Vous aimez Steven Spielberg ? Le grand ? Le vrai ?

Eh bien, mettez la main sur Rencontre du Troisième type et (re)voyez-le vous.

Revoyez-le vous parce que – je vous le dis – ce n’est pas avec ce Disclosure Day que vous allez avoir du grand Spielberg ; celui qui a fait qu’à une époque, dans le langage courant, ce nom était devenu synonyme d’étalon culturel.

Parce que Disclosure Day, c’est juste un Rencontre du Troisième Type qu’on nous ressert un demi-siècle plus tard comme si de rien n’était, botoxé de partout comme si c’était nécessaire de masquer son âge, et qui radote en permanence – en criant bien fort – plus ou moins la même chose mais en plus rance. Comme quoi, la vieillesse est bien un naufrage comme le disait si justement James Cameron.

Voilà. Rien de plus à dire.

Fin de la critique.

De rien.


Sincèrement, je pourrais m’arrêter là.

En dire davantage, ce serait vraiment se faire du mal pour rien.

Seulement voilà, comme j’ai tout de même un peu conscience de l’époque dans laquelle nous vivons et que je me doute bien qu’il en suffit de peu aujourd’hui pour s’enthousiasmer, je vais me permettre de développer un peu, histoire d'inviter tout un chacun à questionner un peu les standards auxquels beaucoup acceptent aujourd'hui de se plier.

Et franchement, c’est un tel naufrage ce film que je ne sais même pas par où commencer.

Allez, si… Commençons par le choc traumatique que constitue à elle seule l’hideuse photographie de Janusz Kaminski. Bleu et sombre – saveur Canard WC – quand il s’agit de créer une atmosphère oppressante en compagnie des gros méchants de l’histoire ; Orange Fanta quand il s'agit de reconstituer l'atmosphère chaleureuse de la petite maison rustique où se ressourcer. Et puis enfin du bon gros Orange et bleu façon Transformers FC, maillot domicile, quand on est dans les locaux de la vilaine entreprise Wardex, avec écrans bleus, bande orange et lissage numérique pour tout ce qui bouge.

Et vas-y qu'on te fait des contre-jours avec des projecteurs de 12 milliards de TeraWatts. Et vas-y que je te mets des flairs et autre loupiotes dans tous les coins pour que ça te fasse des gros traits de lumière dégueus...

Putain, moi qui ressors d’un revisionnage d’O’Brother, photographié par Roger Deackins, je peux vous dire que le choc thermique a été violent. Une véritable hydrocution.

Et encore, si seulement ça s’arrêtait là…


Dès les premières scènes, le film enchaîne les clichés les plus éculés.

J’évoquais à l’instant Transformers et, franchement, je peine à faire un distinguo avec ce Disclosure Day.

Match de catch. Pif paf pouf, la caméra qui bouge. Et soudain, dans le public : « Bouge pas, Jim ! Et laisse tomber ton sac !

– J’entends pas le lâcher, Jack ! Dis-moi ce que vous avez fait de Sandy !

– Tu sens ce que la spectatrice à côté de toi te pointe sur les côtes, Jim ? C’est un flingue.

– Mais oui, c’est un flingue !

– Oui, un flingue. Alors donne le sac à la madame.

(Je précise : j’exagère à peine. Le film passe vraiment son temps à tout décrire, parfois même en le répétant.)

– Qu’est-ce que vous allez faire ?

– On vérifie s’il y a bien dans ton sac tous les allsparcks spéculoos à nanodiodes que tu nous as volés.

– Ils sont tous là. Mais où est Sandy ?

– Sandy te sera rendue si et seulement si on a tous les spéculoos.

Scritch ! C’est bon, Jack. On a tous les spéculoos.

– Bien reçu, Cynthia. Je te rejoins avec Jim au fond du parking souterrain. Ici la lumière n’est pas assez bleue pour avoir une vraie discussion de gros méchants. »


Le pire, c’est qu’on se bouffe tout un arc de plus de vingt minutes juste pour qu’on se fasse enchaîner avec des lectures de fiches de personnages et rien vraiment de plus.

