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  • Blandine Volochot (2020)

    Sortie : janvier 2020. Roman.

    Livre de Lucien Raphmaj

    Malgré mes lacunes de leur côté, j'y ai bien vu quelques airs de Volodine et de Blanchot. Peut-être dans ce qui ne m'attire pas chez ce couple ? Des lumières très noires et des noirs bien blancs — une absence de couleurs, du lichen et tout le royaume du vivant microscopique, des radios pirates, des noms à consonances faussement exotiques dont on renifle vaguement des anagrammes, des références (l'ultramorphose de Tetsuo ?), une fragmentation, une dissolution incomplète du coq à l'âne. On pourrait sans doute y voir du Deleuze dans ces 'morphoses à foison (serait-je méchant de dire du Da. ?).

    Je n'ai pas tout compris de toute manière. Pile comme avec le double modèle, dans cette dualité onde-particules, en rafales obliques et géométriques de mots grésillants, fulgurances. Je vois les courbes de l'onde mais je suis myope aux fins contours des corpuscules. Ou bien l'inverse je fais le point sur un petit corps couronné incapable de voir la grande arabesque ? Chaque phrase cingle mais vers quelle fulgurance ? L'antilivre prend des airs d'Obra Dinn (même si je me demande si le trou noir de Luminet, justement, un disque d'accrétion, ce mouvement sans cesse renouvelé, déformé autour d'une anti-lumière, retracé à la main à la pointe d'encre n'en serait pas le modèle inavoué).

    Je ne peux donc jouer au lecteur modèle qui reflet parfait de ce que l'auteur a mis, ou plutôt de ce que l'auteur a voulu qu'on y voit. Alors moi : les catabases en tout genre, Odilon Redon, beaucoup de Redon, étonnement du Baudelaire, le Flaubert mystique de la Tentation de Saint-Antoine s'il n'avait pas jeté au feu sa première version, toute cette cosmologie si familière, un peu trop par ailleurs : à force de comètes, de météorites, de nébuleuses, d'étoiles, on perd en échelle.

    J'ai parfois dis que la déambulation onirique postmaldorienne et simili-surréaliste semblait être une étape première et nécessaire dans la carrière d'un auteur de la première moitié du XXe siècle, histoire de s'en dépatouiller, de s'ébrouer de ces tiques et toc qui collent à la peau. Voila qui est fait. Mon pied est ferme.

    « Où sont les chants des étoiles, les pointes aigües
    des compressions multiples de l’espace ? Les chants
    de Rhalanuit ? Les gonflements mélodiques des planètes en devenir
  • Danses aériennes. (2017)

    Sortie : novembre 2017. Recueil de nouvelles.

    Livre de Nancy Kress

    Dans l'excitante et parcimonieuse collection 42.
    Pas entièrement convaincu.
    (surtout UN, sorte de contre-texte du Nexus. Très longue mauvaise nouvelle à mon sens.)

    Egan imaginait du football quantique, Kress imagine du foot post-archéologique. Egan imaginait une plongée de Planck, Kress un drama longuet en huis-clos de Direct-to-TV.

    Ces nouvelles ne sont pas, comme peuvent l'être de nombreuses nouvelles de SF, de petites capsules qui en un coup de dent délivrent leur goût puissant. Ce sont d'avantage des sucettes longues en bouche, quitte à vite perdre leur saveur. J'ai toujours avalé trop vite mes chewing-gum, j'ai toujours fini par croquer les lollipop... Comme dans un certain cinéma de la contemplation en mouvement, disons Terence Malick ou Alejandro González Iñárritu, Kress suit ses personnages dans leurs déambulations en se plaçant derrière leur nuque, juste au-dessus de l'épaule — trous noirs, monolithe ovoïde, genemods sont alors traités comme un second plan, encadré par ces corps, dans le flou du jeu de focale.
    Je n'ai rien, tout au contraire, contre la science-fiction humaniste, tournée vers l'humain où la lenteur peut infuser des ambiances finement distillées.
    Dommage, pourtant, que ces personnages soient si antipathiques et malgré tout si peu intéressants. Si l'on pouvait se dire qu'il s'agit là de justement la bassesse normale, les défauts et les désirs de tout un chacun, ces personnages filandreux et frustrés finissent surtout par n'être propices qu'au drama mièvre et stérile.
  • Le Royaume de ce monde (1949)

    El reino de este mundo

    Sortie : 1949. Roman.

    Livre de Alejo Carpentier

    Premier roman d'Alejo Carpentier, le pullulement qui fait le charme du Siècle des Lumières n'y est pas encore tout à fait présent. Le roman va vite, sans doute trop, accompagnant Ti Noël sans toutefois lui offrir les tours, les détours et toutes circonvolutions de la langue et le piège de la narration à la Piranèse l'emberlificotant au cœur de cette révolution. Ses thèmes et ses motifs sont déjà présents : ce fameux réalisme magique, le désordre délicieux à lister du Monde, les or de ces Européens qui sous d'autre latitude prennent une teinte certes plus éclatante mais virent à une tournure plus étrange alors que leur sang prend un goût plus sucré. De sorte, qu'à trop jouer le lecteur inquisiteur et omniscient, on croirait à un brouillon.

