Je vais vous confesser un truc : j'aime bien le GL dans les jeux vidéo. Disons pour faire vite que ça sort largement des sentiers battus de la romance hétéro, et des délires de pouvoir et domination qu'on voit fréquemment dans l'hétéro et le BL. Du coup ça contraint à des efforts d'écriture, d'originalité, de caractérisation. Donc ça, c'est pourquoi j'ai éprouvé de l'intérêt pour SeaBed. Et c'est en partie pour ça que je n'aime pas SeaBed non plus d'ailleurs.

Commençons par l'évidence que même ses défenseurs pointent : c'est lent. Mais lent à crever. Vous trouvez que Céline Sciamma ça prend son temps ? Bah SeaBed ça DORT. Le prologue est censé durer 5 HEURES. Mais si, comme moi, vous avez du mal à trouver de l'intérêt, comptez-en plutôt plus de 10. Un PROLOGUE de plus de 10 HEURES. Même un Balzac je l'aurais jeté par la fenêtre, à un moment faut pas déconner. Mais bon, j'ai continué, et je finirai, mais j'en suis encore loin. Juste pour vous donner un ordre de grandeur, 6 heures après environ, je suis à la fin du chapitre 3. Sur je crois 11. Je précise que je suis un très bon lecteur.

Mais du coup ça parle de quoi ? Excellente question, si vous avez la réponse, faites-moi signe. En gros, ça parle de trois protagonistes qui tour à tour vont porter la focalisation du récit : deux femmes en couple et leur psychothérapeute. Toutes trois sont amies d'enfance. Mais très vite, l'histoire tourne pas rond : l'une des deux femmes du couple est morte, ou a disparu, c'est pas clair. En déni de sa disparition, la survivante a des hallucinations de sa compagne disparue, dans la société qu'elles dirigeaient, à la maison, etc., et la psy l'aide à faire le tri sur ces hallucinations. En gros, c'est le prologue. Puis après,sans repères temporels, on alterne entre les trois points de vue de chapitre en chapitre, car oui, on suit aussi la disparue, et ce n'est pas clair si c'est avant, pendant ou après les autres points de vue, mais apparemment de son point de vue à elle elles ne sont plus en couple (et elle en profite d'ailleurs pour draguer tout ce qui bouge et a une poitrine). Il faut comprendre que le jeu se veut très poétique, très onirique, en jouant à perdre le lecteur. À la limite, pourquoi pas. C'est pas aussi révolutionnaire que l'air que ça veut se donner, mais c'est une proposition, donc ok.

Le hic, c'est que la relation entre les deux protagonistes est inintéressante. Déjà, on ne la voit que par flashbacks. Et quels flashbacks. Soit des scènes d'enfance, soit des voyages, et les voyages, c'est vraiment tourisme de base : on traine dans les rues de Florence mais on se perd, on va à la plage et on s'emmerde... puis de temps en temps, vite fait, smooch smooch parce que bon faut quand même que le lecteur se souvienne de pourquoi il est là. Ensuite, si on peut s'attendre à de la nostalgie ou du deuil, bah pas vraiment. Je suppose que l'idée c'est de donner un sentiment de dépersonnalisation, mais l'unité narrative du jeu c'est censé être cette fameuse relation, qui du coup est à peu près absente. Alors je peux faire semblant d'avoir un gros cerveau et dire "en fait l'absence est le vrai personnage principal", comme tous les branleurs qui ont compris que pour avoir l'air plus malin que les autres fallait inventer soi-même le personnage principal d'une oeuvre, mais en fait non. Ca fonctionne pas. Si on ne nous rappelait pas en permanence que l'autre personnage existe, on le percevrait pas. À aucun moment la relation n'est présentée comme quelque chose d'intéressant dans la vie de ces personnages. Dans les flashbacks, l'une est présentée comme pushy, l'autre comme coincée. Y a aucune alchimie. Peut-être ça vient après ? Mais quand ? Il est où le hook de l'intrigue ? On l'a oublié ? Ou alors le vrai hook c'est l'absence de hook ? Allez, ta gueule sérieux.