« Sandy ! Où nous as-tu emmenés ?

– Dans un couvent de bonnes sœurs.

– Mais c’est un couvent de bonnes sœurs !

– Oui, un couvent de bonnes sœurs.

– Mais pourquoi nous avoir amenés dans un couvent de bonnes sœurs ?

– Parce que, jadis, j’ai failli rentrer dans les ordres ici, dans ce couvent…

– …

– ...dans ce couvent de bonnes sœurs.

– Comment Sandy ?! Cela fait trois ans que nous sortons ensemble et tu ne m’apprends ça que maintenant ?

– Oh ! Tu peux parler, Jim ! Toi qui es responsable de plancage de données Secret défense chez Wardex et qui m’as totalement caché le fait que tu avais volé des données classifiées dans des allsparcks spéculoos !

– Ne mélange pas tout, Sandy ! Ça n’a rien à voir ! C’est justement parce que j’étais le responsable du plancage de données Secret défense chez Wardex depuis huit ans que j’étais contraint de me taire et de te cacher des trucs ! C’était mon satané métier, Sandy ! »

Et j’arrête là parce que je commence à produire des dialogues de meilleure qualité que ceux du film. Je ne voudrais pas vous induire en erreur.


Et donc, on se retrouve avec plus de vingt minutes comme ça. Plus de vingt minutes pour exposer des trucs qu’on avait déjà devinés par nous-mêmes tant tout ça est cousu de fils blancs...

Franchement, tu reprends les mêmes éléments, tu retires tous les dialogues, toute la musique balourde de John Williams, et tu te contentes de faire un montage de deux minutes avec le gars qui se fait choper son sac, la méchante qui sort les spéculoos à diodes et le type qui s’enfuit avec Sandy et sa zappette du futur et alors tu obtiens EXACTEMENT le même niveau d’information et d’implication du spectateur.

En vrai, le film aurait même carrément eu intérêt à directement commencer avec l’arc d’Emily Blunt. C’est le seul moment où, dans l’intrigue, je me suis un tout petit peu posé des questions sur le « keskecédonc » qu’est censé générer chez moi l’intrigue. Mais même face à cette scène-là, le début d’illusion est retombé aussi vite que le film, sitôt le scénario s'est mis à répéter ad nauseam son procédé, rembrayant très rapidement sur l’autoroute du déjà-vu.

Et je suis sympa : je ne vais pas m'attarder sur le fait que la fin du film invalide en bonne partie la cohérence de la séquence. Pourquoi les aliens font parler Emily en russe ? Mystère. Pourquoi les aliens lui font prendre ses risques sur la route ? Encore mystère. Etc.


Et le pire c’est que je ne savais rien du tout de ce film avant de le découvrir en salle.

J’ai décidé d’aller le voir sitôt j’ai appris qu’un nouveau Spielberg sortait. Je n'étais même pas au courant que c’était un film de science fiction avant de me poser dans mon siège. Et pourtant, au bout de même pas une demi-heure de film, j’avais déjà tout le film à vue, jusqu’à son final.

C’est tellement prévisible. C'est tellement de l’auto-citation à tout bout de champ...

Non mais vraiment : c'est juste un putain de film de vieux, quoi…

« Vous savez les jeunes, moi à l’époque où j’avais votre âge, je faisais des courses poursuites incroyables avec des voitures à base de passages à niveau, de train : tenez, regardez… Et je racontais des super-histoires à bases d’enfants qui rencontraient des extra-terrestres mais qui, en sous-texte, étaient en fait des prétextes pour parler de liens familiaux se délitant : tenez, regardez… Et vous saviez qu’à mon époque, déjà, je faisais des super films de science-fiction avec des écrans partout et des diodes bleues dans tous les coins ? Tenez, regardez…

– Mais papy, tu viens déjà de nous la montrer cette scè…

– REGARDEZ ! »


Et autant vous dire que ça ne sent pas le rance que dans la forme…

Le propos du film, lui aussi, pue les relents d’une autre époque.