    « M. Lenormand de Mézy était d'une humeur massacrante depuis sa dernière visite au Cap. Le gouverneur Blanchelande, monarchiste comme lui, se montrait très aigri par les importunes divagations de ces idiots d'utopistes qui s'apitoyaient, à Paris, sur le sort des nègres esclaves. Oh ! il était très facile, au Café de la Régence ou sous les arcades du Palais-Royal, de rêver à l'égalité des hommes de toutes les races, entre deux parties de pharaon. A travers des vues de ports américains, agrémentées de roses des vents et de tritons aux joues gonflées ; à travers les tableaux d'indolentes mulâtresses, de laveuses nues, de siestes sous les bananiers, gravés par Abraham Brunias et exhibés en France entre les vers de Parny et la profession de foi du vicaire savoyard, il était très facile d'imaginer Saint-Domingue comme le paradis végétal de Paul et Virginie, où les melons ne pendaient pas aux branches des arbres uniquement parce qu'ils auraient tué les passants en tombant de si haut. Déjà au mois de mai l'Assemblée Constituante, composée d'une populace libéraloïde et imbue des théories de l' Encyclopédie, avait décidé d'accorder des droits politiques aux nègres descendants d'affranchis. Et maintenant, devant le spectre d'une guerre civile, évoquée par les propriétaires, les idéologues à la Stanislas de Wimpffen répondaient : "Périssent les colonies plutôt qu'un principe." »
  • Alain Alquier (2016)

    Sortie : . Beau livre et peinture & sculpture.

    Livre de Philippe Guesdon, Thierry Romagné, Daniel Bambagioni

    Et si Bacon peignait des ceps de vigne ? Et si Michaux s'était saisi d'une brosse et d'une grande toile de coton ? Traits forts comme de gros coups d'un calligraphe sous crise d’épilepsie. Bois de vie qui prend des aspects de croix de mort, facilement, si facilement. Typiquement le genre de tableau dont on ne peut réellement admirer la virtuosité technique ou admettre la nouveauté formelle et qui pourtant exerce une sorte de magnétisme visuel dans cette attirance pour les courbes brisées et les bioformes diaphanes cerclés de barbelés, de plaisir esthétique aussi minime, simpliste soit-il et qui laissera sur le côté bon nombre de voisins. C'est le même plaisir célèbre de De Vinci se délectant des écailles et des lézardes de son mur pourri.
  • Icebergs (2019)

    Sortie : 2019. Roman.

    Livre de Tanguy Viel

    L'essai de Viel pourrait fonctionner comme un appendice irrigué de loin par le Point Aveugle. Invocation toute aussi pétillante d'auteurs, de citations, d'idées personnelles, sans la clarté de la langue de Cercas ceci-dit et ce malgré l'image imposée par le titre de grands blocs de glace bien blanche. Ce texte des éditions de Minuit est plutôt un glacier avec ce que ça peut comporter de de terre, de roches. Et tout bon glacier craque et se délite en grandes plaques.
    Étrangement, le phrasé prend parfois des airs de Bergounioux, gratte-papier consciencieux dans sa cathèdre de bois à la Messine qui prend des airs de boite crânienne où rebondir sans fin, dans ce même mouvement de ratiocination en cercle ou en spirale (pas en labyrinthe), besogneux, presque douloureux. On en souffre à les voir ainsi écrire.
  • Jean Giono (2020)

    Sortie : 2020. Littérature & linguistique.

    Livre de Jean Giono

    Critique à venir ? Où l'on retrouve les habitués des publications sur Giono : Mireille Sacotte, Jacque Meny, Agnès Castiglione, quelques écrivains comme Millet, Michon, Laffon, Germain. Surtout des professeurs d'université, dont deux ou trois nous infligent leur jargon psychanalytique affligeant. Un chapitre inédit de Deux cavaliers de l'Orage, monologue interne tourbillonnant.

    Un cahier qui brasse pas mal de choses tout en laissant sans surprise de nombreux pans (des pans déjà explorés au reste : cela fait un bout de temps que l'auteur a le droit à de nombreux colloques, hommages, thèses). Il semble surtout vouloir s'intéresser à l'homme, ses appétences, ses qualités, ses nombreuses amitiés. Je l'aurais construit autrement.
  • Chasse royale II (Rois du monde, 3) (2017)

    Sortie : 2017. Roman et fantasy.

    Livre de Jean-Philippe Jaworski

    A force de refuser les cartes mais sans non plus donner de réels indices qui pourraient permettre au lecteur de créer la sienne propre et qui pourrait, qui sait, peut-être, concorder avec celle de la France (l'on sait bien que Jaworski s'efforce de suivre le plus possible la topographie et d'en jouer, de même avec l'onomastique) ; à force de lutter contre toute exposition inorganique ; à force de pléthores en -os, cette saga flotte dans une brume qui en fait la force, le charme mais aussi les faiblesses. Pour le dire autrement, il manque parfois ce petit trait net noir mat ou rouge carmin brillant qui viendra appuyer et accrocher l'œil dans un tableau fait de touches diffuses et de grands coups de brosses. Quelques scènes de repos ou de rêves dans l'habituel tumulte de combats, de blessures, de fuites. Turner était un maitre dans cet exercice, les rajoutant parfois en plein milieu des vernissages. Un simple trait et ce qui était tâche floue devient visage, cheval, forteresse, ceneton.
    Une structure efficace, propre à un volet centré sur l'introspection et le comblement de l'ellipse qui toutefois apparaît moins subtile, élégante et surprenante qu'à l'accoutumée chez l'auteur. Très typée télévisée, on en entendrait presque le 'schuuuuff' de LOST et le fondu au noir... "L'autre femme", raté, digne d'un Plus belle la Vie.