Bon alors y a quoi à part la relation ? Bah pas mal de personnages secondaires. Je ne sais plus qui est qui parce que les sprites sont hyper génériques, mais y a de la go, sachez-le (et je crois un random comptable au début, mais je peux pas juger, j'ai la même vision de la gent masculine). Ces personnages secondaires évoluent dans des environnements variés : un sanatorium et un onsen (à part le prologue où vous avez même un bureau d'entreprise). Et que se passe-t-il dans ces environnements variés ? Y a tout un arc "aller faire les courses" à un moment. Puis le débat sur si à Noël on mange du curry ou du bouillon. Y a aussi une meuf on lui fait la lecture à un moment je crois, je sais plus. Beaucoup de péripéties, et oui, c'est le mot, péripéties, car tel un véritable récit de cape et d'épée on virevolte de coups de théâtre en moments forts et... non j'arrête de me moquer, c'est chiant à en mourir. J'aimerais dire que j'exagère mais je crois que le jeu m'a vraiment filé des idées noires et un vrai sentiment de claustrophobie qui, je pense, n'est pas volontaire. Le slice of life, je peux aimer, je peux même adorer parfois. J'ai été jusqu'au bout de FSN et FHA, et même s'il y a de l'action la majeure partie du temps c'est Shirou qui fait des petits plats quand même, donc ça prouve quelque chose quand même non ? Mais là le slice of life il est raté. "vas-y on va faire les courses" "ah ok", puis on te décrit TOUT : la voiture, l'aisance de conduite, la route, le magasin. Tu n'apprends quasi rien sur les personnages, l'histoire ne progresse pas, c'était là parce que c'était ABSOLUMENT NÉCESSAIRE de savoir tout ce qui se passait dans les détails durant cette expédition courses. Et tout est comme ça. Non, ce n'est pas comme ça qu'on écrit du slice of life, même quand on veut imposer un rythme lent et contemplatif. Ca donne vraiment l'impression d'intentionnellement ralentir l'intrigue, ni plus, ni moins. Dans un VN, le début est souvent le plus difficile, car comme dans n'importe quel roman on pose le décor, on présente les personnages, on fait de l'exposition. La différence avec les romans classiques c'est que le VN est généralement extrêmement codifié, donc on sait qu'on va se taper une série de lieux communs qu'on a déjà lus dix fois ailleurs, et très peu de VN échappent à cette règle. Dans SeaBed, ça va encore, sauf qu'on doit bien, après le prologue de 10 heures (5 si vous n'êtes pas comme moi et que le récit vous a captivé, donc seulement deux longs métrages pour une intro, autant dire que c'est un rythme haletant), se taper encore des chapitres entiers d'exposition parce qu'on débarque seulement dans les lieux où va se dérouler l'intrigue. Donc on présente tout le monde, tout le monde qui apparemment se fait chier hein. Mais comme les trois protagonistes semblent être dans leur propre espace-temps, c'est trois chapitres complets au bas mot d'exposition que vous allez vous taper. Ah oui. De nouveau moi je juge pas hein, j'ai regardé Printemps, Été, Automne, Hiver et ... Printemps, et j'ai même aimé ça. Mais par contre c'était 1h40 et c'était déjà lent. Pas l'équivalent de l'intégrale version longue de LOTR sans le rythme. Même Kim Ki-duk il respectait plus mon temps que SeaBed.

Mais au moins le mystère là, ça décolle ? Bah... pas vraiment en fait. Fin si je suppose qu'à un moment oui. La psychothérapeute, Narasaki, semble être là pour accélérer l'intrigue. Elle débarque et elle met du tri dans les délires des personnages. Mais franchement, en tout cas pour le moment, c'est assez mal écrit. Elle débarque toujours avec un air mystérieux et vient faire des révélations... qui semblent être des évidences. Elle fait tout un schéma à un moment pour expliquer, stupeur (sans tremblements), que le temps est linéaire et que la disparue a dû disparaitre à un moment du passé, après avoir fait connaissance avec les personnes qui se souviennent d'elles et avant l'époque (roulements de tambours) où... elle n'était plus là. Oui oui, attention à la crampe neuronale, les No Naku Koro Ni et Death Note à côté c'est la maternelle. Notez qu'elle voit la protagoniste plusieurs fois pour établir et annoter ce fameux schéma, parce que c'est tellement compliqué. Alors je sais que le personnage qu'elle traite est censé avoir des troubles cognitifs, donc faut l'aider à remettre le petit tramway sur les rails là-dedans, mais quand même, faut pas trop se foutre du lecteur à un moment. Et sinon, c'est assez évident qu'il y a un twist, et je suis à peu près sûr que j'ai compris de quoi il s'agit, et c'est pas un mauvais twist, mais justement, on voit venir à des kilomètres le truc. Ce qui rend le rythme et la qualité d'écriture d'autant plus pénible.

D'un point de vue ambiance, pensez Lost in Translation, mais faites-en au bas mot une pentalogie de 10+ heures. Sans le budget et la réalisation de Sofia Coppola hein, côté mise en scène, c'est des photos réelles avec un filtre gouache pour les arrière-plans, des sprites vraiment très médiocres (c'est fait exprèèèès c'est un styyyyyle) et quelques CG de qualité honnête. Je sens que mon temps est respecté. Les musiques... bah elles existent. Pas de doublage par contre, faut pas déconner, c'est du VN indie, t'es là pour la patte artistique, pas pour le budget, dis merci connard.

Très sincèrement, je suis désolé, mais j'estime que ce jeu est un scam. Il n'y a rien, ni dans le fond, ni dans la forme, qui justifie un tel manque de rythme, une telle lenteur, une écriture aussi superficielle. Ca me fait penser un peu aux défenseurs de Houellebecq qui disent "oui mais si t'aimes pas c'est parce que t'as un petit cerveau et que t'as pas compris que c'est INTENTIONNELLEMENT mauvais, le style zéro on appelle ça", mais au moins Houellebecq il a pour lui d'avoir la flemme d'écrire des trucs longs. Une temporalité éclatée pourquoi pas (Tarantino et mille autres ont prouvé que ça n'était pas en contradiction avec être compréhensible et rythmé), onirique et déroutant avec plaisir (Vertigo c'est très bien), slice of life j'en reprends une tranche (j'ai vu et apprécié, entre mille autres choses, Ikiru, Boyhood, It's a Wonderful Life...), mais tout ça ne justifie à aucun moment cette lenteur infernale, l'absence d'intérêt de la majorité des scènes et la maladresse maladive de la plupart des moments où il se passe quelque chose. La poésie et l'ordinaire ne doivent pas être une excuse pour justifier tout et n'importe quoi. L'écriture est médiocre, la mise en scène est à peine passable et le rythme est impardonnable.

Oui, ce jeu m'a encore volé le temps d'écrire cette critique. J'ai vraiment l'impression de me faire vampiriser. Mais j'irai jusqu'au bout, et je (ou mon descendant) mettrai une petite postface à cette critique pour le confirmer lorsque ce sera chose faite.

Antevre
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le 30 sept. 2026

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