Ralalah ! L’Homme n’est pas prêt à croquer la pomme du savoir… / Mais si, Dieu l’a crée de telle façon à pouvoir recevoir Sa Grâce. Il faut juste ne pas avoir peur de l’inconnu. »

Ah mais pitié quoi !

Déjà que ce genre de tiraillements internes aux dogmes abrahamiques ne me parlent pas à la base, mais là, en plus, il faut que ce soit martelé au pilon. Et au cas où si tu n’avais pas compris, on te le redit et on te le réexplique… Et vas-y qu’on te file la métaphore avec du grelin de porte-avions, histoire d’être sûr que tu aies bien compris toute la symbolique religieuse qu’il y a derrière le grand mystère à révéler lors de ce fameux disclosure day.


Et on l’attend d’ailleurs longtemps, ce fameux jour de la déclassification. Trèèès longtemps.

Deux heures et vingt-cinq putains de minutes !

Presque dix-mille très longues secondes à voir une intrigue patauger comme jamais…

Mon malheur a d’ailleurs été décuplé du fait de ma simple constatation de début de film. Rappelez-vous : selon moi, on pouvait aisément se dispenser de toute l’intro autour de Jim et Sandy (ne me demandez pas leurs vrais prénoms, je ne me souviens déjà plus) et directement engager l’intrigue sur le personnage d'Emily Blunt. Or, sitôt cette idée s'installe-t-elle dans votre tête que, tout soudain, une autre plus générale se met à germer : mais en fait, tout cet arc à base de gros méchants, il sert à quoi au fond, à part juste ralentir l’intrigue le plus possible ?

Alors d’accord, c’est le principe même d’un opposant dans un schéma actanciel d’intrigue, j’entends bien. Après tout, même dans Rencontre du Troisième type, il y avait aussi des opposants, me diriez-vous… Sauf que… Ah… Mais… Attendez. Bah non, en fait.

Dans Rencontre du Troisième type, même les forces gouvernementales poursuivaient le même but que le couple de héros ! Alors certes, on retrouve bien le même schéma d’opposition que celui de ce Disclosure Day entre d’un côté les scientifiques guidés par leurs signaux et de l’autre les quidams guidés par des forces paranormales, mais les objectifs des deux camps étaient le même : procéder à la rencontre ! L’enjeu était de parvenir tous ensemble à la rencontre sans que les uns n’interfèrent avec les autres. En cela, Rencontre du troisième type était littéralement le récit d’une rencontre, et surtout celui d’un rassemblement permis par l’ouverture de tous à tous, y compris dans une perspective sociale.

Dans Disclosure Day, le gouvernement – ou plutôt ici le vilain conglomérat privé – est juste un outil narratif pour empêcher une rencontre dont on sait qu’elle aura forcément lieu.


Alors OK, on pourrait me rétorquer que le but de Spielberg était peut-être de faire se répondre les deux œuvres, et de montrer ce qui sépare l’Amérique de Jimmy Carter de celle de Donald Trump. Dans la première, le rassemblement est possible. Dans la seconde, les forces du vilain Capital empêchent l’accès à cette vérité selon laquelle le rassemblement pourrait être possible. On pourrait même aller encore plus loin en considérant que Scanlon est une projection que Spielberg fait de lui-même dans cette évolution des choses, se grimant en auteur dirigiste, autoritaire, asséché, totalement corrompu par l'industrie et que l'intrigue invite à lâcher prise et laisser faire ceux qui peuvent le ramener aux origines de son cinéma, j’entends bien.

Mais, dans ce cas, que vient foutre Dieu là-dedans ?

Idem, pourquoi délayer à ce point l’intrigue à grands coups d’interventions de méchants, surtout si c’est, pour au bout du compte…

...décider de laisser faire la grande révélation parce que, après tout, « osef » ?

Et puis enfin, pourquoi cette grande libération doit se faire par l’intermédiaire d’une révélation messianique ?

(Le film se termine littéralement avec un « Écoutez » ; à comprendre « écoutez la parole que Dieu vous impose à vous, brebis égarées, qui êtes prêtes à déclencher la fin du monde. Non mais ! Quel discours réac ! C’est sidérant.)

Plus que sidérant. C’est aussi et surtout d’un niveau de misère artistique sans nom.

