Il avait fait sensation lors de son annonce en juin 2022.
Il fallait dire que le trailer de ce Vaillant petit page – qui, à l'époque n'était encore désigné que par son titre international, à savoir The Plucky Squire – affichait d'un côté une direction artistique à tomber et de l'autre une promesse de jeu des plus intrigantes : incarner un personnage de livre pour enfant capable de sortir de son propre ouvrage et ainsi poursuivre son aventure en brisant le quatrième mur.
Tout ça semblait n'augurer que du très bon : cohabitation entre plusieurs mécaniques de gameplay, univers riche polymorphe, voire même approche métaleptique du média... Rien de surprenant, au fond, à ce qu'ils soient nombreux, aussi bien chez les journalistes que chez les joueurs, celles et ceux qui se léchaient les babines face à ce projet porté, qui plus est, par l'éditeur Devolver...
Et pourtant, deux ans plus tard, en septembre 2024, c'est la douche froide.
Le jeu sort et la presse est assez unanime pour parler de grosse déception. S'ajoute à ça une drôle de stratégie de la part de Devolver consistant à annoncer tout de suite – pour la Switch du moins – une sortie physique du jeu, mais pour cinq mois après celle de la version démat'. Et voilà comment, moi, le joueur pourtant très motivé par le projet, je ne me suis retrouvé qu'à jouer à ce jeu qu'en... mars 2026.
Bah ouais, parce que pour moi qui ai tendance à privilégier les versions physiques, j'avais fait le choix courageux (ou stupide) d'attendre patiemment la sortie du jeu en magasin, soit février 2025.
Seulement voilà, une fois arrivé au jour J, j'apprends de la bouche de mon vendeur qu'il est en fait déjà trop tard pour moi. Parce qu'en effet, afin de réduire au maximum les pertes, Devolver a fait le choix de ne produire des cartouches qu'en fonction du nombre de précommande. Donc pas de précommande, pas de jeu. Et voilà comment je suis rentré bredouille du magasin, réduit à me reporter sur une version démat' à laquelle j'aurais pu jouer depuis déjà cinq mois. C'est la raison pour laquelle je me suis convaincu qu'il serait dès lors plus pertinent d'attendre une promo pour l'acheter, histoire de ne pas rendre ma longue attente inutile, et voilà comment un mec comme moi qui étais totalement prédestiné à se faire l'avocat du jeu, s'est retrouvé à débarquer un an et demi après la bataille.
Bravo Devolver. Sur ce coup-là, je ne vous félicite pas...
D'un autre côté, c'est vrai que, maintenant que j'y ai joué à ce Vaillant petit page, je comprends un peu mieux pourquoi Devolver ne comptait pas trop sur de potentiels avocats comme moi. Parce qu'effectivement, au bout du compte, avocat de ce petit page, je ne suis pas. Comme quoi la presse ne dit pas toujours que des conneries.
J'avais pourtant revu mes exigences clairement à la baisse au moment de me lancer dans ce jeu, conscient de l'unanimité qu'il avait fait plus ou moins contre lui.
Je n'en espérais désormais plus qu'une expérience visuelle. Et si le jeu du studio All Possible Futures savait au moins satisfaire cette seule promesse – qui était d'ailleurs la promesse initiale faite par son trailer – alors j'étais prêt à m'en satisfaire.
Or – et c'est un point qui me semble difficilement contestable – en termes de direction artistique, ce Vaillant petit page ne nous la fait pas à l'envers.
On est totalement dans la droite lignée de ce qui nous était vendu. Et franchement, moi je trouve que, sur ce seul aspect-là du jeu, il défonce tout.
Esthétiquement, le jeu est très soigné. Il tente beaucoup de choses (et se montre très cohérent dans tout ce qu'il tente), sachant enchaîner les moments et les détails choupis.
Le titre se paye même le luxe d'une localisation en français de qualité, textes comme voix. Sur cet aspect-là, on ne se moque vraiment pas du monde. On a mis les petits plats dans les grands. De quoi faire naître dans tout cœur tendre de joueur un intense sentiment de sympathie à l'égard de ce page vaillant.
Seulement voilà, quand bien même ce jeu est-il donc parvenu à satisfaire la seule attente que j'entretenais à son égard – et pas qu'un peu – que, malgré tout, j'avoue ne pas y avoir vraiment trouvé mon compte.
C'est qu'en vrai, ça reste compliqué, je trouve, de se contenter d'une simple direction artistique quand celle-ci n'est pas appuyée par une proposition ludique qui sache la porter.
Et le problème qu'il y a avec ce Vaillant petit page, c'est que ludiquement parlant, c'est quand même bien plat.