    « Une fois qu’ils ont franchi le seuil, je tends l’oreille pour m’assurer qu’ils s’éloignent. Me voici donc seul, probablement contre le souhait de mon cousin et de sa mère. Pourtant, cette bonne fortune ne m’étonne guère. J’ai trop l’habitude de la guerre : dès qu’un raid rassemble plusieurs héros, à plus forte raison plusieurs nobles de peuples différents, cela cafouille à coup sûr. Aucun plan ne fonctionne : il y a toujours un imbécile qui a compris de travers, un réfractaire qui n’aime pas qu’on lui donne des ordres, un frondeur qui veut jouer au plus fin. Le plus important, pour un bon chef de guerre, ce n’est pas de tramer des stratagèmes ; c’est de savoir les oublier et de faire avec le désordre comme il vient. »
  • Anne-Marie la beauté (2020)

    Sortie : janvier 2020. Théâtre.

    Livre de Yasmina Reza

    Yasmina Reza capte la voix vacillante avec ses inflexions, ses expressions pas si anciennes qui sonnent si justes, d'une flamme sur la fin de sa mèche. Comme dans un tableau du Lorrain, une flamme dans son dernier sursaut avant de passer sous l'éteignoir. Pas de suie ni de fumée fuligineuse mais un pétillement d'étincelles, d'humour cynique à peine aigri, juste acide. Le feu est un cierge magique. Comme d'autres l'ont fait remarquer c'est néanmoins un texte qui doit se devoir être entendu, vu même, et sans surjeu au risque de devenir très vite exaspérant de caricature et de fausseté.
    Au reste, peut-être qu'il y manque quelque chose, plus de corps, de largesses générales et de détours particuliers, de longueurs et de flottements. Le monde du spectacle, les acteurs, tout ce folklore m'ennuie au plus haut des points et le texte se repose un peu trop sur ces fumées d'encens fantasmagoriques qui brouillent la vue à tant.
  • Le Troisième Jour (2012)

    Sortie : . Essai.

    Livre de Bertrand Vergely et Marc Couturier

    Bertrant Vergely, à la façon d'un Didi-Hubermann ou d'un Rosset, file les métaphores et dresse des chiasmes d'oxymorons qui se dévorent eux-mêmes. Le tout baigne dans un fatras biblique à la limite de la mystique facile que le philosophe semble prendre pour argent comptant. Un Claude-Henri Roquet bis ? Si les installations de Marc Couturier ont parfois l'élégance de leur simplicité évidente et povera (dans la lignée des pierres à image, de la lézarde de Vinci, du bricolage Goldsworthy), ses gribouillis, censés "donner à voir" pour reprendre l'expression galvaudée et caduque, le grouillement du troisième jour de la Genèse, n'ont aucun intérêt.
  • À la découverte des galaxies (2007)

    Sortie : novembre 2007. Essai et sciences.

    Livre de Alessandro Boselli

    La vulgarisation scientifique est un exercice périlleux, délicat et précieux pourtant. C'est qu'il lui faut jongler entre l'évidence vite assimilée pourtant maintes fois ressassée et les éléments plus techniques qui sont aussi ceux pour lesquels on tourne les pages. Alessandro Boselli atteint vite cette limite et place souvent mal sa pédagogie. On ne peut néanmoins lui enlever la volonté (rare) de montrer et de déchiffrer les diagrammes techniques, de nous montrer la pâte ; également de toujours rapprocher son propos de galaxies et d'amas existants, joliment photographiés. C'est qu'il y a juste après un gouffre insondable entre ces ouvrages trop généraux et les véritables manuels qui tranchent dans le vif à grands coups de mathématiques, statistiques, physique.

    « Le velours sans fond du dernier soleil.
    aspire les éclats mourants des yeux
    qui tournent de lourde ivresse.
    [...]
    Une lie lumineuse en flaques
    coule dans le tumulte désespéré
    des voix qui se veulent éternelles. » écrivait Daumal.

    Galaxies, fameuses Îles-univers, grands moulins coruscants. La chimie interstellaire est autrement plus fascinante, car aussi complexe que basique, car s'étalant sur des échelles d'espace et de temps proprement astronomiques, que n'importe quelle promesse de transmutation. Quand bien même un ouvrage de vulgarisation ne pourra que schématiser les divers processus à l'œuvre dans ces régions HII, serres, fours, alambic, fourneaux ou cornues célestes et tout le reste, les stars du bestiaire cosmique, trous noirs, étoiles à neutron, supernovae. Qu'il serait exaltant de pouvoir voyager à plusieurs fois la vitesse de la lumière pour tourner autour de ces corolles froissées de gaz et de poussières qui s'étendent, si peu denses, entre les étoiles si éloignées !

    Facilité encore du poème a posteriori : « Mais les grands anti-soleils noirs, puits de vérité dans la trame essentielle, dans le voile gris du ciel, courbe, vont et viennent et s'aspirent l'un l'autre, et les hommes les nomment absences. »


    Quant aux amas et superamas, le chapitre est bref. Depuis 2007, il y a eu tout ce travail de cartographie et de simulations, notamment par Hélène Courtois.
  • Ward (2011)

    Sortie : . Roman et littérature & linguistique.

    Livre de Frédéric Werst

    Nous sommes être de possibilités, de virtualité, aimons les what if, les inachèvements laissés à l'imagination et souvent la concrétisation déçoit. Ward c'est un peu ça. Ces textes hors-sols manquent de quelque chose. D'un pas de côté pour s'engouffrer dans la langue elle-même avec ses disparités dans les auteurs, ses manques, ses surprises, ses torsions imposées par l'Histoire, par le frottement et l'encastrement avec d'autres peuples. Si Werst dit que chacun y verra des influences différentes, j'y vois pour ma part beaucoup, trop, de la Perse pré-islamique (Achéménide, Sassanide) et des premiers temps arabes encore trempés de leurs prédécesseurs. Et un peu des Song, peut-être, pour l'esthétique. Au vrai, je ne suis jamais parvenu à ressentir la singularité Ward, à les lire autrement que comme un amalgame orientalisant.

