Il y a trois ans, j'ai eu à rédiger un dossier littéraire, introduisant une critique mêlant ethnologie et psychologie aux démarches présupposées par le domaine d'expertise. J'avais choisi, pour se faire, un livre que je voulais lire depuis un moment, « Là-Bas » de Huysmans, qui relate l'histoire d'un auteur cherchant à rédiger un livre sur Gilles de Rais. Et par-là même, une histoire romancée et délirante du même Gilles de Rais. Ma problématique était l'étude de la création de l'identité masculine du célèbre baron. Et Huysmans n'y allait pas avec le dos de la cuiller : l'enfer de l'homme, aux frontières entre démence christique, païenne et introspection organique, les deux mains plongées dans le sang des enfants assassinés sur l'autel de sa folie. « Là-bas » présente un voyage vers l'horreur, pour comprendre, au retour de cette dernière, qu'en son sein même se cache l'humain torturé, sujet complexe mêlant toutes les facettes, même les plus absconses, de ce que nous définissons comme humanité. La recherche de l'identité est une quête de soi que Rais produit dans l'autre, cherchant des morceaux de lui dans les entrailles d'autrui. Pourquoi parler de « Là-bas » en introduction à une critique sur Shattered Memories ? Parce que Shattered Memories propose un voyage similaire. Sur le prétexte simple de réécrire le premier Silent Hill, Climax produit une œuvre sensible, forte des enseignements acquis dans la série par les précédents opus, et qui se construit précisément sur le désir de construction d'un tiers.

Au début de l'aventure, on suit les errances d'Harry Mason, père de famille qui vient de subir un accident de voiture et cherche sa petite fille, envolée. Visuellement, cela tient largement la route et se révèle d'une très bonne qualité, en regard aux capacités de la machine. Mieux, le design et l'inventivité des situations sauront séduire, là où un Homecoming, jouissant de ressources plus grandes, était incapable de soutenir le regard avec ses pairs de la même série. La direction artistique est respectée de bout en bout, trouve une cohérence avec le propos autant qu'avec cette neige omniprésente.
Car bien vite, en déambulant dans ces rues, Silent Hill se révèle remis au goût du jour. Trêve des mécaniques rouillées et organiques des épisodes précédents, intestinales représentations de la peur intime et viscérale de ses propres projections, Shattered Memories préfère la froideur d'un univers envahi tout de glaces et de monstres sans visages, hurlant et rapide à en mourir. Mais caressants et inoffensifs dès le personnage central réduit à l'état de « game over ». L'ambivalence est dérangeante, mais Shattered Memories va plus loin : la grande force de Climax réside dans son écriture qui ne craint pas les tabous, ose amener son joueur dans des thématiques rares, situées dans l'adolescence (pari risqué pour un jeu visant précisément cette même adolescence, ou pas loin) et d'autant plus actuelles. Ici, une soirée entre adolescents qui virent au viol collectif, là, une jeune fille qui couche avec ses profs. Plus que la croisade téméraire d'un père voulant sauver sa fille, c'est le chemin de croix d'une adolescente, écho lointain qui émane de chaque énigme, de chaque personnage, saute au visage du joueur pour l'étouffer et l'emporter dans la tourmente. Et Climax a révisé sa copie avec acharnement : les personnages secondaires sont effrayants, la palme revenant à cette relecture de Dahlia, figure sexuelle par excellence, incarnation des tentations faciles et des plaisirs superficiels. Alors qu'Heavy Rain tente vainement de faire éprouver à son joueur des sentiments en tirant avec acharnement sur les ficelles cinématographiques, Shattered Memories transfigure les moyens de son medium, sans jamais lorgner du côté de la pellicule, pour toucher droit au cœur le joueur.
Point de vulgarité dans l'approche de son sujet, point de ficelle grosse comme ça pour aller chatouiller les glandes lacrymales du joueur : le pathos n'est pas exploité, tout est analysé avec froideur, tout est disséqué jusque dans le cœur du joueur. Censément réalisateur et compositeur de l'aventure, par ses réponses au psychologue, l'expérience trouve un résultat plus probant qu'une soi-disante rejouabilité. Elle immerge totalement le joueur. Quand le psychologue regarde en direction de l'écran, c'est le joueur qu'il observe. Plus moyen de tricher en répondant à côté, car même alors, vous participer au piège que Climax vous tend. Et si finalement le détail psychologique du joueur a peu d'impact sur l'aventure, il n'en demeure pas moins que l'on se prête d'autant plus à cette dernière que l'on se demande ce que le jeu a vu en vous : Nietzsche avait raison, regardez dans les ténèbres et elles regarderont en vous. Mais à tout savoir, ne préfère-t-on pas découvrir ce qu'elles y ont appris ? Il s'agit peut-être de l'unique (mais expérimental) bémol que je trouverai à ce Silent Hill : existe-t-il une limite dans l'implication aussi profonde du joueur à un jeu qui cherche à présenter la construction implacable de l'identité d'une personne dans la souffrance ?

Pour conclure, pourquoi ce Silent Hill remporte-t-il une place plus prépondérante dans mon cœur que Silent Hill 2 ? En vérité, je ne me pose pas la question : Silent Hill 2 a ouvert la voie du jeu intelligent au sens où il propose une introspection impitoyable, emportant le joueur dans les méandres de la psyché humaine, sans pour autant oublier d'être un excellent jeu. Shattered Memories n'aurait sans doute jamais pu voir le jour sans le sillage laissé par SH2 et la profondeur de ses thématiques, mais grâce à lui, il en porte l'héritage plus haut encore. L'extraordinaire expérience qu'ont su prodiguer ces deux jeux ne trouvera finalement, pour les départager, que l'expérience personnelle, frappée par les projections humaines, sensibles et intimes qu'ils incarnent.
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le 17 janv. 2011

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