Toute personne qui a déjà tenu une manette en mains au moins une fois dans sa vie se retrouvera tout de suite plongé en terrain plus que connu avec ce jeu.
Ça commence comme un Zelda 2D, avec les mêmes mécaniques : tuer des monstres, couper des buissons, actionner des leviers pour ouvrir des portes et... Eh bah c'est à peu près tout, quoi...
Alors d'accord, les développeurs ont bien tenté deux ou trois petits trucs à base de mots a changer de place pour changer l'organisation de certaines pages, à la façon d'un Baba is you, ou bien encore des phases de plateforming voire même parfois des mini-jeux... Mais tout ça reste désespérément sans enjeu.
Il n'y a aucune difficulté à comprendre ou à accomplir les choses, et les rares fois où une difficulté émerge, c'est toujours pour une mauvaise raison.
Je pense notamment à ces phases de tir à l'arc, dans ce jeu. Mais quelle purge ! L'équilibrage entre la vitesse de la mire et la vitesse des ennemis est désastreux ! Et c'est d'un looooooong !
Et même verdict pour le jeu de rythme foireux qui... ne s'appuie jamais vraiment sur un rythme clairement identifié.
Côté profondeur de gameplay, la promesse offerte par le fait de pouvoir « sortir du livre » ne change strictement rien à la donne. On se retrouve juste avec du plateformeur 3D qui vient se juxtapose au Zelda 2D, mais sans vraiment le compléter. Là encore, c'est sans difficulté, sans enjeu et surtout sans malice.
Les seuls moments inventifs (et il y en a quand même quelques uns) ne sont que visuels. Et quand le jeu se risque à poser sur le table des outils qui pourraient être les bases d'énigmes élaborées et stimulantes, il s'assure bien en contrepartie de les cloisonner au sein d'une approche tellement linéaire qu'il est quasiment impossible de ne pas savoir quoi faire ni quand.
Du coup, oui, le jeu est très beau, mais on y avance clairement avec une allumette entre chaque paupière pour éviter de s'endormir devant notre partie.
Alors oui – bien sûr – j'ai bien compris que si ce jeu était aussi simple, c'était parce qu'il semble manifestement destiné à un jeune public.
Je parlais tout à l'heure de joueurs ayant déjà eu une manette dans les mains mais c'était peut-être justement l'intention d'All Possible Futures – de s'adresser à celles et ceux qui n'ont jamais eu de manette en main...
Oui, mais sauf que...
Sauf que moi, la première fois que j'ai eu une manette en main, c'était pour jouer à un Mario... Et Mario, c'est à la fois accessible pour un gamin, à la fois plaisant pour tous les autres publics.
D'ailleurs, ce Vaillant petit page est-il vraiment formaté au mieux pour satisfaire les plus jeunes ? Je n'en suis même pas sûr, en fait...
Bah ouais, « même pas sûr » parce qu'à bien tout considérer, l'absence d'enjeu n'est pas le seul problème de ce Petit page.
L'autre souci, c'est son rythme haché qui n'aide clairement pas l'immersion. D'un côté il y a l'animation des pages qui se tournent à chaque tableau terminé (et un tableau, ça peut se terminer parfois en une minute, voire moins), il y a les petites pauses de narrations orales, les multiples pauses de narrations textuelles qui sont là pour bien tout expliquer et puis – pour peu que vous ayez le malheur de jouer sur Switch comme c'est mon cas – vous pouvez en plus de ça vous bouffer plusieurs secondes de latence entre le moment où on veut tourner une page soi-même et le tournage effectif de ladite page !
Tout ça lamine l'avancée en permanence. Ça piétine. C'est fastidieux. Or je ne suis pas convaincu qu'une gamine ou un gamin s'y retrouve tant que ça dans ce genre de narration aussi lourdasse.
Franchement qui s'imagine un gosse lire attentivement tous les parpaings de texte qui surgissent en permanence pour te réexpliquer encore ce qu'on t'a déjà dit trois fois ? Entre Barbalune, Barbalunette, les deux sidekicks qui ne servent à rien, la limace-tuto... Mais ça jacasse en permanence pour ne quasi-jamais s'arrêter.
Le pire, c'est que même les ennemis sont parfois de vrais tournois de logorrhée. J'ai notamment en tête ce moment où le jeu nous oblige à rentrer dans une carte de jeu de rôle et à entamer un combat façon RPG. En soi, l'idée est sympa, mais dans la pratique, rien ne va. Le combat est long, pauvre, interminable, illisible sur ses enjeux et ne peut se gagner qu'en enchaînant les discussions.
Oui, vous avez bien lu : en enchaînant les discussions !
