Jour 4

Panique, deuils, hémorragie, emprise : une journée festive.

Publié le timestamp.yesterday, modifié le il y a 6 jours

Temps de lecture : 7 minutes

Coup de froid sur la Croisette ce matin, d'autant que les files matinales sont particulièrement longues lorsqu'on sort un peu des sentiers battus. J'ai une séance en salle Buñuel, généralement réservée à la Presse et aux projections Cannes Classics. C'est là que j'ai eu pour voisin Tarantino l'année dernière. Une salle très confortable avec de la place pour les jambes, perchée tout en haut du palais, et dont les vigiles de la sécurité en bas ne soupçonnent même pas l'existence. Résultat, ils nous font attendre dans la mauvaise file et tout le monde nous passe devant lorsqu'ils ouvrent l'accès à un autre endroit une demi-heure plus tard.


Comme hier, je m'offre un petit déjeuner riche en protéines avec un film d'horreur, français cette fois, présenté en Séance de Minuit. Impossible évidemment pour moi d'assister à de tels horaires, qui impliqueraient l'abolition intégrale du sommeil, sacrifice que je préfère éviter. Mais des rattrapages le lendemain, dès l'aube, à l'heure ou s'éclaire la toile blanche, sont à la disposition de la presse. Mon voisin, caché derrière ses lunettes de soleil, termine sa nuit en attendant le début du film. Il ne risque pas de se rendormir au vu de la projection à venir.


Sanguine de Marion Le Corroller est un body horror en milieux hospitalier : âmes sensibles s'enfuir. Allégorie assez fun de la violence du marché du travail et du burn out généralisé de la jeunesse, le film dépeint une pandémie dont les symptômes (saignements, abominations dermatologiques, ultra violence) permettent d'illustrer avec vigueur tout le catalogue du genre. Une bonne maitrise pour un premier long métrage, malgré quelques artifices de mise en scène un peu lourds. Les influences de The Substance et Grave sont un peu trop manifestes. La projection, réservée à la presse, est accompagnée de grands éclats de rire complices lorsqu'un des personnages infectés explique que l'enchainement des piges dans le milieu du journalisme est à l'origine de ses symptômes...



Sortie le 28 octobre 2026


Je retourne en salle Buñuel pour Tangles de Leah Nelson, mon deuxième film d'animation de la sélection. Adapté du roman graphique autobiographique de Sarah Leavitt, il raconte l’impact de la maladie d’Alzheimer sur une famille. Et la charge émotionnelle est tout aussi puissante qu'In Waves dont je vous parlais avant-hier. C'est un peu son complément : le premier évoquait la jeunesse dans les couleurs californiennes, celui-ci opte pour le noir et blanc et la vieillesse. Tout est juste, que ce soit dans l'évocation de cette terrible maladie ou la manière dont elle contraint les proches à trouver leur place, leur rôle et leurs forces insoupçonnées. Prévoir un bon stock de mouchoirs.



Alors que j'attends dans la file du Grand Théâtre Lumière pour le film suivant, je reçois un coup de fil de mon fils.


[Avertissement : parenthèse daron au coeur tendre, que les lecteurs cinéphiles pointus pourront passer sans perdre aucune information journalistique sur le déroulé du Festival]


Mes lecteurs de l'année dernière se souviennent peut-être d'une conversation téléphonique où il avait confondu Tarkovski et Tarantino, ce qui lui avait valu d'être effacé de mon testament. Aujourd'hui, il m'appelle pour savoir si j'ai encore conscience du monde réel, puis m'évoque son récent visionnage de Requiem pour un Massacre, qui l'a beaucoup marqué, avant de comparer certaines séquences avec le Guerre et Paix de Bondartchouk qu'on avait vu tous les deux en intégrale (7h15) au Max Linder il y a quelques années. Je ne saurai vous décrire la fierté paternelle qu'un tel entretien peut générer.

Je rappellerai le notaire lundi.


[Fin de la transgression journalistique]


Le film suivant est LE gros morceau de la Compétition : Soudain de Ryusuke Hamaguchi, d'une durée de 3h15, équivalente à celle de ce qui avait été ma palme 2021, Drive My Car et le fascinant Le mal n'existe pas en 2023. C'est aussi l'occasion pour Virginie Efira, 24 heures après le lourdingue Histoires Parallèles, de faire valoir son talent dans un bon film.


