Carnet de Curiosités : Lectures 2019

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35 livres

par Nushku

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  • B-17 G (2006)

    Sortie : février 2006. Roman.

    Livre de Pierre Bergounioux

    « Le trait saillant, constant, de l’expérience des huit générations qui se sont succédé depuis la fin de l’Ancien Régime, c’est que le monde a changé sous leurs yeux. Tout homme éprouve, depuis lors, la poussée du mouvement général, la force irrésistible du devenir. Nous-mêmes mesurons chaque jour l’étendue de ce qui sombre, l’ampleur de ce qui vient. Pourtant, et quelle que soit l’importance objective, c’est-à-dire les conséquences encore mal prévisibles de ce qui se passe aujourd’hui, ce sont les aînés du siècle dernier qui firent l’expérience la plus violente de la modernité. Ils ouvrirent les yeux, pour la plupart, dans la campagne immobile, encore, avec, à l’horizon, les cheminées fumantes de la grosse industrie. Ils connurent la perfection et la fin des terroirs, l’apogée du fer et déjà son déclin. Car sous les apparences ensoleillées, charmantes, de la Belle Epoque, derrière les grandes permanences, les apprentis sorciers, les adeptes de la magie blanche et noire, les savants, les politiques, les ingénieurs, les doctrinaires, les assassins sont à l’œuvre et s’apprêtent. Des enfants qui ont poussé, comme tous l’ont fait depuis que l’enfance existe, dans un canton verdoyant ou, en plus petit nombre, dans les rues sans voitures, provinciales, d’un gros bourg ou d’une capitale, ces innocents, par l’opération de quelques prodigieuses années, se hissent dans la carlingue d’un B-17 G pour faire pleuvoir non pas le soufre, mais le phosphore, qui est autrement destructeur, sur les cités. »


    Avec la postface de Michon :

    « Ce que je pense, c’est que ce : « Smith, mettons » est écrit avec et par-dessus « Ishmaël, mettons ». Il est prélevé dans Melville. Ou plus vraisemblablement, c’est la vieille voix fantôme de Melville qui résonne ici, que Pierre B. en ait eu une claire conscience ou pas – nul ne peut pas avoir conscience à la fois de tous les innombrables fantômes qui parlent par sa voix. Pierre B. n’est pas tenu de savoir quel fantôme précis tient à tel moment sa plume, pas plus qu’il ne l’est de connaître par son nom le forgeron dont il démantèle et recombine le vieil ouvrage – la barre de coupe d’une faucheuse mécanique, mettons. À la casse ou à la bibliothèque, on récupère des morceaux de barre de coupe qu’on dispose autrement. Pierre B. écrit ce que d’autres écrivains ont déjà écrit avec justesse, différemment écrit, activité qu’on pratique depuis trois ou quatre mille ans sous le nom de littérature. Il donne une nouvelle justesse, il r
  • The Cat and the Devil (1957)

    Sortie : 1957. Conte, album et jeunesse.

    Livre de James Joyce

    Comme Faulkner, Joyce a « écrit » des récits pour la jeunesse et comme pour l'Américain ce furent avant tout des textes privés que les éditeurs ont exhumé puis publié d'avantage pour la curiosité que pour le patrimoine mondial de la littérature. Un écrivain post-moderne peut-il écrire un chef-d'œuvre jeunesse ?
    Un conte pour le fils de la femme mariée que Bill convoitait, des lettres pour le petit-fils de James.
    Lu avec les jolies illustration de Richard Erdoes qui a de faux airs de Sempé et fait au demeurant très illustration française. La version illustrée par Blachon semble horrible, du mauvais Les Belles Histoires des années 80.
  • Les Géorgiques (1981)

    Sortie : 1981. Roman.

    Livre de Claude Simon

    Alors, c'est être pris dans ce flot de langue sèche et aride, austère, sans ronds de jambes ni sucres, secoué, brinquebalé, éreinté par les fragments éclatés et les sauts intertextuels quitte à se prendre les pieds dans quelques ornières, passer par des sentes de bas-côtés, laissé sur le talus. Alors, oui, c'est (presque) exactement comme lire du Faulkner en français, c'est-à-dire avec le luxe d'un texte non teinté ou avarié par de vieilles traductions ou sans les lamentations que cela est à coup sûr perdu par nos propres manques en Anglais.
    Loin d'un simple empilement de synonymes (cf. plus bas), Simon taille dans le vide, dans le vent, c'est-à-dire dans la poussière, dans la lumière et malgré cette absence parvient à creuser, faire œuvre de sculpteur (ou de peintre si l'on voudra, Claude Simon, ancien peintre à tendances cubistes, ayant été un grand adepte de l'epkhrasis), malaxant en direct son écriture et notre lecture le stuff de l'Histoire, de la fureur et des bruits. Balayons les romans historiques pépères ou les biographies linéaires qui ne capturent rien ! Giono avait bien raison, dans son Pour saluer Melville, d'associer la littérature à la lutte de Jacob contre l'ange. Et c'est contre toute-attente un rythme lent (contenu) : si certains happent et entrainent le lecteur dans la course folle de leur phrase, Simon oblige à la lenteur, à marcher au pas. Un cheval n'est jamais parfaitement dompté, il faut savoir lâcher la bride et se faire guider par la bête.


    Seul doute : aurais-je déjà lu le plus fort ? L'apex d'une œuvre dont le reste aura été montée et lente préparation en puissance sera pour moi descente ?
  • Regards d'Orient (2006)

    Looking East: Portraits

    Sortie : septembre 2006. Beau livre et photographie.

    Livre de Steve McCurry

    Radieux, couleurs rutilantes jamais ternies par la crasse, la suie, les rides, les cicatrices. Tout est dans le regard.
    Mais n'oublions pas que Steve McCurry fut épinglé pour avoir trafiqué ses photos.
  • Trois albums d'estampes (2006)

    Sortie : . Beau livre et peinture & sculpture.

    Livre de Kitagawa Utamaro

    Un joli coffret réunissant les fac-similés accordéons de trois albums d'Utamaro présents dans la collection Jacques Doucet (aujourd'hui à l'INHA).

    Paysages de neige, La lune folle et A marée basse.

    Comme souvent avec les ouvrages sur le Japon et plus particulièrement ceux sur l'estampe, le texte français est pénible d'emphase et de paraphrase. Ha la vie, le vide et le plein ! regardez ce monde flottant ! admirez la délicatesse... Laissez-nous flotter dans ces vides sans nous enrober de cette poisse de sauce soja. Tandis qu'à côté, les traducteurs abandonnent malheureusement l'idée de retranscrire et d'expliquer le foisonnement de jeux de mots et d'allusions des poèmes burlesques qui accompagnent l'image. Des poèmes qui perdent alors la quasi-totalité de leur intérêt.