    Pourquoi donc lire ce pavé, voire enquiller le second ? Car l'idée qu'un tel ouvrage puisse exister flatte profondément mon intellect et mon goût pour les civilisations anciennes. Si, in fine, tout cela est très bien construit, tout à fait tenu, tissé de brio, soutenu par un travail linguistique (sans doute) de haute volée, Ward tourne vite à vide. Trop linéaire, orphelin en somme. Pas assez, dans ces pages à doubles colonnes, de folie romanesque, de libertés narratives, d'inventions formelles de sorte que je n'ai jamais ressenti l'épaisseur hétérogène pleine de grumeaux qu'acquiert toute culture au fil des siècles.

    Enfin, on ne s'étonnera pas de mon regret de l'absence d'illustrations, qu'il s'agisse d'élévation des temples à pyramide tronquées, aquarelles de chantiers archéologiques, restes de peintures, de pièces, de sceaux, textiles.
  • Le Point aveugle (2016)

    El punto ciego

    Sortie : . Essai.

    Livre de Javier Cercas

    Où l'on retrouve la vivacité, la fraicheur, la générosité et la clarté d'un Borges. Qu'est-ce qu'un bon essai ? Celui qui vous laisse entre les mains une gerbe d'envies de lecture, bien entendu mais c'est aussi celui qui jette une lumière neuve sur les livres lus (même les connus, entendus parlés, abandonnés, pour reprendre vaguement la typologie de Pierre Bayard). Conforté dans nos propres théories, surtout dans ce qui nous pousse à lire, précisément certains types de livres — par extension ne parfois absolument pas se sentir proche de gros lecteurs. Lire pour tourner autour de ce point aveugle, se repaître du disque d'accrétion - gaz, poussières, animalcules, astéroïdes, tentacules.
    Retiens le point aveugle, la question. Passé en somnambule le chapitre sur Llosa (quoi que Cercas est le premier à réussir à me donner l'envie de le lire) et sur les "intellectuels" d'aujourd'hui.


    « Au centre du roman se trouve donc une question sans réponse, une énigme non résolue, un point aveugle, un endroit minuscule à travers lequel, en théorie, le lecteur ne voit rien. Le fait est qu’en pratique, là est le sens profond du roman : c’est précisément à travers ce point aveugle que le roman voit, c’est précisément à travers ce silence que le roman parle (ou devrait parler) avec éloquence, c’est précisément à travers cette obscurité que le roman illumine (ou devrait illuminer) »

    « Le romancier formule des questions, sème des doutes, propose des paradoxes, inocule des contradictions et ne donne pas de réponses, c’est-à-dire que ses réponses sont toujours ambiguës, contradictoires, fondamentalement ironiques »

    « C’est ce que fait la grande littérature : nous compliquer la vie en formulant des questions complexes de la manière la plus complexe possible, en posant des paradoxes irréductibles, en forgeant des énigmes sans solution ou du moins sans solution apparente, concevant des apories gnoséologiques. En somme, comme disait Faulkner, elle allume une allumette au milieu de l’impénétrable obscurité qui nous entoure. On penserait que l’allumette n’a aucune utilité, mais c’est faux : elle permet de voir l’obscurité. »
  • D'un univers funambule (2017)

    Sortie : . Poésie.

    Livre de Zéno Bianu

    « le cosmos ne tient debout
    qu’en dansant avec le chaos »

    De la poésie très séduisante, donc très facile, invoquant tous les mots magiques qu'il faut : l'univers, l'infini, le feu, les météores et le Big Bang, le sang, l'eau, la musique moderne, les cendres, d'autres poètes très écorchés, Artaud, Desnos, Nerval, Daumal. Cela fait mouche certes mais ne touche guère. Facile. Cela ne troue pas (drôle de pré-science : le mot de cette absence m'est venu avant la longue scansion se finissant sur la musique jazz qui troue « JUSTE SE GLISSER DANS LA PEAU DES PRINCES DU CHAVIREMENT TROUE LES CŒURS COMME RIEN D’AUTRE SE GLISSER PAR SIDÉRATION ».). C'est une poésie interstellaire d'arrière-siècle, d'arrière-dit, douceâtre jusqu'à en devenir écœurante. Tellement facile et complaisante que les citations et références non dissoutes dans le texte seront citées ou explicitées en fin de recueil... Pas de trou, de vortex.


    « je donnerais tout
    tout
    pour ce frisson d’espace-temps
     
    partout des voix chuchotent
    deep space deep space deep space
    il faut puiser là
    en voltiges imprévisibles
    directement là
    où c’est toujours la première fois
    au fond de notre substance étoilée
     
    Alice
    retraverse les eaux
    des billes d’azur plein les poches
    myriades d’ailleurs absolu
    bouquets de roses insoupçonnées »
  • Tresses (2019)

    Sortie : septembre 2019. Conte.

    Livre de Léo Henry

    Quelle succulente idée que ce chassé-croisé séminal entre disciplines de la collection de Contes pour adultes. Ou tresse. Le mot est très juste puisque les images du tissage nous viennent presque naturellement pour illustrer le langage « qui tisse des notions, des concepts, lesquels donnent de ce qui est une représentation simplifiée, et voilent donc autant ou même plus qu'ils ne révèlent ; et peuvent aussi aider à produire de l'illusion » disait Bonnefoy.
    Dommage néanmoins que le scientifique n'ait pas voix directe au chapitre, coupant l'herbe sous le pied de ce va-et-vient au lecteur. En l'état, et c'est peut-être parfaitement voulu, il reste caché en pleine lumière. Le lecteur est forclos, le dialogue reste entre l'auteur et ses propres recherches.