Le film, d'une audace folle, est à la croisée de l'essai théorique, du documentaire et de la dissertation philosophique universelle. Efira joue un personnage très proche de celui de Léa Drucker dans La vie d'une femme, entièrement dévouée à sa cause pour les malades, ici résidents d'un EHPAD privé dans lequel on met en pratique les concepts de l'humanitude, un accompagnement qui redonnerait sa place d'être humain aux personnes atteintes de troubles cognitifs. On retrouve les centres d'intérêt du cinéaste pour les différentes langues, le théâtre et l'initiation lente à de nouvelles conceptions qui permettraient de se réconcilier avec les insuffisances et les contradictions inhérentes à notre existence. Hamaguchi ose tout, dont des conférences avec schémas sur le capitalisme, des happenings sur le massage des pieds et une rencontre entre deux femmes qui porte au sommet la conception de l'amitié et de l'entente. Très curieux de voir la réception de cet objet hors-norme, qui en rebutera probablement certains, mais on est là devant une expérience cinématographique peu commune.



Sortie prévue le 12 août


Le grand écart est total avec le film suivant, qui s'avère le plus court de la sélection : Vol de nuit pour Los Angeles (Section Cannes Première), premier passage à la réalisation pour John Travolta, et qui mérite tout juste son appellation de long métrage puisqu'il affiche 1h01 au compteur. Thierry Frémaux va néanmoins jouer les prolongations en offrant, avant la projection, une Palme d'honneur à l'acteur qui a lui-même du mal à y croire, un peu à la manière de Peter Jackson lors de la cérémonie d'ouverture. En mal de stars hollywoodiennes, le Festival commence à râcler les fonds de tiroirs. Le film, à destination d'Apple TV+, est un clip de pub nostalgique pour la TWA, avec voix off et musique permanentes pour nous dire que tout de même, l'Amérique, ses hôtesses de l'air et sa première classe, c'était quelque chose dans les 60's. Je l'ai déjà oublié lorsque je m'engage dans la file du cinquième film de la journée.


Sortie le 29 mai. Mais personne ne vous oblige.


Toute cette histoire de Palme surprise a décalé les horaires de projections, et l'ambiance est assez électrique lorsqu'on rentre à nouveau dans la salle Debussy. Les passages de sécurité sont expéditifs, et comme à chaque fois, j'ouvre mon sac avant de le poser sur la table des agents, ainsi que mon téléphone. Généralement, on nous propose un bac en plastique comme dans les aéroports, mais ce n'est pas le cas à ce moment-là. Une femme complique le passage sous le portique et désorganise un peu le flux, et au moment de récupérer mon sac, plus de téléphone.


Et la, panique absolue : les gens montent, le flot se poursuit, et je hurle à la sécu qu'il manque mon téléphone, sans lequel rien n'est possible ici (touts mes billets sont dématérialisés). L'agent arrête tout, demande aux femmes devant moi si elles l'ont embarqué, réponse négative. Il me regarde comme si c'était de ma faute. Je lève la voix, il commence à me sortir quelques phrases de développement personnel ("je vois que vous êtes stressé monsieur" sans blague) et je lui répète qu'il me manque mon téléphone. Il fige toute la file, bloque les personnes devant moi qui doivent fouiller leur sac alors que j'ai déjà vidé le mien au sol. Un femme finit par le trouver dans son sac, sans doute placé par la préposée à la fouille. Le coeur et la file d'attente reprennent.


Si tu penses bien de Géraldine Nakache (Cannes Première) est un nouveau film sur l'emprise, très proche de L'amour et les forêts de Donzelli. Remarquablement interprété par Monia Chokri et Niels Schneider, finement disséqué, ce n'est donc vraiment pas une partie de plaisir que d'assister à la destruction psychologique d'une femme et les méthodes élaborées pour la garder sous influence. Le film, rivé à son sujet, procède par immersion et exploite avec efficacité les ressorts du drame toxique. Il porte également un intéressant regard sur la foi, dans un couple où le judaïsme est vécu à divers degrés, qui disent beaucoup de la personnalité du pratiquant.



Au programme aujourd'hui : Marion Cotillard en Espagne, Léa Seydoux en Autriche, des enfants robots, un cinéaste en crise et deux frères en mauvaise posture.

Sergent_Pepper
Écrit par

Sergent_Pepper

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