    « Dix crépuscules assemblés de printemps
    aux milles pièces d'or,
    et les gâteaux ronds de l'automne
    seront sans doute de pleine lune »

    « Sans attendre le moment
    où je vais acheter du saké,
    les premières neiges
    qui n'auront ni compagnons
    ni dernière coupe d'adieux »

    « Neige du milieu de la nuit
    s'accumulent à en devenir éclairage,
    malgré mon mal de tête d'hier
    j'ai pu lire »
  • La Galerie de tableaux (215)

    Eikones

    Sortie : 215. Récit et peinture & sculpture.

    Livre de Philostrate de Lemnos

    Un gros manque comblé. Il est dommage que la traduction des Belles Lettres ne soit qu'un remaniement léger de celle d'Auguste Bougot, vieillotte et guindée. Un tel texte mériterait un bon coup de dépoussiérage.
    La Galerie de tableaux est l'archétype de « ekphrasis » aux côtés du bouclier d'Achille dans l'Iliade et de la Calomnie d'Apelle de Lucien, descendant jusqu'à Diderot et ses Salons et tant d'autres ! Il s'agit donc d'un petit guide de mythologie. Un manuel plein de vie, d'éclats et de couleurs. Au final, qu'importe que la galerie ait ou n'ait pas existé à Naples, que ces descriptions collent ou ne collent pas avec les canons mal connus de la peinture antique.
    Dur, par ailleurs, de ne pas imaginer ces images avec le style de Poussin ou de David : le classicisme et le néo-classicisme ont en grande partie phagocyté l'imagerie antique. Parfois c'est Gustave Moreau, Piero de Cosimo, même du Bruegel qui surgissent dans l'esprit. Mes favorites sont les paysages, grands panoramas où tout un pan de vie semble exister (en perspective cavalière) : le Bosphore et ses pêcheurs, le marais grouillant de vie animale, la chasse au sanglier, les îles.


    « Mais regardons la peinture elle-même, puisque nous sommes devant elle. Autour du jeune homme que j'ai dit, sont rangés d'autres jeunes gens, beaux et épris des belles choses, de bonne famille, selon toute apparence ; l'un se distingue par un air viril qui sent sa palestre, l'autre par une grâce naïve, l'autre par ses manières élégantes. On dirait que cet autre vient de fermer son livre et de relever les yeux. Ils sont montés sur des chevaux tous différents entre eux, l'un est blanc, l'autre isabelle, l'autre noir, l'autre bai-brun, tous ont des freins d'argent, des housses brodées, des phalères d'or. Ces couleurs diverses sont versées par les barbares voisins de l'Océan sur l'airain incandescent ; elles prennent de la consistance, et ce qui est peint ainsi demeure inaltérable. Point de ressemblance, non plus dans les vêtements et la tenue. L'un des cavaliers rattache par une ceinture une légère tunique ; c'est, je crois, un homme habile à lancer le javelot ; cet autre, comme s'il menaçait le sanglier d'une lutte corps à corps a la poitrine et les jambes armées de toutes pièces. Quant à l'adolescent, le cheval qui le porte est blanc ; la tête seule est noire ; mais sur le front s'arrondit une tache blanche, semblable pour la forme à la pleine lune, il a des phalères d'or et une bride teinte en écarlate de Médie »
  • Chevauche-Brumes (2019)

    Sortie : . Roman.

    Livre de Thibaud Latil-Nicolas

    Le lecteur qui s'attendrait à un « Au cœur de la brume », à un long périple éprouvant à arpenter, mètre après mètre, un No man's land magique antédiluvien s'étendant sur tout le Septentrion ne peut cacher une certaine déception : ce n'est que le dernier tiers, et encore, torché en quelques pages. C'est là le point noir du livre : la traversée de la brume, qui n'est que voile-opercule limité à un coin de la carte, trop tardive, trop rapide, ne va pas assez du côté de l'horreur et de la suggestion de choses abominables entr'aperçues. Une petite pointe de Lovecraft, comme Platteau en incorpore dans son 'Sentier des astres', n'aurait pas fait de mal. En fait, tout ce qui touche à la brume déçoit : son bestiaire, ses frontières, ses paysages, son explication en deux coups de cuiller à pot.
    Chevauche-brumes c'est surtout une histoire de compagnie et de siège. Thibaud Latil-Nicolas a sans nul doute vu et revu Les Deux tours, avec ses longueurs...

    Passé ce contournement des attentes, Chevauche-Brumes propose le style, l'ambiance, les intentions de la Fantasy française de la dernière décennie. Disons celle que je connais et lis, c'est-à-dire un échantillon riquiqui probablement peu représentatif. Ce style donc construit de toute pièce tour à tour tourné vers l'élégance puis la gouaille émaillée de mots archaïsants, quitte à se répéter par manque de matière. Cette fantasy qui utilisera toujours dextre et jamais main droite et qui semble connaître Kaamelott sur le bout des doigts. Thibaud Latil-Nicolas a d'ailleurs bien potassé ses manuels d'armes médiévales.
    Il évite malgré tout la surenchère, les effets mal maîtrisés. Cela reste simple, rapide, coloré et le plus souvent agréable en bouche. Il perd en complexité et en ambitieux ce qu'il gagne en fluidité : il n'y a pas les phrases et les tournures qui ne fonctionnent pas et heurtent le flux chez Stefan Platteau.


    6.5

    Latil-Nicolas peut à coup sûr se lancer dans un diptyque ou une trilogie, il donne même quelques pistes de ce qu'il pourrait y raconter. Pour ma part, le mystère entièrement élucidé de la brume d'encre fait perdre beaucoup de force et de charme à cet univers. La suite rajouterait au lieu de creuser.
  • L'Autre côté (2019)

    Sortie : . Roman.

    Livre de Léo Henry

    C'est le bandeau de couverture qui a accroché mon œil lors de ma veille des sorties littéraires. Le nom de Léo Henry ne m'évoquant, lui, que le vague souvenir d'une Panse ne m'intéressant guère. Avec son entonnoir bleu pétant coincé entre deux villes, cette couverture du néerlandais Michiel Schrijver me fait furieusement penser à La traversée du Styx par Charon de Patinir avec un petit zeste de Giorgio de Chirico dans ces architectures lustrées de primitifs toscans. Étant donné le thème, j'aime à penser que la (double) référence est parfaitement voulue !

    Je n'ai pas lu les autres livres de Léo Henry et ne sais donc pas s'il a adapté son style pour son passage à la "blanche". Je vois néanmoins ça aller très bien dans la molle collection « Une Heure-lumière » du Bélial, faisant diptyque avec 'Issa Elohim' ou 'Le pont des brumes'. J'imagine déjà la couverture brumeuse d'Aurélien Police... le thème et le propos sont totalement transparents, contemporains car faciles. Faciles car contemporains. L'on décale juste un peu les noms. Rostam grand héros de l'épopée nationale iranienne, les rites funéraires ceux des zoroastriens, Kok Tepa évoquant la Babylone biblique — Aurélien Police collerait alors un mash-up d'immeubles vaguement bruegelien entouré de barbelés ?
    Le style sec fait de petites phrases et d'encore plus petites phrases se détachant est celui que l'on peut lire un peu partout, qui vieillira sans doute très mal. Cela m'a malheureusement parfois fait penser à du Thomas Day dans sa facilité et ses complaisances imbues. [mais j'en ai un peu marre de mettre des 5 à tout ce que je lis post-2010, je force le 6.]


