent être immobilisés que quelques dizaines de secondes. Les contrôles sont rigides, typiques des jeux du début des années 2000 sur PS2, où la 3D est désormais normalisée.
Chaque mission peut être terminée de deux manières différentes. Néanmoins la plupart des missions ne sont déblocables que si vous effectuez certaines actions précises dans un niveau. Cela peut être par exemple consister dans le déverrouillage d'une porte, qui sera alors utilisable plusieurs heures plus tard par un autre personnage dans une autre mission. Le problème est que la majorité de ces actions à effectuer sont complètement illogiques, les vagues indices étant uniquement évoqués dans le manuel ou dans un sous-titre apparaissant lorsqu'on relance la mission. Pour prendre un exemple, une mission demande pour être débloquée de débroussailler des buissons cachés dans un coin de la carte, sans qu'aucune indication soit présente pour identifier ledit buisson ou sa localisation... Soyons clairs, le jeu est impossible à terminer sans l'utilisation d'un guide, les développeurs ayant conçu leur oeuvre en souhaitant à l'époque que le jeu soit une expérience communautaire, les joueurs se réunissant sur les forums pour chercher ensemble des solutions. Je conseillerais aujourd'hui aux nouveaux joueurs de faire d'abord le jeu sans guide, et d'en utiliser un uniquement lorsqu'ils sont bloqués. Le plaisir de jeu ne m'a pas semblé entaché par ce choix. Au contraire même, il met en lumière l'autre point fort du jeu selon moi, à savoir son astucieuse utilisation de la répétition.
Oui, "Forbidden Siren" est répétitif. Concrètement, vous allez devoir refaire inlassablement les mêmes niveaux, que cela soit pour réaliser un objectif différent, ou pour débloquer un mécanisme nécessaire à la poursuite des niveaux. Cela implique de revenir sur les mêmes cartes, l'île étant petite et l'action se concentrant sur une poignée de lieux. Moi qui ne suis pas friand des difficultés élevées, j'ai pourtant pris un plaisir fou à relancer inlassablement les mêmes missions pour trouver un moyen de continuer la partie. Voir chaque mission comme une nouvelle réinterprétation de ce que l'on pensait déjà connaître, mais qui est désormais différent à cause d'une variation dans le terrain, les positionnements et les mouvements des ennemis... une drôle d'harmonie, un équilibre étrange me semble alors apparaître. A force de répétition, le gameplay devient plus automatique, plus inconscient : le chemin est connu, mais nos seuls réflexes et notre expérience suffiront-ils pour arriver à nos fins ?
En dehors du caractère absurde de certains déblocages de niveaux, j'ai trouvé les développeurs relativement fair play en terme de difficulté pure, ne plaçant pas ça et là divers artifices pour corser inutilement le jeu (comme des ennemis soudainement injustes ou des checkpoints mal placés) : une solide étude des particularités du gameplay du jeu, de la patience, et "Forbidden Siren" devient, certainement pas "simple", mais largement "appréhensible", solvable.
Et puis, au-delà de sa difficulté, il y a aussi cette atmosphère si singulière. Un filtre granuleux sur l'image, une absence d'ATH. La sensation d'être pris dans un torrent d'évènements nébuleux, sur lesquels nous grignotons petit à petit des bribes d'informations : le caractère désordonné, fragmenté du récit fait que plus celui-ci progresse, plus nous récoltons des informations sur l'histoire de la ville et comment nous en sommes arrivés là. Sauf que les zones d'ombre progressent elles aussi. Les interrogations se multiplient, nous accrochant d'autant plus aux personnages et à leurs pérégrinations. "Forbidden Siren" devient donc un vase clos, un micro-univers riche en divagations, et sa narration unique est la porte ouverte à des sensations que je n'ai jamais connu ailleurs dans le monde vidéoludique. Que cache tel personnage ? Pourquoi fait-il tel action ? Quel sens à donner à l'objectif que nous venons de remplir ? Plusieurs scènes du jeu sont à ce titre particulièrement marquantes, les développeurs n'ayant pas peur de faire mourir des personnages attachants, ou de donner au scénario du jeu des inflexions particulièrement... hors-normes.
Forbidden Siren possède néanmoins un impardonnable défaut : si certains points de contrôle sont présents (et à mon sens plutôt bien placés), ils n'enregistrent pas votre progression dans la collecte des archives/le déblocage des missions annexes. Cet "oubli" décuple malheureusement la durée de vie du jeu et met les nerfs à rude épreuve.
Qu'importe. J'étais tellement happé par le caractère unique de ce que je vivais, que je m'y suis accroché jusqu'à avoir la meilleure fin. Et je ne regrette pas une seule seconde ce torrent d'émotions, cette joie que j'ai pu connaître à l'idée d'avoir réussi de traverser un tel jeu.