    Comme avec L'Autre côté, une impression de sous-écriture, non pas qualitativement, mais comme l'on dit de certains acteurs qu'ils sous-jouent : une retenue, réfrénant les envolées, la pente de la liste érudite, comme par peur de laisser exploser. Imaginez en effet ce que Damasio en aurait fait. 800 pages entrelacées de voix toutes différenciées jusqu'à l'excès, toutes percluses de signes ou de phrases de couleurs différentes (il y viendra sûrement un jour, même si Faulkner en avait déjà eu l'idée pour le Bruit et la Fureur), pour bien différencier, bien surligner les oppositions, rappeler les sons. Mêmes thématiques ceci-dit. C'est un continuum, deux mesures aux bouts de la balance. C'est donc ma question. Est-ce que ce style presque aphone est le ton naturel de l'auteur ou bien lutte-t-il contre lui-même, jouant beaucoup de la gomme et du suppr. ?

    Ces tresses me font surtout songer aux tensons sumériens. La fable de l'arbre et du roseau par exemple (http://cartelfr.louvre.fr/cartelfr/visite?srv=car_not_frame&idNotice=24694). Mais j'extrapole largement.


    « Nous savons ce qui nous distingue des êtres non-humains, et savons que c’est là que réside notre responsabilité en tant qu’espèce : la capacité à raconter des histoires.
    Nous sommes humains parce que nous savons dire je suis un tangue, je suis un bolet, je suis une herbe à rêve, je suis cette fleur d’ylang-ylang et cette brume, je suis cette flamme, je suis ce scarabée quand il était en larve, je suis ce parent mort quand il était enfant, je suis ce désir, je suis le souvenir de ce désir et cette façon de raconter l’histoire. [...] »
  • Le Temps fut (2018)

    Time Was

    Sortie : . Nouvelle et science-fiction.

    Livre de Ian McDonald

    Dense, touffu de dates, de noms propres, de toponymes ou de localités. Le style de Ian McDonald semble fonctionner comme son histoire elle-même, c'est-à-dire par accumulations chaotiques.

    Pur épisode de Doctor Who, plus précisément de Steven Moffat. On y retrouve les mêmes procédés narratifs, les mêmes qualités, aussi les mêmes défauts. En effet, Le Temps fut est tiré au cordeau, saturé donc de références pops à gros pourcentage UK, se déroulant dans des paysages très anglo-saxons itou que l'on verrait ou lirait rarement ailleurs (cela donne envie de pousser plus loin que Londres), la guerre omniprésente (remember The Doctor Dances), les personnages plein de verve, très malins qui boivent beaucoup et mangent peu, mais souvent agaçants, du moins trop peu attachants. Enfin, deux-trois facilités scénaristiques pour reconnaitre des visages pixelisés ou des accents à la rue près.

    Il serait facile d'adapter cette novella en film ou simplement en un épisode d'une anthologie.
  • L'Europe buissonnière (1949)

    Sortie : 1949. Roman.

    Livre de Antoine Blondin

    Que j'aimerais adorer les Hussards : la désinvolture, l'insolence sous la nonchalance de la jeunesse, la légèreté romanesque sans cesse renouvelée dans un kaléidoscope de cœurs, d'idées, de calembours, surplombée d'un surplus d'âme. Pourtant, pourtant, le hic tant sur la forme que sur le fond. Personnages fantasques, femmes fantoches baignent dans le jus vieille France, sous un humour vite vexé, dans un absurde plus qu'incongru qui confine parfois à l'incompréhension et me laisse hors du bac à sable. Surtout, ce qui devrait être le glaçage, à peine la cerise sur le gâteau, est ici l'appareil : amours à la hussarde aussi rapides que superficielles lorsque les femmes s'ouvrent sur leur chemin bien malgré elles. Comme si les Nimier, les Blondin, comme avant eux les Crevel, couchaient sur le papier leurs exploits fantasmés. Merci de ne pas me mêler à ça. L'emportement du roman ne l'emporte pas chez moi et reste lettre morte. (J'ai tendance à beaucoup corner mes livres d'images, d'idées, de paragraphes que je veux garder. Je n'ai corné que deux fois ce livre, dont une pour une private joke qui ne compte guère...)

    En fait, Henri Calet (et bien entendu Giono, que Nimier aura tenté en vain d'alpaguer) comble déjà cette partie là de mon cœur de lecteur. Ce premier a su rester enfantin dans sa triste lucidité, le second généreux et sincère malgré tout, tandis que Nimier, Blondin me semblent profondément adolescentins, de cette adolescente impérieuse et fausse, forcée, qui irrite.

    Peut-être est-ce alors le moment de relire du Marcel Aymé, avec un œil d'adulte.


    « — Moi, dit Muguet, cela n’est pas pareil. Je ne vaux pas grand-chose dans le civil. Je ne sais pas ce que c’est que la vie. Elle me fait peur. Je te parle de la vie quotidienne avec un demain et un après-demain. Il ne faut pas se laisser refroidir, sans cela on ne retrouve plus personne. Et puis, c’est idiot, mais je me porte tellement mieux depuis que je suis soldat. Quand j’étais petit, j’étais un monstre, un solitaire – pas comme un diamant, comme un sanglier. Ici aussi, je fonce, mais je ne mets jamais à côté parce que ce n’est pas moi qui décide. J’aime bien le hasard, je n’ai rien à lui refuser, seulement, pas en tête à tête. Un type, comme moi, tu comprends, c’est pris dans la masse. Je suis une bête à vivre. »
  • Dehors est la ville (1998)

    Sortie : 1998. Essai et peinture & sculpture.