    « Il imaginait le Delta comme quelque chose de tangible, un objet physique séparant deux mondes. À Kok Tepa, c’était un triangle sur les cartes, un espace bleu entre la Fédération et l’Outre-Mer. Ce n’était pas ce fouillis de sable, de brumes, de flaques, ce mélange incertain, cette terre collante et ces grouillements d’oiseaux pêcheurs à l’horizon.
    Le Delta était un bord du monde, une limite.
    Quelque chose devrait se passer, se répète Rostam, alors qu’il ne se passe rien.
    Et puis voilà que les autres arrivent. »
  • L'Âge d'homme (1939)

    Sortie : 1939. Biographie.

    Livre de Michel Leiris

    Au lycée, j'associais — superposais — Michel Leiris et Henri Michaux. Déjà, leurs noms semblent faire un anagramme inversé... Lenri Michal ou Michaux Heiris... ? Même leurs visages allongés à gros crânes chauves se juxtaposent dans mon esprit. Il est aussi vrai qu'ils partagent certains traits comme l'inspiration surréaliste vite dépassée mais conservant le goût des rêves et des univers nocturnes, l'attrait pour l'Orient qui se fait ethnographie douce voire poétique. C'est surtout que l'on m'avait offert « La nuit remue » et « Nuits sans nuits » en même temps.


    Le jeune Leiris était un sacré petit pervers geignard et il nous l'explique par le menu. L'Âge d'homme rend transparent l'amour et l'obsession de son auteur pour la mythologie détournée comme l'on détourne un avion, faite symbole personnelle, avec un double fond psychanalytique à vrai dire assez pénible. Cela laisse à penser que les symboles d'Aurora ou de sa prime poésie n'étaient pas bric-à-brac bricolé à partir des chutes du Surréalisme mais bien d'images intimes, à minima chargés de significations personnelles. Tout cela Leiris en a conscience et l'explique dans sa post-préface La Tauromachie...

    « Mettre à nu certaines obsessions d'ordre sentimental ou sexuel, confesser publiquement certaines des déficiences ou des lâchetés qui lui font le plus honte, tel fut pour l'auteur le moyen – grossier sans doute, mais qu'il livre à d'autres en espérant le voir amender – d'introduire ne fût-ce que l'ombre d'une corne de taureau dans une œuvre littéraire. »

    Obsédé par l'idée de vérité, de sincérité faite danger. On en sourit un peu aujourd'hui. Cette mythographie personnelle, appelée autobiographique par commodité, reste alors froide et acérée. C'est l'homme-labyrinthe d'André Masson, un minotaure qui expose les méandres exagérés de ses intestins et les nerfs de ses couilles... d'avantage que les écorchés de Fragonard .... Leiris ramène tout au sexe, à la cruauté, aux arts. Les trois entremêlés de façon souvent artificielle. Heureusement, il a assez d'humour pour souvent faire montre d'ironie et d'auto-dérision.

    [extraits en commentaires]
  • Extrêmes et lumineux (2015)

    Sortie : . Récit.

    Livre de Christophe Manon

    Ce roman ressemble au prototype du premier roman du jeune écrivain qui a voulu tout mettre et renâcle pourtant à raconter (à part le cul). Que Manon n'est pas.

    Cela donne donc un collage sans fin ni point truffés d'effets gratuits, empilant encore et encore les synonymes et les adjectifs. A l'évidence, Christophe Manon se place sous l'égide de la granularité du Nouveau Roman, de l'obsession des sels d'argent d'avant-guerre des autres Verdiéristes, puis des effets ou affects de Claro, Volodine, etc. Sauf que sous cette accumulation tout est tristement stérile, banal. Chaque dispositif, chaque métaphore, chaque synonyme décliné est ce que que le lecteur s'attend à lire : l'inverse exact de la poésie et l'échec cuisant de son projet. Plusieurs fois certains passages sur le passé, les ruines, l'accumulation, la répétition semblent être des explications (justifications), là encore très évidentes, carrément premier degré, de ses velléités. Celles donc de tout un pan de la littéraire française d'après-guerre... Vidé de toute substance, à la fois périmé et contemporain au mauvais sens du terme. Même F-H Désérable aura compris qu'avec ces effets il s'agissait avant tout de raconter des vies ou de reconstituer des destinées.

    En effet, l'empilement de Manon ne créé aucune étincelle, ne détoure aucune absence, ne creuse aucune densité comme pouvaient le faire ses maîtres. Plus précisément, c'est cliché sur cliché, clichés littéraires (ha les aïeuls pris en photo avant de partir à la grande guerre ! évidemment elles sont jaunies et les visages si impénétrables...), le plus souvent cinématographiques (ha les flics sont si violents, il y a ces nuits pleines de drogues pour l'oubli de soi) ; tandis que le sexe revient toutes les trois pages... le cul toujours kitsch, terriblement plat et répétitif façon téléfilm érotique du dimanche soir, vulgaire malgré tout dans cette volonté d'être cru et pourtant pudibond. Ce sont néanmoinsles seules pages où la sincérité (la vie ?) de l'écrivant semble pointer le bout de son museau.
    Et si Claude Simon réécrivait du Joël Dicker ?


    C'est-à-dire qu'après les accumulations étonnantes, pétaradantes de surprises (plus que des étincelles des embrasements), disparates et colorées d'Abraxas ou de Frères Sœurcières, cet Extrêmes et lumineux apparaît bien simpliste, terne, inerte, fut une longue mélasse monotone à lire.


    {Censément pour préparer la lecture de Pâtures de vent sorti ce février. Plus probablement pour en sonner le glas ?}
  • Voisins d'ailleurs (2009)

    Sortie : 2009. Recueil de nouvelles et science-fiction.

    Livre de Clifford Donald Simak

    Plus encore que les autres auteurs de l'âge d'or, C. D. Simak possède ce charme désuet d'une autre époque, d'une autre Amérique devenue Âge d'or (pour certains...) d'autant plus que quasiment toujours rurale chez lui. L'imaginaire de ces époques louvoie entre la peur d'une répétition aux dimensions galactiques de la seconde guerre mondiale et un profond humanisme ayant un peu trop foi dans le progrès scientifique et la bienveillance de nos voisins possibles, probables. Voisins d'ailleurs : quelques nouvelles anecdotiques, un poil répétitives, étalées sur trente ans de carrière, dans lesquelles l'élément SF s'infuse sans violence. Reposant.

