Jour 9

Life is life : des tongs et du Tang.

Publié le 21 mai 2026, modifié le 12 mai 2026

Temps de lecture : 6 minutes

Aujourd'hui est une matinée particulière : comme la billetterie est toujours à J+4, nous n'avons plus à subir le stress de la mise en ligne des places à 7h00. Il reste bien quelques ajustements et surveillance des dernières minutes, mais l'essentiel des places est réservé jusqu'à la fin du Festival.


Je commence la journée en Un Certain Regard avec Le Corset de Louis Clichy, coréalisateur des deux Astérix en animation (Le Domaine des dieux et Le Secret de la potion magique) avec Alexandre Astier. Et comme les deux précédents films d'animation vus ici, c'est une merveille, qui relate l'adolescence d'un fils d'agriculteur contraint de porter un corset, ce qui va compliquer les traditionnelles étapes initiatiques de sa vie. C'est tendre, superbement animé en aquarelles, d'une attention constante pour les personnages secondaires, très touchant dans sa manière d'aborder des thématiques pourtant universelles.



Mes lecteurs fidèles connaissant mon attachement à mon sac à dos spécial Cannes, un chef d'œuvre de contenance doté de poches extrêmement discrètes qui me permettent un passage express des contrôles de sécurité. C'est l'âme en peine que je vous annonce la disparition prématurée d'une fermeture éclair de l'une d'elles, ce qui me contraint à exposer, dans la poche principale, mes Pom'potes* à la vue des agents, et risquer un discours moralisateur sur le fait qu'on ne peut pas manger dans les salles. C'est aussi une perte considérable de place pour stocker mon kit de survie, un élément perturbateur de taille dans des journées de plus de 15 heures. Il va falloir s'organiser.


Au premier passage de sécurité suivant, on ne m'embête pas trop, d'autant que le type devant moi retient l'attention lors de la palpation sur des formes étranges dans sa poche. "Ce sont des pierres", dit-il tranquillement. Interrogation incrédule de l'agent. "Des pierres porte bonheur". Sans trop savoir s'il faut ranger cet attribut dans la catégorie des objets dangereux, on décide visiblement que le bonheur ne risque pas de faire du mal aux autres. Il passe et garde son précieux talisman.


Je m'offre une petite escapade du côté de la Semaine de la Critique et son film de clôture, Adieu monde cruel de Félix de Givry qui avait co-écrit et produit, Arco, un film d'animation réalisé par Ugo Bienvenu (sortie en 2025, César du Meilleur Film d'Animation, nommé aux Oscars). Alors que les réactions sous mes vidéos pour SensCritique s'indignent de mon mépris lorsque je traite de mes déceptions sur les films, je constate avec une émotion certaine que mon coeur de pierre est encore capable de fondre. Ce film à l'ancienne, qui rend clairement hommage aux premiers de la Nouvelle Vague, retrace la fugue d'un adolescent (Milo Machado-Graner, l'enfant d'Anatomie d'une chute) ayant annoncé son suicide, mais qui ne parvient pas à mettre son projet à exécution. Une singulière vie entre parenthèse se met alors en place, utopie éphémère dans laquelle l'émotion et le contact au monde vont progressivement ressurgir. D'une grande douceur, renforcée par la narration en voix off de l'impératrice Françoise Lebrun. Une merveille dont la date de sortie n'est pas encore communiquée.



Je suis censé retourner sur les places atroces du GTL pour le film suivant, mais je tente un coup de poker : annuler ma place et tenter de la reprendre, sachant qu'à ce stade du Festival, les plus courageux perdent un peu la foi et n'osent plus affronter un film français de 2h40 sur la Collaboration. Et ça marche, je me retrouve une place à l'orchestre, quelques rangs devant toute l'équipe.


Notre Salut permet à Emmanuel Marre d'accéder à la compétition après ses débuts remarqués à la Semaine de la Critique en 2022 avec Rien à foutre, qu'il avait coréalisé avec Julie Lecoustre. Dans cette sélection largement consacrée aux années noires de la France, Marre offre une proposition particulièrement audacieuse, puisqu'il raconte les activités de haut fonctionnaire de Vichy de son grand-père, en adaptant notamment sa correspondance avec son épouse. Le film est l'antidote radical aux reconstitutions historiques traditionnelles, comme celle des Rayons et des ombres de Giannoli, filmé caméra à l'épaule, tel un documentaire qui investirait les coulisses de l'administration et du sérieux avec lequel les ambitieux se livrent à toutes les compromissions. Dissection d'un parcours, d'une vie de couple délétère et d'un pays à la dérive, c'est aussi, bien entendu, un miroir tendu à notre présent qui nous avertit avec effroi sur les choix qui doivent se faire chaque jour. Et, de temps à autre, Marre nous balance des anachronismes musicaux ahurissants, dont "Life is Life" sur les images d'archives de la France joyeusement pétainiste, ou Jean-Michel Jarre dans les soirées mondaines chez le Prefet. Un mille-feuille émotionnel et discursif qu'il va falloir digérer sur la longueur. Un grand film, qui sera très probablement dans mon palmarès.


Sortie prévue le 30 septembre.


Je termine la journée dans la file vers la salle Debussy, où une classe attend avec moi pour la Section Cannes Premiere. Les jeunes filles, en tenue de soirée, râlent en constatant que celle-ci n'était pas de rigueur, lançant à leur prof "Madame regardez là bas le monsieur il est en short", se plaignent de la chaleur, du monde, de l'attente. L'une d'elle craque sort de son sac des tongs pour remplacer ses chaussures à talon. Lors du passage sous le portique de sécurité, l'agent vide le sac à dos d'une autre et en sort des dizaines de bouteilles de jus de fruit et paquets de chips qu'il leur faudra récupérer à la sortie. Elles sont outrées.


Mariage au goût d'orange de Christophe Honoré est un film choral à large tonalité autobiographique. En 1978, le mariage en question réunit une fratrie de 7 personnes, tandis que le père banni menace de venir gâcher la fête. Une nouvelle évocation de cette période très présente actuellement au cinéma, où l'on retrouve pour la deuxième fois de la journée Jean-Michel Jarre, ainsi qu'une jolie démonstration des bienfaits du Tang, cette boisson en poudre à l'orange. Doté d'un casting impressionnant (Vincent Lacoste, Adèle Exarchopoulos, Nadia Tereszkiewicz, Paul Kircher...) le récit explose très vite sous les tensions d'une famille dysfonctionnelle où l'alcool et la fête exacerbent les violences. L'ensemble est de bonne tenue, mais s'égare par instants dans une surécriture dramatique qui pousse un peu trop les curseurs du pathos.



Sortie prévue le 18 novembre.


Au programme aujourd'hui : une légende française, New York des 80's et un peu de cancel culture.

Sergent_Pepper
Écrit par

Sergent_Pepper

Plus de senscritique

Primetime, Wild Horse Nine, Look Back... Les films les plus attendus de la Mostra de Venise 2026 selon la communauté SensCritique

Films

Primetime, Wild Horse Nine, Look Back... Les films les plus attendus de la Mostra de Venise 2026 selon la communauté SensCritique

La vie, c’est un peu comme les listes. C’est rempli d’envies.

SensCritique

La vie, c’est un peu comme les listes. C’est rempli d’envies.