    Livre de François Bon

    Dans la tristement morte collection des « Musées secrets » de l'éditeur Flohic. J'ai pourtant tout un tas d'associations qui me viennent à l'esprit entre écrivains contemporains, poètes, et peintres, artistes, plasticiens, (anonymes parfois, souvent) plus ou moins éloignés d'eux. Si j'avais un projet éditorial ce serait sûrement celui-là : jeter écrivains, peintres, scientifiques et crabes dans le panier à salade et les regarder faire des plans à deux, à trois, à quatre.

    Style hérisson hérissé de poutres tordues, de métal mal fondu, grammaire sous laminoir. Des scories dont certains font leur miel. Dans cette collection certains se contentent d'un tableau, d'autres esquivent le jeu et écrivent de loin en plissant des yeux, histoire de dire. François Bon joue à fond les manettes et chaque paragraphe ira se rattacher à un tableau précis, mis en regard. A-t-il pris des reproductions au hasard ? Il y a-t-il un chemin secret tracé au feutre rouge sur une mosaïque d'impressions de Hopper jetés sur sa moquette ?


    « Nightawks, c'est la ville peinte comme intérieur.
    Parce que ces saignées faites dans la géométrie des rues et des fenêtres toutes égales ne sont pas des liens reconstitués au ciel et à ce qui entoure la ville, le pays où on voyage et se déplace. les saignées agrandissent seulement un intérieur de la ville, ont seulement rongé l'immense masse opaque et égale.
    On peut croire que se rassembler va permettre d'être plus fort. on se met ensemble. Sans doute que c'est c'est cela, un bar : un lieu qui permet que de corps à corps soit tissée la même fonction au même instant, être là, faire recevoir à l'autre sa propre présence pour croire soi-même à la sienne. Ici c'est public, on a le droit de rester.
    Donc ils ne sont plus seuls. mais que se rassembler isole encore plis, et fait surgir de chaque point de la toile, quel qu'il soit, l'épaisseur de la grotte. »

    « La ville est une fiction.
    Cette ville n''existe pas. Ce qui se peint c'est notre idée de la ville, ce que nous mettons en jeu entre nous et le dehors lors nous disons le mot ville.
    Parce que c'est là qu'on marche, et qu'entre soi et les autres s'est déposé le ciment et hissée la géométrie, et ce qui rend les visage indistincts et pareilles les fenêtres; La ville est ce qui nous sépare des autres hommes [...] »
  • Paolo Uccello (1997)

    Paolo Uccello : le battaglie

    Sortie : 1997. Essai, beau livre et peinture & sculpture.

    Livre de Pietro Roccasecca

    Triple tableau célèbre dispersé entre trois des plus grands et plus beaux musée d'Europe. Ces tableaux sont profondément ancrés dans l'imagerie populaire de batailles de la Renaissance et même du Moyen Âge : charge contre charge, méli-mélo de lances brisés, d'hommes à terre, de raccourcis cavaliers, brunâtres : n'importe quel film hollywoodien ! En premier lieu je pense toutefois à Montefelloné de J.P. Jaworski qui me paraît, j'en suis convaincu, une ekphrasis plus ou moins fidèle de ce cycle.
    Même en les voyant in situ un par un, parfois à des années d'écart, la vue de l'esprit les réunissant et les resituant n'est pas des plus aisées. C'est l'un des objectifs de cette monographie : rassembler, restituer et resituer les uns par rapport aux autres ces trois grands morceaux de bravoure.

    La thèse de Roccasecca est donc que le si célèbre triptyque n'est en fait... qu'un diptyque dont le troisième segment n'est commandé que 15 plus tard. Dès lors, le personnage mis en valeur au centre du tableau du Louvre, Micheletto da Cotignola, était déjà présent, en fond, dans celui de Londres mais en pleine armure, casqué, caché, identifié uniquement par un jeu héraldique très savant. Caché ? Tout simplement car encore vivant et donc à la loyauté changeante, pouvant passer à l'ennemi comme pour beaucoup de condottiere en ces temps troubles. Une fois mort, toutou resté du côté de Florence, il était possible de peindre la légende.
  • Dragoon (1982)

    Sortie : . Roman.

    Livre de Jean Giono

    Dragoon et Olympe, deux romans abandonnés repêchés et donnés à lire. Le premier se présente en deux étapes bien différentes, complémentaires, avec quelques fragments intermédiaires, le second en un gros bout haletant. L'œuvre Giono se termine s'émiettant en projets avortés : la double hélice des Pardi ; les chroniques romanesques à l'américaine ; La Chute de Constantinople ; les Caractères ; la suite de Jean le Bleu ; Le Duché...

    Ces deux romans inachevés ont un historique opposé, montrant la variété gionesque dans son ébullition romanesque. L'un est médité, planifié, écrit, réécrit, gommé, annoncé à tous à coups de trompettes, épuisé en une trace de craie et le second écrit d'une traite arrêté d'un coup net de sabre.

    Brut de décoffrage sans arrondir les angles ni peaufiner les transitions, rêche, rugueux, Dragoon est un écheveau coupé ras faisant faisceau. Il y reprend un dispositif similaire à ce qu'il avait prévu pour son grand cycle Angelo se faisant se croiser les générations. Ici, et comme dans les Grands Chemins, c'est le Giono qui émerge de ses rêveries renaissantes pour reprendre à bras le corps son monde contemporain, où les personnages doivent vivre entre centrales nucléaires, tracteurs américains, autoroute vers Aix et Marseille.