    {Un Van Gogh de l'espace aurait-elle pu inspirer Dan Simmons pour le récit du prêtre Lénar Hoy dans Hypérion ?}
    {La grotte aux cerfs qui dansent aurait-elle pu inspirer The Man from Earth ?}


    « — Je ne travaille plus. Je fais ce qui me plaît. J’apprends sa vie…» Pas de mot pour écrire. «… et je la raconte avec des rayures. Pas son genre de rayures. Un autre genre. »
    Quand il s’était assis, il avait posé son sac à dos près de lui. Il le plaça sur ses genoux et l’ouvrit pour sortir un bloc-notes et un stylo. « Ce genre de rayures », expliqua-t-il.
    Le gnome traversa la pièce pour se camper à ses côtés.
    J’étais explorateur, écrivit Lathrop. J’utilisais les faits et la logique pour déterminer où nous allions. Je cherchais la vérité.
    « Ce genre-ci. J’ai fait beaucoup de rayures de la vie de Clay.
    — De la magie », dit le gnome.
    Tout est là, dans ce bloc, se dit Lathrop. Tout ce que je sais de Clay, à part les années manquantes. Des pages et des pages de notes en prélude à l’écriture de son livre, des notes racontant l’étrange histoire d’un homme étrange qui errait d’étoile en étoile, qui peignait planète sur planète, et laissait ses tableaux éparpillés dans toute la galaxie. Un homme qui errait comme s’il cherchait davantage que de nouvelles scènes à coucher sur ses toiles. Comme si ses toiles n’étaient qu’un simple caprice, qu’un moyen aussi bizarre que pratique de gagner l’argent nécessaire à sa nourriture et aux poltages, cet argent qui lui permettait d’aller d’un système à l’autre. Sans faire le moindre effort pour conserver ses œuvres : il les vendait une par une, ou, parfois, les abandonnait. »
  • Pan (1894)

    Sortie : 1894. Roman.

    Livre de Knut Hamsun

    Il est étrange, pour le moins étonnant et presque drôle que certains lecteurs voient dans ce livre une magnifique histoire d'amour ou une histoire d'amour tout court. Non, c'est bien une lubie le sujet de Knut. Comme ours mal léché le lieutenant reste gentil dans son isolement. Il n'est qu'à quelques minutes à peine de la société qui passe sans cesse devant sa hutte. Mêmement gentil dans son obsession : Glahn évoque un grand dadet d'adolescent d'avantage que le grand dieu Pan — alors à la mode. Malheur à lui, la pom-pomgirl s'est entichée du geek puis est retournée à son quart-arrière !
    Puisque voila, un peu comme dans Nord-Michigan de Jim Harrison, j'ai eu l'impression qu'on me coupait l'herbe sous le pied à un roman de chasses, de pêches, de balades et de forêts pour m'asséner un double triangle de jalousies. Un lieutenant qui très vite ressemble à un abruti fini au pissat. Et la dernière partie qui double laborieusement en miroir la première... Pour singer la formule de Malraux : l'irruption des frères Goncourt dans le Nature Writing.
    Une lecture désagréable.


    « J’ai encore maint joyeux moment, mais le temps ne bouge pas, et je ne peux pas comprendre qu’il reste si immobile. J’ai pris mon congé de l’armée et je suis libre comme un prince, tout est bien, je vois du monde, je fais des promenades en voiture ; de temps à autre je ferme un œil et j’écris sur le ciel avec mon index, je chatouille la lune sous le menton et il me semble qu’elle rit, qu’elle rit aux éclats, de joie burlesque d’être chatouillée sous le menton. Tout me sourit. Je fais sauter un bouchon et convoque quelques joyeux mortels. »
  • Animal Sketching (1926)

    Sortie : 1926. Beau livre.

    Livre de Alexandre Calder

    Fac-similé d'un petit manuel de dessin animalier publié par Calder en 1926.

    Quelques pages alors qu'il n'était qu'un étudiant dessinant à tout va et publiant des dessins ou des caricatures dans des journaux. Ces dessins font montre de la même élasticité, de la même souplesse du Delacroix des croquis animaliers mais aussi des peintres japonais de haiga qui croquaient la vie en quelques coups de pinceaux. Ligne souple, aux frontières de l'abstrait, et pourtant terriblement vivant. Calder l'assène : capturez le mouvement.

    Trop court, cela reste maigre sous la dent ; il en faudrait, comme la manga d'Hokusaï, des milliers et des milliers de pages.


    http://www.editions-dilecta.com/567-thickbox/animal-sketching.jpg
    http://www.editions-dilecta.com/569-thickbox/animal-sketching.jpg
    http://indexgrafik.fr/wp-content/uploads/Animal-Sketching-Alexander-Calder-1926-livre-dessin-02-index-grafik.jpg
    http://indexgrafik.fr/wp-content/uploads/Animal-Sketching-Alexander-Calder-1926-livre-dessin-couv-index-grafik.jpg
  • Ne tirez pas sur l'oiseau moqueur (1960)

    To Kill a Mockingbird

    Sortie : . Roman.

    Livre de Harper Lee

    C'est l'avantage de laisser trainer la lecture de certaines choses. Elles réchauffent.
  • Bosch par le détail (2016)

    Sortie : . Essai et peinture & sculpture.

    Livre de Till-Holger Borchert

    Si Van Eyck par le détail m'avait ouvert de nouvelles perspectives sur un peintre que je connaissais plutôt bien mais d'un peu trop loin et que dorénavant j'aime encore plus, c'est ici le Bosch au plus près de l'œil que je connais déjà, donc celui que j'aime déjà, celui éloigné de tout délire ésotérique. Rien de neuf à l'horizon : incendies, villes en flammes, gibets de potences, bestioles, pierres épineuses, lits de rivières onctueux. Quelques regrets parfois sur le choix et le cadrage des détails : essentiellement le Jardin et les tentations, délaissant des tableaux justement habituellement délaissés. Il faudrait bien évidemment 800 pages de plus. Pages que l'on peut se faire soi-même sur http://boschproject.org/#/artworks/



    « Mais [les cloches] sonnaient aussi à l'occasion d'une naissance, d'un mariage ou d'un décès. Elles annonçaient en outre les séances des tribunaux et les exécutions. Enfin, elles prévenaient la population en cas de tempête ou d'incendie. Par ailleurs, c'était à coups de trompette ou en fanfare qu'étaient annoncées, depuis l'hôtel de ville ou du haut des tours encadrant les portes des villes, les nouvelles d'intérêt général comme la visite de hauts dignitaires ou l'arrivée de soldats ennemis. De même, des tambours, des cymbales ou même une fanfare retentissaient avant lecture des proclamations des princes ou des magistrats, ainsi que pour annoncer l'ouverture d'un tournoi ou en signifier la clôture.
    Au Moyen Âge, une ville comme Bois-le-Duc n'était pas seulement bruyante, elle était aussi imprégnée de musique. Toute l'année, dans les églises et les monastères, des ecclésiastiques, de jeunes choristes ainsi que des sœurs et des frères convers entonnaient des chants à une ou plusieurs voix, qu'ils interprétaient a capella ou accompagnés d'un orgue ou d'autres instruments.
    Ces chants, qui retentissaient au-delà des murs des églises, étaient des chants liturgiques. Ils variaient donc en fonction du calendrier chrétien, notamment des fêtes religieuses, fixes ou mobiles. Celles-ci ponctuaient le déroulement de l'année tout comme les nombreuses processions qui, accompagnées de chants... »
  • Abraxas (1938)

    Sortie : 1938. Roman.