Donc en gros, cette phase de jeu, elle consiste juste à faire défiler du texte, encore et encore ! Et je précise : un texte sans choix multiple, hein ! Ajoutons à cela le fait que, dans une logique d'immersion et de mise-en-scène dynamique, All Possible Games a jugé pertinent de faire défiler ce texte à l'intérieur d'une carte violette brillante sur laquelle s'opère un léger travelling de gauche à droite puis de droite à gauche, et on obtient-là un moment particulièrement désagréable et totalement inopérant.
Non.
Mais.
Quelle.
Idée.
À.
La.
Con !
Dans quel monde quelqu'un de normalement constitué pourrait prendre son pied sur une phase de jeu comme ça ?
Et pour notre plus grand malheur, les problèmes ne s'arrêtent pas vraiment là. Parce qu'en plus d'avoir une narration défaillante, celle-ci se fait au service d'un propos là aussi quasi-inexistant.
OK, l'univers est très beau et très créatif – là-dessus, vraiment, aucun souci – mais tout ça au service de quoi ?
Faute d'enjeu ludique, le seul élément qui puisse nous pousser – nous, joueurs – à s'engager davantage dans l'aventure, c'est l'intrigue. Or, dans ce domaine-là comme dans le reste, ce Vaillant petit page se contente juste de réciter ses classiques sans la moindre originalité. Alors oui, il y a bien dans cette histoire, toute une mise en abîme sur la détermination de l'auteur qui se doit de lutter contre son envie de « Ragequit », mais le problème c'est que cette dimension du récit est déjà pleinement délivrée au bout d'une grosse heure de jeu et qu'il en reste une bonne douzaine à s'enquiller derrière.
Pour info d'ailleurs, au moment où j'écris ces lignes, je n'ai toujours pas fini le jeu – loin de là – et, pour être pleinement honnête, je ne suis pas sûr d'aller un jour jusqu'au bout...
Dix à douze heures pour un jeu à la proposition ludique et narrative aussi creuse, c'est juste trop.
Alors maintenant, je me doute bien qu'avec tout ce que j'ai balancé contre ce jeu, les habitués de ma prose s'étonneront sûrement d'une note finalement bien clémente au regard de cette balance bien remplie côté défauts et bien légère côté qualité...
Seulement voilà, le fait est qu'il a beau n'y avoir qu'une seule qualité présente sur le deuxième plateau que celle-ci pèse quand même son poids, je l'avoue.
Oui, le Vaillant petit page est un jeu plat, fade, sans enjeu ni intrigue digne d'intérêt... Mais qu'est-ce qu'il est beau.
Je disais plus haut que cette superbe DA conférait au jeu une réelle sympathie, eh bien je dois bien reconnaître que cette sympathie, il est bien difficile de l'entamer tant on sent l'application qui a été mise dans chaque détail, que ce soient les animations ou l'agencement des décors.
C'est classique certes, mais on sent vraiment l'amour qui a été mis par tous les développeurs de ce jeu pour que chaque détail soit polishé avec soin.
En fait, je pense que le vrai problème avec ce jeu, c'est qu'en voulant faire les choses trop bien, All Possible Futures les a surtout faites trop lisses.
Et je pense sincèrement que ce n'est pas une super bonne stratégie de miser sur l'absence d'aspérité quand on est édité par Devolver.
La vaste vague de déception qui a plombé la destinée de ce jeu tient peut-être tout simplement à ça : à cette erreur initiale. Déjà, combien de parents gamers parmi le public cible de Devolver ? Je pose sincèrement la question.
En général, la parentalité fait rarement bon ménage avec une pratique régulière du jeu vidéo. Dans mon entourage, l'arrivée d'un gamin a généralement été synonyme – au mieux – de grosse réduction de la voilure, voire d'arrêt définitif de la pratique. Et quand bien même il y aurait-il quelque parent suffisamment forcené au point de continuer à s'intéresser à des éditeurs indépendants comme Devolver que je ne pense pas que ceux-ci choisiraient ce Vaillant petit page pour initier sa progéniture.
En fait, dès le départ, ce jeu s'est engagé dans un cul de sac. C'est vraiment la conviction que j'ai.
Il a adopté une mauvaise stratégie, pour de mauvaises raisons et tout ça pour, au final, ne pas vraiment tirer profit de son parti pris initial.
C'est dommage. Franchement dommage.
L'air de rien, le nom de ce Vaillant petit page est à rajouter à la longue liste de ces jeux qui avaient un gros potentiel et qui, finalement ne vont pas bien loin, la faute à des développeurs qui pensaient avoir fait le plus dur en trouvant un concept original et porteur.
Tant pis pour nous donc et surtout tant pis pour All Possible Futures, car je pense qu'au bout du compte, on méritait tous davantage que ce bien superficiel Plucky Squire...