    Papillonnement de l'imaginaire, remous stylistiques, va et viens thématiques, les changements de noms, les coupes, les retours, la biffure : le multivers d'un reflet de livre possible. Narration en puzzle très très Absalon tandis qu'Olympe — qu'on pourrait sous-titrer Le Cœur est un chasseur solitaire — reprend les monologues esseulés qui se complètent et s'opposent des Âmes Fortes.
    Romans complexes, touffus, où s'entremêlent les arcs narratifs, les personnages, les dynasties mêmes et les temps. Godard dans sa préface et Jacques Meny dans 'Giono, la mémoire à l'œuvre' montrent bien la genèse de ce double projet, ses sources faulknéro-proustiennes allant puiser dans toutes les réussites de l'auteur et son horizon jamais avenu : grand-œuvre testamentaire dense de ses souvenirs, de ses images, de ses autres romans.

    L'Iris de Suse, ce tout dernier roman écrit d'une traite, sera lui, à côté, d'une linéaire simplicité filant droit comme une flèche. Bien sûr, il y a regret et frustration de ne pas pouvoir lire ce chef-d'œuvre mais aussi plaisir de l'inachevé.


    [+ extraits en commentaires]
  • Malone meurt (1951)

    Sortie : 1951. Roman.

    Livre de Samuel Beckett

    Molloy avait été une déception d'un ennui stoïque mais poli. Un autiste à la patte folle plâtrée compte ses cailloux à sucer. Trop terre à terre ? Trop tenu encore dans le sens où ça racontait, tentait de raconter, quelque chose, de pas très intéressant au demeurant, du moins sans en épouser toute la possibilité. Malone meurt commence et reprend un Molloy Bis puis d'un coup il remonte l'ancre, brises les amarres, fais un pas arrière, deux de côté. La pâte molle de Molloy s'épaissit tout en se fluidifiant, elle part (puis ça retombe, parfois, dans ces homoncules aux corps débiles boschiens très pré-volodiniens). D'avantage, elle se condense en gros grumeaux qui se dissolvent : mécanique des fluides, entropie à fond les manettes jusqu'à la mort thermique de l'univers, métaphysique des fuites. Plus tard, ces caillots de mots donneront les Mal vu mal dit.


    « Monde mort, sans eau, sans air. C’est ça, tes souvenirs. De loin en loin, au fond d’un cirque, l’ombre d’un lichen flétri. Et nuits de trois cents heures. Plus chère des clartés, blafarde, grêlée, moins fate des clartés. En voilà des effusions. Qu’a-t-elle bien pu durer, cinq minutes, dix minutes ? Oui, pas plus, guère plus. Mais il en luit encore, mon filet de ciel. Autrefois je comptais, je comptais jusqu’à trois cents, quatre cents et avec d’autres choses encore, les ondées, les cloches, le babil des moineaux à l’aube, je comptais, ou pour rien, pour compter, puis je divisais par soixante. Ça passait le temps, j’étais le temps, je mangeais l’univers. Plus maintenant. On change. En vieillissant. »

    [+ extraits en commentaires]
  • L'Astronomie dans l'art (2014)

    Sortie : . Beau livre, histoire, sciences et peinture & sculpture.

    Livre de Alexis Drahos

    Où je découvre (redécouvre ?) l'hypothèse selon laquelle l'étrange décaèdre de « Melencolia I », loin (ou en plus) des jeux platoniciens, serait tout simplement une célèbre météorite.

    Par le jeune auteur d'Orages et tempêtes, volcans et glaciers. L'Astronomie dans l'art est une synthèse claire qui ne fait qu'effleurer un sujet aussi passionnant que riche. Qui dit synthèse dit nécessairement sauts, ellipses, simplifications, manques voulus, à commencer par le choix de ne débuter qu'à la Renaissance et de se restreindre à l'Occident seul. Le style est ici plus agréable, moins perclus de tics scolaires, et l'ouvrage mieux construit, d'avantage équilibré que son précédent ouvrage ; sûrement car ce dernier était une sorte de monstre hybridé de thèse et de livre synthèse. Également car le sujet est, il faut l'admettre, plus facile à traiter !

    Retrouvailles et découvertes avec Calder, Chabas, Kupka, Creti, Dürer, Rudaux, Trouvelot, Van Gogh, W. Holman Hunt, Edwin Church, Martin, Helsheimer. Absences : Cornell, Miro et ses constellations, Kiefer, pas mal de surréalistes et de peintres abstraits, j'en oublie des mille et des cents à coup sûr. Il faudrait, en définitive, fait un second tome. Même si Drahos reste un spécialiste du XIXe siècle, l'art contemporain grouille d'œuvres portant sur ce motif et aime à associer art et sciences jusqu'à brouiller le plus possible les frontières. Sans oublier tout le pan américain du 'Space Art', les Chesley Bonestell & cie qui ont en très grande partie modelé l'image que l'on se fait encore aujourd'hui de l'espace. Et quid de Manchu qui, de nos jours, n'hésite pas à se frotter à certains artefacts d'astrophysique ? Mais cela serait un tout autre livre à écrire : l'illustration scientifique.

    L'auteur donnant actuellement un cycle de conférences sur l'anatomie dans l'art, on peut s'attendre à une publication sur le sujet chez Citadelle & Mazenod vers 2021.


    Pour ceux que ça intéresse, un article de J.P. Luminet sur les étoiles siphon de Van Gogh : https://blogs.futura-sciences.com/luminet/2019/09/09/les-nuits-etoilees-de-vincent-van-gogh-1-terrasse-de-cafe-a-arles/
  • Un défilé de robots - Le Cycle des robots, tome 2 (1964)

    The Rest of the Robots

    Sortie : 1964. Science-fiction et roman.