    Livre de Jacques Audiberti

    Un livre de flammes et de poussière. Un livre-monde, baroque, trempé d'odeurs, de fouettement furieux, de peinture d'azur et sillonné par des galions d'or et de cinabre. Un océan qui nous oblige à la bataille, dans lequel on plongera quitte à devoir forcer contre les courants, savoir s'y laisser entraîner au risque de finir échoué — j'avais entamé ce livre l'été dernier, abandonné par manque de temps, puis repris par un magnétisme étrange, le livre luisant dans un coin de mon esprit, remis dans la PAL ; ou alors à ne pas y entrer plus que la pointe de l'orteil, on les connait : balayer tout ça d'un revers de la main hautain face à ses propres manques : désuet, dépassé déjà en 1938, boursoufflé ? Les poèmes de Hérédia faits roman. Un fragment de Paradis.

    Ce billet de blog résume presque à la virgule prêt mes impressions sur ce livre. Ma notule initiale n'en était, sans le savoir, qu'une paraphrase laborieuse, utilisant les mêmes mots, les mêmes références : https://brumes.wordpress.com/2014/02/13/voyage-au-bout-du-jour-abraxas-de-jacques-audiberti/

    {+ en commentaires, les mots d'André Rousseaux & extraits.}
  • La Guerre des pauvres (2019)

    Sortie : . Récit et histoire.

    Livre de Eric Vuillard

    D'avantage que du Stefan Zweig, il y a assurément du Pierre Michon chez Éric Vuillard. Il ci, il ça, ho je l'imagine ceci ou cela et la cadence avance. Le pas en arrière est légèrement trop ample, il manque un grain, pas de folie mais de texture, de la mâche, de l'épaisseur dans les portraits, faciès, tableaux. Un Pierrot allégé qui finit en pédagogie, pire en démagogie laborieuse bien trop premier degré.


    « Vers 1370, il se met à errer dans les campagnes, le long des verdoyantes vallées, entre les collines. Il va de ferme en ferme, de hameau en hameau ; il prêche contre les puissants et les riches, il s’adresse aux vagabonds, aux manants, aux gueux. Il poétise et sème ses croyances illicites sur les chemins : “Si Dieu avait condamné certains hommes à vivre dans la servitude et d’autres à vivre libres, il les aurait sans doute désignés”, clame-t-il, sillonnant les routes. Il erre ; et les gonds des vieilles pensées se brisent dans l’huis ; et ri sous les guirlandes de houx, et ra dans la buée du matin, l’ombre absorbée par l’ombre, sur la tribune de bouse. Il prêche aux hommes de trente-six métiers, aux pauvres nourrices, à la marmaille, dans le tremblement. Sa langue est cousue de proverbes ordinaires, de morale commune. Mais il sait, John Ball, qu’elle est dans le feuillu des fourrés depuis toujours, l’égalité des âmes ; et il sent bien qu’elle avise, qu’elle décrète. On le surnomme l’ardent prieur des palis ; mais il fait peur. »

    « Et ce peuple-là pue, il grogne, mais il pense aussi. Alors, imaginez, parmi les mots scélérats, glaive, ruines, égorgez-les, comme ce morceau de phrase : les pauvres laïcs et paysans doit faire sale impression. Les princes n’ont pas aimé. Et voici qu’à la fin de son sermon, l’expression colère de Dieu, colère du Christ, colère de la sagesse divine revient sans cesse. Face à ce parterre de grandeurs, il évoque Absalon perdu, percé de javelots ; les nobles font la grimace, mais ça se gâte encore : il réfute que rien puisse changer à l’amiable. Sans doute sa bouche à ce moment-là s’est tordue, à l’amiable, non, cela n’ira pas, il faut l’épreuve du feu, leur dit-il, contre ceux qui se scandalisent au moindre petit mot. Car les puissants ne cèdent jamais rien, ni le pain ni la liberté. Et c’est à ce moment qu’il prononce devant eux sa plus terrible parole. Devant le duc Jean, le prince héritier, le bailli Zeiss, le bourgmestre et le conseil d’Allstedt, après le glaive, les pauvres, Nabuchodonosor et la colère de Dieu. »
  • À livres ouverts (2017)

    Sortie : . Essai, peinture & sculpture et histoire.

    Livre de Georges Didi-Huberman

    Sans surprise, même lors d'une allocution sur Jacques Doucet à l'INHA, sous les coupoles Labrouste, bibi Didi parvient à reboucler sur Aby Warburg et... Walter Benjamin, allant même reprocher à l'INHA de ne pas encore avoir ses œuvres complètes... Fan absolu, obsessionnel, lassant. On le sent, mine de rien, bien peu convaincu par les propositions de Doucet et par l'INHA en tant que tel, l'acceptant plus comme un établissement obligé. Peu intéressé ? Peu intéressant !


    « Fût-elle liée institutionnellement à un pouvoir académique ou à un "ordre du discours", la bibliothèque forme, comme le disait Michel Foucault — grand praticien de la salle Labrouste à la Bibliothèque nationale —, une hétérotopie. Si nous avons été de si nombreuses générations à accepter d'attendre des heures pour entrer dans la salle Labrouste avec notre petit numéro de place, déposer nos bulletins de demandes de communication à la banque centrale et, enfin, recevoir - ou pas - l'ouvrage de la main du magasinier, c'est d'abord parce que la bibliothèque est notre trésor des trésors. Elle offre ce lieu unique où sont comme réunis en une foule compacte et gigantesque des myriades d'autres lieux et d'autres temps, ceux-là même qui permettent de comprendre d'où nous venons et, donc, qui nous sommes et où nous désirons aller.

