Dire que les jeux qui parlent de cinéma sont rares est un euphémisme : à vrai dire, malgré ma notoire boulimie geek, je n'ai pas le souvenir d'un autre titre s'y frottant à l'exception de The Movies, le jeu de gestion de Peter Molyneux, vieux de plus de 20 ans et par ailleurs depuis délisté des plates-formes... ce qui fait techniquement de The Executive le seul sur son créneau malgré les dizaines de sorties quotidiennes, chose complètement invraisemblable quand on y pense. En pratique, le jeu du petit studio français Aniki Games est une repompe du concept de Game Dev Tycoon, petit jeu de gestion sorti en 2013 nous offrant de manager notre studio en vue de trois-quarts haut, uniquement à travers des fenêtres de statistiques, des taquets à positionner et des budgets à choisir. L'équivalent, en somme, d'un Football Manager light appliqué à la création artistique.


Aussi grossière pouvait sembler la formule, elle a quand même sacrément bien fonctionné sur Game Dev Tycoon, sur lequel j'ai passé des dizaines d'heures à rechercher les meilleurs combos de genres, à développer les moteurs les plus performants, à spécialiser mon studio dans les productions les plus pointues en espérant décrocher les meilleures critiques pour, peut-être, laisser ma marque dans l'histoire du médium. The Executive a donc plutôt le nez fin en en reprenant tous les fondamentaux : employés à embaucher et à former, thèmes à rechercher, marchés à analyser, le tout sans jamais montrer l'ombre d'un film mais, au lieu de cela, une simple vue du dessus de nos petits producteurs, analystes et commerciaux qui s'affairent à leurs bureaux. Comme Game Dev Tycoon, le jeu réussit à rendre palpable la réalité un studio de production tout en restant étonnamment abstrait, sans que cela ne soit une faiblesse. Au contraire : cet habillage simple et sobre permet de nous concentrer pleinement sur nos choix artistiques et stratégiques, notre cerveau traduisant instinctivement en images ce que l'on tente de produire à partir des références que l'on a emmagasiné, hier en tant que joueur, aujourd'hui en tant que cinéphile.


Au premier abord, The Executive fait tous les bons choix, notamment en venant combler certains des manques de Game Dev Tycoon. Par exemple, le concept de propriété intellectuelle est parfaitement représenté : plus que des films, on produit des licences, auxquelles on peut donner des suites, des préquelles ou des spin-offs, et dont le maintien de la popularité dans le temps se rapporte à plusieurs facteurs. Dorloter son catalogue d'IPs est l'un des grands plaisirs du jeu, qui nous laisse tous les outils pour nous constituer un book de licences, en créant les nôtres, éventuellement en achetant les droits de franchises existantes et même en revendant celles dont on ne veut plus. Le jeu propose également une excellente prise en compte des contextes de sorties, en gérant les marchés nationaux et internationaux, la distribution tierce ou l'auto-distribution, la période de sortie dans l'année (plus ou moins propice à certains genres ou thèmes), la nature et le nombre de films concurrents, la fatigue liée à la surexposition de certains genres... On a même la possibilité d'affecter des tâches passives à nos employés, qui les effectueront automatiquement en cas d'inactivité, comme des formations permanentes en tâche de fond, nous faisant économiser pas mal de clics inutiles. Pour le bien du capitalisme mais aussi pour notre santé mentale, on n'a plus, non plus, à gérer leurs incessants départs en congés, plus gavants qu'autre chose. La liste des améliorations conceptuelles apportées par rapport à Game Dev Tycoon est assez impressionnante.


Comme son modèle, The Executive est également un jeu qui se prend en main tout seul, et qui évite brillamment le syndrome de l'indigestion compte tenu de sa présentation plutôt austère. Pas l'ombre d'un extrait de film à visionner, aucune vue des salles de cinéma ni du public, tout se passe dans un bureau ; et pourtant ça marche, l'interface est organisée de façon très claire, la logique prépondérante de défilement automatique du temps est bien expliquée et les événements importants (changement de phase de production, sortie de film, expiration d'accord commercial, demande d'augmentation du personnel...) déboulent tranquillement dans des pop-ups inzappables, qui mettent la partie en pause le temps d'être résolus. La droite de l'écran affiche la progression des différentes tâches en cours, et on sait toujours où on en est même quand on produit deux films, qu'on analyse trois anciennes sorties et qu'on passe cinq offres d'emploi en même temps. Comme Game Dev Tycoon, The Executive a un petit côté "idle game" pas désagréable, plutôt relaxant même quand on décide de se poser une minute pour regarder nos petits bonshommes au travail en écoutant une OST jazzy banale mais efficace.


