Jordan Mechner. Le père de "Prince of Persia". La rotoscopie. Le temps limité. Le die'n retry. L'élégance scénaristique, sucée à la mamelle du vieil Hollywood.
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Ce jeu est unique. Il n'est pas exempt de défauts, mais la cohérence l'emporte sur le reste.
Vous êtes un Américain hard-boiled qui fuit de graves ennuis avec la police irlandaise. Vous montez à bord de l'Orient Express en catimini, avec l'aide d'une "amie" en moto. Sans billet, vous entrez l'air de rien pour retrouver votre ami qui vous a laissé un message étrange, comme quoi il avait besoin de vos tripes. Vous entrez dans sa cabine, et... vous trouvez un cadavre, avec une étrange triple griffure sur le visage. Et si vous attendez plus de 3 minutes, le contrôleur frappe, ouvre la porte (vu qu'on en est déjà au début du 2e service) et vous perdez. Du coup, vous allez recommencer et trouver un moyen de ne pas vous faire prendre, avec désormais ce sentiment d'urgence.
Car le voyage est scripté, et fourmille de petits événements qui vous en apprennent à chaque fois un peu plus sur les autres passagers. Et très vite, vous allez vous trouver embringué dans des intrigues qui vont mettre vos nerfs à rude épreuve. Il faudra passer Munich, Vienne, sans encombre. Inventer des ruses pour fouiller la cabine des autres passagers sans se faire reprendre par les garçons de voiture à l'accent français irrésistible. Chercher à y voir clair derrière ce grand-père russe avec sa petite-fille, ce gros allemand philistin, cette joueuse de violon juive autrichienne assez hautaine, ce couple anglo-français de lesbiennes, ce Turc qui veille sur son harem, cet anarchiste russe, et ces Serbes à l'oeil mauvais. Si vous êtes sage, vous aurez même droit à un concert.
Le jeu est dur. Pas vraiment à cause des événements scriptés, la contrainte de temps étant raisonnable. Mais parce que les énigmes demandent de la persévérance. Pas au niveau de la combinaison des objets, qui est ici automatique et ne demande aucun effort. Ce jeu repose entièrement sur l'observation, visuelle et auditive. J'ai mis du temps à comprendre pourquoi Tatiana ressortait de sa chambre en pleurant après le concert, alors que c'était évident.
Les gros points forts, qui rendent ce jeu unique ? D'abord l'animation à base de rotoscopie. Il suffit de voir le gros chef de train se tasser sur le côté pour vous laisser le passage pour être bluffé. Tout a été filmé puis décalqué par frames, ce qui donne certes des effets étranges lorsque vous marchez sur les pas d'un personnage, mais qui dans l'ensemble est bluffant. Mechner a d'ailleurs filmé dans les studios d'American Zoetrope, la compagnie de Coppolla. Le casting est excellent. L'animation est souvent elliptique, sauf dans quelques scènes importantes et mémorables : celles de romance, ou la valse avec ce gros August. Les QTE de baston sont simples, mais efficaces. Ce jeu ferait un très bon thriller.
L'ambiance sonore est très réussie, avec les bruits d'aiguillage annonçant l'arrivée dans une gare, les couverts s'entrechoquant dans la partie coulisse du wagon restaurant, etc... La musique est excellente... pour l'essentiel (j'ai trouvé que celle qu'on entend dans la partie où on essaie de stopper le train jurait un peu). Surtout, Mechner ne prend pas ses joueurs pour des imbéciles en reconstituant une société multilingue (nombreux sous-titres pour le russe, le français et l'allemand), parabole de cette vieille Europe sur le point de basculer.
Le scénario est un autre point fort. Comme un voyageur cherchant à tromper l'ennui, vous pourrez lire au wagon fumeur le journal, acheté dans la dernière gare, et suivre l'évolution du procès de la veuve Caillaux, ou l'ultimatum autrichien à la Serbie. La reconstitution de l'Orient Express est très fidèle, on peut même observer des plans d'origine des wagons, et la feuille de passager d'origine. Parmi eux, un certain Jaurès, qui devait aller à Vienne, mais ne s'est pas présenté. Les horaires sont également crédibles, me semble-t-il, et toutes ces villes nous parlent. Quelle idée de génie, ce train symbole de la Belle Epoque qui traverse une Europe en train de s'effondrer, pour finir à Istanbul, symbole de liberté (illusoire, temporaire).
La romance est excellente. Je ne peux malheureusement pas en dire plus.
Quels bémols, alors ? Une difficulté assez relevée, qui fera pester tout joueur qui veut voir la "vraie fin". Un design de déplacement un peu de nature à perdre le joueur (pas de plan avec l'angle des caméras), si bien qu'en cliquant un peu vite dans les soufflets des wagons, on peut perdre le sens de l'orientation (le pire étant l'arrière du wagon restaurant). Le design de l'oeuf, qui jure un peu avec le reste, vu qu'il faut "dessiné", là où tout le reste respire la photogénie.
Mais surtout un voyage que l'on trouvera trop court, tant il y avait de la magie et de la poésie dans le fait d'attendre les deux services, de deviner qui va où et pourquoi.
Parfois, un jeu cache une véritable réflexion sur la vie, et change notre regard sur notre propre existence. C'est le cas de "Papers, please", par exemple. C'est aussi le cas de "The last express". Comme dans la vraie vie, vous ne pourrez pas tout savoir, pas tout comprendre du premier coup. Heureusement, comme c'est un jeu, vous pourrez rembobiner (mais attention, ça détruit la progression ultérieure).
Une expérience vidéoludique inoubliable, de la première à la dernière minute.