    La bibliothèque, dans le vocabulaire même de Michel Foucault, aura été pensée comme une réserve d'hétérochronies autant que d'hétérotopies : des temps y coexistent, qui cependant ne se succèdent pas immédiatement ; des espaces communiquent, qui cependant n'appartiennent pas à la même "nationalité". Foucault écrivait en 1984, dans un article fameux intitulé "Des espaces autres" : « les hétérotopies sont liées, le plus souvent, à des découpages du temps, c'est-à-dire qu'elles ouvrent sur ce qu'on pourrait appeler, par pure symétrie, des hétérochronies ; l'hétérotopie se met à fonctionner à plein lorsque les hommes se trouvent dans une sorte de rupture absolue avec leur temps traditionnel. [...] D'une façon générale, dans une société comme la nôtre, hétérotopie et hétérochronie s'organisent et s'arrangent d'une façon relativement complexe. Il y a d'abord les hétérotopies du temps qui s'accumule à l'infini, par exemple les musées, les bibliothèques ; musées et bibliothèques sont des hétérotopies dans lesquelles le temps ne cesse de s'amonceler et de se jucher au-dessus de lui-même.» »
  • Frères sorcières (2019)

    Sortie : . Science-fiction et roman.

    Livre de Antoine Volodine

    Dans la lignée d'Artaud, de Koltès, de Siméon, c'est se souvenir que le théâtre est avant tout affaire de cérémonies, de rituels et donc de sacrifices : il s'agit de badigeonner chaque soir les murailles de sang, de lancer des giclées sur la neige ou le sable trop blanc.

    Dans la première partie, Volodine continue d'aplanir son univers post-soviétique néo-Stalker. J'y reste hermétique, le trouvant dépassé, repêché d'une SF à papa plus vraiment à propos si ce n'est à coups de forceps et de nostalgie. Phrases courtes et style sec, peu de descriptions (de parfums), certes légitimé par le dispositif de l'interrogatoire. Des grains sous les dents.

    Volodine lance sans relâche des noms exotiques, étranges, vides, qui finissent par tous se ressembler, un peu comme les noms de capitaines dans les mauvais space-opera. Un jour Volodine publiera (il doit déjà être écrit, l'éditeur renâcle), avec le plus grand sérieux du monde, un volume de 500 pages n'étant qu'une liste de noms. Ainsi la pire offense que l'homoncule de ténèbres fisse fut de donner à ses filles des prénoms anodins, neutres.

    Et puis après une seconde partie, Cantopéra comme une bouffée d'air frais incompréhensible qui donne, à son tour, envie de hurler, c'est Maldoror, Molloy, Bosch, le Bardo ou les basses Brumes de Stefan Platteau, les charbons d'Odilon(e) Redon, facile, déjà lu et relu mais prenant également, et puis
  • Et, néanmoins (2001)

    Sortie : . Poésie.

    Livre de Philippe Jaccottet

    Jaccottet m'oblige aux volte-faces. Est-ce l'abandon du faux haïku pour des versets de prose resserrée ? Est-ce le passage du temps, côté lecteur, côté auteur ? S'efface-t-elle l'empreinte des topos un peu niais, d'une Nature généralisée qui sonne trop *poète*, lessivée, idéalisée au sens premier du terme ? Lui-même semble en être conscient, paraphrasant nos reproches sur ses Lumières d'hiver : « Tout de même, qu'en est-il de ces phrases sans boiterie, sans fractures, sans bégaiement, sans asthme ? Elles ont l'air de se tisser toutes seules pour m'empêcher de voir autre chose, ou comme une rumeur assez continue pour couvrir d'autres bruits.

    Ma vieille rengaine. Et pas le moindre progrès ? Ici se dessine une limite pour l'esprit incapable de penser vraiment, ballotté d'émerveillements en dégoûts, incapable de leur trouver un ordre qui les fonde. Trop abrité, peut-être, aujourd'hui encore, pour avoir droit à la parole. C'est pourtant ma voix : tout effort pour la durcir, la briser, la gauchir impliquerait un mensonge bien plus grave que celui qui l'imprègne peut-être malgré moi.»

    A dire vrai, je suis bien plus sensible lorsqu'abandonnant les mots trop généraux, vides, creux, il se fait scrutateur, approche le nez sur un détail, plisses des yeux, et tisse, donc, sans trop geindre sur les manques, un réseau visant à les saisir, faisant acte, enfin, de peintre. Lames de couleurs !


    « Un paysage vu « in extremis » (sans qu'on éprouve à le surprendre ainsi nulle mélancolie, au contraire). Quelque chose qui s'émacierait, se décanterait avant de s'effacer ; se transfigurerait, si l'on veut, mais modestement, en passant presque inaperçu, en se cachant. Quelque chose, aussi, d'ultime, ou mieux : de pénultième ; presque déjà de l'obscurité et, d'une certaine manière, infranchissable ; on se dit qu'on ne pourrait pas s'y promener ou que, le voulût-on, ce serait comme ces mirages dissipés dès qu'on s'en approche, ou quand on cherche à s'en assurer. Un court instant avant la nuit, une élucidation ? Nullement : un autre état des couleurs, quelque chose comme leur propre souvenir, leur adieu contenu dans leur présence. Des surfaces, des lames de couleur, extrêmement minces, une atténuation de la présence des haies, des prés, des bois ; ce qu'est une rumeur au bruit, ou au silence. Sans absolument rien de spectral ou d'occulte. »
  • Walker Evans (2014)

    Sortie : . Photographie.

    Livre de Gilles Mora

    Mon number 2.
  • Mont-Oriol (1887)

    Sortie : . Roman.

    Livre de Guy de Maupassant

    Maupassant, rat des champs et rat des villes. Son œuvre, nouvelles normandes, cruelles et romans mondains, ponctués d'inévitables intermèdes champêtres. Des escapades voulues par les personnages comme une bouffée d'air frais, un retour à la terre, mais durant lesquelles Maupassant, rat des champs, en profite pour renouer avec sa cruauté, y planter l'air de rien sa plume acide. Un pays peuplé de paysans âpres au gain, égoïstes, tour à tour imbéciles crédules et rusés comme des renards.
    Mont-Oriol est probablement le roman de Maupassant le moins connu et peut-être même le moins réussi. Bien sûr, il est attendu d'en dire platement qu'il est toujours terriblement d'actualité ! que rien n'aurait changé... quoique pour la médecine la dynamique s'est inversée : adieu les gogos qui croient sans sourciller des charlatans et leurs placebos et bonjour ceux qui, à coup de deux-trois vidéos glanées sur Internet doutent de toute science, en bloc, mais gobent de l'homéopathie et se frottent de quartz. Reste que le mélange entre critique acerbe de son époque et drama à l'eau de rose fonctionne dans ce roman moins bien qu'ailleurs.


    « Gontran, depuis deux ans, était harcelé par des besoins d’argent qui lui gâtaient l’existence. Tant qu’il avait mangé la fortune de sa mère, il s’était laissé vivre avec la nonchalance et l’indifférence héritées de son père, dans ce milieu de jeunes gens, riches, blasés et corrompus, qu’on cite dans les journaux chaque matin, qui sont du monde et y vont peu, et prennent à la fréquentation des femmes galantes des mœurs et des cœurs de filles.