...Misère d'autant plus exacerbée qu'au bout du compte, le film exige qu'on l'écoute mais pour en définitive ne rien dire du tout et se carapater derrière le générique de fin.

C'est d'un triste.


Le pire dans cette affaire c’est que, de temps en temps, on retrouve très ponctuellement le Spielberg qui, jadis, savait nous faire rêver. Un portrait qui se reflète dans une porte vitrée, une volée de voitures qui traverse une maison et qui dévale une prairie, des soldats qui percutent et doivent fuir un véhicule invisible… Quelques idées qui rappellent au grand gâchis de talent que constitue ce film ; de brèves fulgurances qui agissent telles des petites piqûres de rappel pour mieux faire notre deuil de ce que, jadis, on appelait le Nouvel Hollywood et qui, un demi-siècle plus tard, n’est juste qu’un Hollywood gâteux sous perfusion.

Ready Player One, West Side Story, The Fabelmans et maintenant ce Disclosure Day : voilà les derniers films dont nous a gratifiés papy Spielby. De la reprise, de la répétition, de la recomposition, du décalcomanie, de l’auto-citation....

(La crise de panique comme duplicata d'une scène de la Guerre des mondes, mais au secours !)

Bref, rien de neuf, que du vieux, et parfois même franchement du rance.

Alors certes, Disclosure Day n’est peut-être pas le pire film que l’auteur ait jamais pu commettre – je pense qu’Amistad, Lincoln et Munich tiennent encore le podium de la consternation à ce sujet – néanmoins, avec ce Disclosure Day, Spielberg confirme ce qui me semblait déjà une évidence depuis quelques temps : son cinéma est définitivement vieux et gâté.

C’est triste, mais manifestement il va falloir faire avec. La déchéance est là.

Ciao l’artiste. Paix à ton art…

Créée

le 10 juin 2026

Critique lue 5.7K fois

Critique lue 5.7K fois

168
112

D'autres avis sur Disclosure Day

Disclosure Day

Disclosure Day

2

Plume231

2401 critiques

Rencontres du Pire Type !

Je vais débuter cette critique par une question un peu provocante : si cette purge n'avait pas été réalisée par Steven Spielberg, mais à la place par n'importe quel réalisateur de dixième zone,...

le 12 juin 2026

Disclosure Day

Disclosure Day

7

D-Styx

295 critiques

Le jour où la Terre s'arrêta !

Le nouveau Spielberg Disclosure Day était sans doute ma plus grande impatience cinématographique de l'année. Plus que L'Odyssée de Nolan, davantage que Digger le prochain Iñárritu, et au moins autant...

le 9 juin 2026

Disclosure Day

Disclosure Day

7

Sergent_Pepper

3189 critiques

Listen without prejudice

Les temps sont durs pour Hollywood : alors que les franchises s’enlisent, les propositions de blockbusters originaux se plantent et que ne surnagent que des biopics sans âme, même un patron de l’âge...

le 12 juin 2026

Du même critique

Tenet

Tenet

4

lhomme-grenouille

2942 critiques

L’histoire de l’homme qui avançait en reculant

Il y a quelques semaines de cela je revoyais « Inception » et j’écrivais ceci : « A bien tout prendre, pour moi, il n’y a qu’un seul vrai problème à cet « Inception » (mais de taille) : c’est la...

le 27 août 2020

Ad Astra

Ad Astra

5

lhomme-grenouille

2942 critiques

Fade Astra

Et en voilà un de plus. Un auteur supplémentaire qui se risque à explorer l’espace… L’air de rien, en se lançant sur cette voie, James Gray se glisse dans le sillage de grands noms du cinéma tels que...

le 20 sept. 2019

Disclosure Day

Disclosure Day

2

lhomme-grenouille

2942 critiques

Minority Brainrot

Vous aimez Steven Spielberg ? Le grand ? Le vrai ?Eh bien, mettez la main sur Rencontre du Troisième type et (re)voyez-le vous.Revoyez-le vous parce que – je vous le dis – ce n’est pas avec ce...

le 10 juin 2026