Sur le papier, presque tout ce à quoi on peut penser quand on évoque le cinéma répond présent. Les genres et les thèmes, bien sûr. Les tailles des productions. Les choix d'acteurs et de réalisateurs, en fonction de leur popularité critique et publique mais aussi de leur appétence concernant nos scénarios. Les options de pré-production, de production et de post-production, à rechercher dans trois catégories principales que sont l'écriture, la mise en scène et le montage. L'expertise de nos employés, elle-même divisée en plusieurs critères (données, analyse, réseautage...), qui selon leur expérience pourront négocier des contrats de distribution plus ou moins juteux, ou attirer des artistes plus ou moins en vue. On retrouve également la seconde vie du catalogue à travers son exploitation en vidéo, en choisissant parmi diverses éditions plus ou moins prestigieuses qui pourront parfois combler un gros déficit au box-office. Rien à dire, les bases sont solides, et d'autant plus que toutes ces fonctions se maîtrisent assez instinctivement, grâce à une bonne ergonomie générale.


Et pourtant, The Executive passe près de flopper à cause de quelques gros manques. Le premier, qui semble imputable à un développement trop tôt abandonné, est l'absence totale d'évolution du médium dans le temps. L'erreur est grossière, s'agissant d'une fonction essentielle que Game Dev Tycoon avait parfaitement su gérer en 2013 avec sa prise en compte de la chronologie des consoles et des évolutions technologiques au fil d'une reprise (réelle) de l'histoire du jeu vidéo. Le passage du noir et blanc à la couleur ? L'arrivée de l'image de synthèse ? L'augmentation de la résolution des caméras ? La concurrence du streaming ? Les supports DVD ou HD, tant qu'à faire ? Eh bien non, rien de tout ça, le jeu se joue exactement de la même façon, et avec les mêmes options de production, que l'on soit en 1975 ou en 2015. Cela n'a évidemment aucun sens, et détruit une bonne partie du plaisir que l'on peut avoir à faire vivre son studio à travers les années. Tout aussi embêtant, The Executive se permet quelques contre-sens par rapport à la réalité du milieu, avec, par exemple, des artistes qui n'ont aucun affect avec notre studio (et vice-versa), jouant le rôle de simples variables d'ajustement jetables sitôt le film sorti en salles ; l'impossibilité (comme Game Dev Tycoon, pour le coup) de spécialiser notre boîte dans un genre (à en croire les règles du jeu, Jason Blum aurait fait faillite après son troisième film d'horreur face à l'extrême lassitude du public) ; et, de façon cette fois assez compréhensible, l'absence de noms connus, qu'on ne retrouve que vaguement sous forme d'anagrammes sans aucun lien avec leur vraie personnalité (apparemment, Mike Nichols aurait été chaud patate pour réaliser un Alien en 2017, et Alfonso Cuaron aurait été preneur de projets de comédies familiales).


Ces défauts rendent le jeu finalement assez facile et font que, contrairement à Game Dev Tycoon qui pouvait occuper des dizaines d'heures sans qu'un sentiment de redite ne s'installe, on boucle l'intégralité de ce que The Executive a à proposer en moins d'une dizaine d'heures. C'est en tous cas le temps qu'il m'a fallu, sur ma première partie, pour dégager des bénéfices exorbitants à la moindre sortie, déverrouiller toutes les recherches possibles et emménager dans les locaux les plus prestigieux, sans même me fouler une phalange. Il est manifeste qu'Aniki Games n'a pas eu le temps de finir son titre comme il l'aurait voulu, tant certains trous de conception béants sont choquants pour quiconque aurait déjà vu trois films dans sa vie. Mais voilà, l'idée est là, les mécaniques fonctionnent, et si toutes les absences ne pourront être comblées par les mods, l'ouverture officielle de The Executive au Steam Workshop permet d'enrichir considérablement l'expérience par une palanquée de contenus bonus, dont certains, déjà, viennent ajouter des fonctionnalités notables, comme les événements historiques. Je boude donc un peu, mais faute de concurrence sérieuse dans ce thème inexplicablement déserté, je reviens sur The Executive pour tester les dernières combos à la mode ; j'espère que ce spin-off de Gladiator version comédie romantique va cartonner au box-office.

boulingrin87
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le 21 avr. 2026

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