    Ils étaient une douzaine du même groupe qu’on retrouvait tous les soirs au même café, sur le boulevard, entre minuit et trois heures du matin. Fort élégants, toujours en habit et en gilet blanc, portant des boutons de chemise de vingt louis changés chaque mois et achetés chez les premiers bijoutiers, ils vivaient avec l’unique souci de s’amuser, de cueillir des femmes, de faire parler d’eux et de trouver de l’argent par tous les moyens possibles.

    Comme ils ne savaient rien que les scandales de la veille, les échos des alcôves et des écuries, les duels et les histoires de jeux, tout l’horizon de leur pensée était fermé par ces murailles. »
  • Les Attracteurs de Rose Street (2011)

    Rose Street Attractors

    Sortie : 2011. Roman et recueil de nouvelles.

    Livre de Lucius Shepard

    Les topos du film d'horreur de série B, la distante imagerie frelatée du steampunk (ou ses nano-variations, fausses finasseries de geeks.) Une novella qui finit en queue de poisson étrangement réussie. Un nuage noir de fantômes ? Exactement ce que l'on attendait... A vrai dire, je ne comprendrai jamais la fascination pour ce folklore passés les 16 ans, un décorum régressif et puis ? Pas de thème à creuser, aucun horizon spéculatif, juste ce décorum où fourrer un peu ce que l'on veut, reste à varier l'énergie, et qui semble pourtant tourner autour des mêmes deux-trois images.


    « Je m’avançai sur le toit, toujours en état de choc, atterré par le spectacle mais aussi par le silence. Oh, on entendait bien le bourdonnement omniprésent, variable et impressionnant, mais cette scène apocalyptique, les fantômes de Saint Nichol, les reliques des indigents et des estropiés affluant vers l’attracteur, et peut-être vers le néant, car Dieu seul savait quelles seraient les conséquences des améliorations apportées par Richmond… ce tableau aurait dû être accompagné d’une musique tonitruante, l’ultime symphonie pyrotechnique d’un compositeur russe pris de folie qui aurait consacré toute une vie à son élaboration puis, prenant conscience de la médiocrité de son œuvre, de toute entreprise créatrice, aurait choisi de s’immoler sur l’autel de l’ignominie de l’existence. »
  • Figurants fugitifs (1999)

    Sortie : . Essai et peinture & sculpture.

    Livre de Paul Nizon

    « Les portraits m'ont toujours fasciné, de préférence ceux qui se trouvent dans des musées de province ou dans des résidences privées, des portraits de gens qui ne me concernent pas, qui ont néanmoins pour d'autres une valeur de souvenir parce qu'ils représentent leurs ancêtres. Les personnages sont figés dans leurs costumes, ils regardent d'un air courroucé ou indulgent, les messieurs dignement, les dames avec amertume parfois, les demoiselles d'un air exalté, certaines avec arrogance. Ils ont fait des enfants, une carrière, de l'argent, ou l'Histoire. Ils sont allés à l'église et à la guerre, au Parlement et au jardin, au fumoir et à la découverte de pays lointains peuplés de tigres et de serpents.»

    « Et voila que l'on tombe en arrêt dans une salle d'exposition devant un portrait de Goya. [...] C'est bien plus qu'un ravissement de l'œil, c'est une apparition, imprévisible. [...]
    Je qualifierais ce degré de présence, cette qualité de densité, de révélation. Elle arrache le bandeau des yeux du spectateur et précipite ce dernier dans un état de compassion, d'illumination, voire d'amour. »

    Pierre Michon disait, dans la Grande Beune : « Je ne crois guère aux beautés qui peu à peu se révèlent, pour peu qu’on les invente ; seules m’emportent les apparitions. » Puis à propos de Velasquez, vu par Goya, et tout compte fait à propos de Goya, dans Maîtres et Serviteurs : « D'où vient alors tout ce vent ? [...] C'est ce noir peut-être qui galope et qui vente, tout ce noir derrière et devant, et tout ce noir dans les corps, qui les traverse, les troue, les vide, cet air ou ce plomb dans la peau mal finie des infants, des comptes-ducs, de Philippe IV et des nabots qu'il fit comtes... »

    Sélection parmi la sélection de Paul Nizon :
    https://bit.ly/2ClhQqu
    https://bit.ly/2AWyzAH
    https://bit.ly/2SV4Uif
    https://bit.ly/2FyhwYB
    https://bit.ly/2SV5dcT
  • Ernst Haas (2011)

    Sortie : . Photographie et essai.

    Livre

  • Cœurs, passions, caractères (1982)

    Sortie : 1982. Recueil de nouvelles.

    Livre de Jean Giono

    Des Vies minuscules avant l'heure.

    Il y avait dans les tiroirs de Jean Giono des dizaines de romans avortés. «Cœurs, ... » et « Caractères », deux séries superposées qui s'inscrivent dans un projet jamais mené à bout et dont la pointe publiée sera en 1968 « Ennemonde et autres caractères ». (qui manquent à l'appel) Ce sont donc, ici, un bout de ces autres silhouettes.

    Des pages repêchées de l'oubli qui sont à cent pour cent le Giono de la secondaire période : esquisses de paysages en quelques coups de plume, presque décharnés, au sein desquels des personnages hauts en couleurs viennent se dresser, au beau milieu d'élans (meurtres, arnaques financières, incestes, deux guerres mondiales : il y a matière), de romans possibles ; qui auraient été sombres et ardents comme les Âmes fortes, balzaciens comme Le Moulin de Pologne. Des romans possibles qui, heureusement, n'auront jamais vu le jour. Chez lui, tout semble n'être question que d'élan : un coup de pied au cul.


    « La construction de ces murs de miel intéresse Honorato au plus haut degré. Il s'y passionne. il y devient habile, puis artiste, enfin il fait des chefs-d'œuvre. il a trouvé ce qui convient à sa nature : c'est une architecture dans merci, il y a faute de goût, du sens de l'équilibre, de la soumission au paysage, moins de vraie force physique que de feu, de la patience, c'est-à-dire de la « magnana », et ce cœur capable, à la fois, d'obéir et de résister aux délices de la liberté sans lequel les grands artistes n'ont que du talent. (Un peu ce que cherchait cet autre Majorquin de Raymond de Lulle ; mais lui était fils de gouverneur.) Voila Honorato faisant ses murs . Ils sont comme des colliers de la Toison d'or sur la poitrine des champs. Il en décore les éteules, les vergers de caroubiers et de figuiers, les palmeraies, les olivettes.

    C'est son grand œuvre. Il y parfait son alchimie.

    Des mains, son art lui remonte à l'âme. »


    « Il refuse Goethe, Molière (qui ne le touche pas), Voltaire (malgré Madame), Rousseau (je suis un bon sauvage, dit-il, ne vous y fiez pas. Quant au Contrat social, je connais les contractants), Tolstoï (sauf quelques centaines de pages extraites d'un Guerre et Paix qu'il a débroché et mis en charpie), Ronsard (il préfère Agrippa d'Aubigné), Verlaine (ce qui, à bien regarder, est étonnant et mérite réflexion), le Tasse (mais il est fou d'Arioste et il a vingt éditions du Dante), Hemingway (un pays qui a eu Whitman et Thoreau, dit-il, et il s'esclaffe). »
  • Il neigeait (2000)

    Sortie : septembre 2000. Roman.

    Livre de Patrick Rambaud

    Après « La Bataille », un des rares prix Goncourt pas encore totalement oubliés, même encore lus, Patrick Rambaud revient à la débandade napoléonienne, littéralement à une bérézina malgré la réalité de la Bérézina, pas défaite, mais justement victoire... comprendre pouvoir s'échapper malgré tout, quitte à perdre la vue, le nez, les oreilles.

    « Il neigeait » est un roman froid non pas tant par ses décors attendus de glace, scènes frigorifiées, que par la narration très lointaine, détachée, presque blanche. La voix de Rambaud nous parvient en filet comme de très loin. La distance n'est pas l'éloignement historique puisque maints historiens semblent plus proches. Ainsi Rambaud part-il, à son habitude, du principe que le lecteur connait déjà maréchaux, capitaines, évènements. Sans ajout réel de réel romancier, j'ai du mal à voir l'intérêt.
    Après la fin du roman et les notes historique sa vraie voix, légère, ironique, mordante, revient... lisible.


    « Murat ne réfléchissait pas. Il fonçait. Capable de jeter sa cavalerie épuisée à l’assaut de remparts et de fortins, c’était l’homme des coups de main et du spectacle. Ses subordonnés le connaissaient ; à Borodino ils avaient tardé à transmettre ses ordres aux escadrons pour qu’il réalise ses erreurs et change d’avis ; cette lenteur voulue avait sauvé bien des hommes. Vrai tacticien, boudé par l’Empereur, Davout le contestait et le haïssait ; il l’accusait d’emmener ses troupes à la mort, sans résultat, et d’avoir perdu la cavalerie pour se faire valoir. L’Empereur donnait cependant raison à Murat, son beau-frère impulsif dont il aimait la fougue et le désordre. Les Russes l’admiraient, ils le redoutaient, voyez-le à cheval, souple comme un cosaque, courir au-devant des balles et des boulets, toujours sauf, magique, fou. Il se croyait roi comme les vrais, ce commis épicier de Saint-Céré, il voulait oublier que les couronnes distribuées par Napoléon n’étaient que des jouets, que ces royaumes servaient de sous-préfectures à un Empire plus vaste. [...] Napoléon avait appelé Murat en Russie, il lui avait promis cent mille cavaliers pour l’éblouir ; le roi n’avait su refuser mais le pouvait-il ? C’était à cheval, avec ses uniformes de comédie, qu’il se sentait vivre. »
  • Félix Vallotton, le paysage composé : Normandie et Bretagne (1998)

    Sortie : juin 1998. Essai et peinture & sculpture.

    Livre de Marina Ducrey et Patrick Jourdan

    Grands aplats colorés. Très Nabis, un peu Gauguin. Goguenard à l'opposé des impressionnismes.

    https://bit.ly/2SSnJm1
  • Shakti - Les Sentiers des astres, tome 2 (2016)

    Sortie : . Roman.

    Livre de Stefan Platteau

    Un second tome qui change quelque peu le rythme, évoque un tome coupé en deux.

    Encore cette claudication entre deux registres, cette maladresse de style qui m'aura trop souvent fait décrocher dans l'élan de lecture. Oscillation entre registre familier (argot bien gentillet !), et des mots précieux qui dénotent, ne collent pas tout à fait, comme rajoutés après un premier jet trop plat, au petit bonheur la chance d'un dictionnaire de synonymes, trop souvent pas des plus adéquats, découverts sur le fait, sans doute peu compris, faisant fi de toute précision. Lire, sur la même page, dans la même bouche, pogne et dextre, jambes et quilles, m'éjecte hors du récit. Et cela ne l'empêche pas, malgré tout, de réutiliser sans cesse certains mots, vilains gimmicks déjà et des airs d'un vocabulaire réduit artificiellement boosté.

    De la maladresse également dans la façon de lancer toponymes, langues, noms, dynasties et peuplades sans rien expliquer, ou 300 pages trop tard. Plutôt qu'attiser la curiosité, cela donne l'impression d'un joyeux bordel. D'un gros brouillard de guerre. A croire que le Belge rechigne à dévoiler son monde. Pourtant, c'est bien dans tous ces mouvements de populations et d'acculturation que l'inspiration antique primordiale (orientale même : Sumériens venus d'on ne sait où, sémites en tous genres, indo-européens venus dont ne sait où, etc.) se fait le plus sentir. Il est d'autant dommage de n'avoir ni carte(s), ni chronologie, ni lexique.

    Sinon, ce sont une nouvelle fois forêts bien trop vieilles, Nendous terrifiants accompagnés de vieille bestiasses dégueulasses. Un fond mythologisant qui parvient à en garder ce qu'il doit avoir d'ancestral, c'est-à-dire de rêche, de brut et de presque viscéral. D'aucuns évoquent Lovecraft, grand bien ! les Basses Brumes, pour ma part, invoquent des images toutes boschiennes. Néanmoins, à force de rajouter du beurre dans les épinards, tout cette faune ne fait qu'amoindrir la force du récit de Manesh : le semeur de feu n'en devient-il pas qu'un simple géant parmi un bestiaire plus vaste ?



    Dans une interview, Stefan Platteau évoquait le projet d'une préquelle au sentier des astres : les sentiers du crépuscule. A l'heure où l'on apprend que Roi du monde sera élagué de sa troisième branche, cela console un peu.
  • Poèmes d'amour (2014)

    Sortie : . Poésie.

    Livre de Jorge Luis Borges

    Traduire de la poésie et lire de la poésie traduite c'est forcement perdre quelque chose d'essentiel. Surtout avec une poésie comme celle que mitonne Borges, toute entière dans la finesse, le détail que seul lui doit voir, la froidure. Jamais seul, il se fixe à la pointe de l'Histoire et de la mythologie, pour finir par s'y baigner tout entier et, en définitive, s'y dissoudre. Peu étrange alors de retrouver toutes ses marottes littéraires.

    « Au triste

    Voilà ce qui fut : l’épée obstinée
    Du Saxon et sa métrique de fer,
    Les mers et les îles de l’exil
    Du fils de Laërte, la lune
    Dorée du Perse et les jardins infinis
    De la philosophie et de l’histoire,
    L’or sépulcral de la mémoire
    Et dans l’ombre l’odeur des jasmins.
    Et rien de cela n’importe. L’exercice
    Résigné du vers ne te sauve pas
    Ni les eaux du rêve ni l’étoile
    Qui oublie l’aube dans la nuit ravagée.
    Une seule femme est ton souci,
    Pareille aux autres, mais qui est elle. »
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