    Livre de Isaac Asimov

    Les nouvelles du premier recueil jouaient avec les lois de la robotique, tâtaient le terrain de leurs limites. Petites coquilles de noix contenant chacune une chouette expérience de pensée. Dans ces nouvelles, le cercle de lumière s'élargit et c'est surtout le contexte qui compte tandis que le jeu avec les lois devient plus tiré par les cheveux, à vrai dire presque anecdotique. Des nouvelles où l'on retrouve ce qui me gêne avec Asimov dans sa forme longue : les USA des années 50 même au aux confins de l'espace, un style squelettique dénué d'atmosphère telles des ambiances sous vide (pourtant cette obsession des descriptions physiques) et un goût pour les twists longuement expliqués. En somme, un peu cucul.
  • Le Roi cornu (2017)

    Sortie : . Nouvelle et fantasy.

    Livre de Stefan Platteau

    À réserver aux lecteurs des Sentiers des astres. Si dans Dévoreur Platteau adopte la forme éculée mais efficace du conte avec toute son horreur conservée, dans le Roi cornu il ne s'embarrasse pas de prendre des airs de l'épopée antique, n'affecte pas d'embrasser le rythme et les répétitions d'un aède indien. Dommage.
    Au moins en apprend-t-on un peu plus sur la figure glaçante de Morkhan. Platteau, comme Jaworski dans ses réécritures de mythes grecs, par exemple Celles qui marchent dans l'ombre et les Furies, sait donner cette idée de créatures archaïques, anciennes, remontées d'avant les mots, effroyables sans tomber dans la facilité du lovecraftisme.

    On aimerait que Platteau s'active un peu, soit plus prolixe tout en restant aussi loquace et nous délivre son Janua Vera avec pléthore de textes se déroulant avant et pendant le cycle principal, histoire d'en épaissir surtout d'en éclaircir son Héritage ! J'attends ses excursions dans d'autres styles, d'autres ambiances : la fameuse Gigantomachie pour de la bataille épique façon bas-relief indien, ou bien la bataille des Gués, des histoires de complots politiques au sein des Souranès, tout ce qu'il peut imaginer de bestiaire boschien d'OutreSonge, aller voir du côté du Théocrate et de la Chimérie (il l'évoque longuement lors d'une interview sur un blog : cela pourrait donner une chronique historique), poèmes cosmogoniques. Que sais-je encore, Foutre !


    « Derrière-lui le scribe perçut des clapotis pesants, Accompagnés de voix toutes. Il se retourna en barbotant. Face à lui se dressait une montagne luisante, constellée de coquillages, qui oscillait de haut en bas au rythme de la houle. Entre les balanes blanchâtres accrochées à son cuir brillait un petit œil noir, animé d’une intelligence ancestrale : une planète en soi, tout emplie de poussière d’étoiles et de reflets terrifiants volés au monde des abysses.
    Mais le plus extraordinaire, c’était le gaillard debout sur le dos du monstre. Un prince-guerrier ; un seigneur des Firwanes. Son manteau était tressé d’algues, sa face peinte à la poudre d’or ; une longue épine d’ivoire lui crevait le front on aurait dit un dieu marin, remonté de son royaume pour secourir une nation aux abois.
    L’homme brandit sa lance vers le ciel en signe de triomphe ; une grande clameur jaillit des coracles assemblés tout autour. Leurs passagers se mirent à lui lancer des cordes, que le seigneur attrapa au vol, pour les nouer sur la nageoire dorsale de sa formidable monture. »
  • Le Cœur est un chasseur solitaire (1940)

    The Heart Is a Lonely Hunter

    Sortie : 1940. Roman.

    Livre de Carson McCullers

    [changé de traduction en cours de route, passant de la première aux tournures trop souvent culbutées, au vocabulaire étrange, du moins pour un lecteur moderne.]

    Des personnages attachants mais flous, sortes de ballons à vagues formes humaines gonflés à l'hélium flottant dans des limbes nébuleuses. C'est une sorte de danse en pointillé, ballet en morse de solitudes qui se croisent, se frôlent, se heurtent bien trop peu, sur fond noir. Et ces ballons qui soufflent à leur tour le ballon sculpté qu'est Singer le muet, peu ou prou, bien malgré lui, fuyant. Où sont les rustines ?


    « Singer acquiesçait. La chambre était confortable et accueillante. Singer sortit de la remise la boîte en fer-blanc dans laquelle il gardait des biscuits, des fruits et du fromage. Il choisit une orange qu'il pela lentement. Il retira des lambeaux de peau blanche, jusqu'à ce que le fruit devienne translucide au soleil. Il sectionna l'orange et partagea les quartiers entre eux deux. Jake mangeait deux quartiers à la fois et crachait bruyamment les pépins dans le feu. Singer mangeait sa part lentement, en déposant avec soin les pépins dans sa paume. Ils ouvrirent deux autres bières. »

    « Au début, Singer ne comprenait absolument pas les quatre visiteurs. Ils parlaient, parlaient – et plus les mois passaient, plus ils parlaient. Il s'était tellement habitué à leurs lèvres qu'il comprenait chacune de leurs paroles. Puis, au bout d'un moment, il sut ce que chacun d'eux allait dire avant qu'ils ouvrent la bouche, parce que le sens ne changeait jamais. »

    « Et elle pourrait jouer la symphonie de Beethoven quand elle en aurait envie. C'était bizarre, ce qui se passait avec cette musique qu'elle avait entendue l'automne dernier. La symphonie ne la quittait jamais et croissait petit à petit. L'explication était simple : la symphonie entière était dans sa tête. C'était forcément ça. Elle avait entendu chaque note, et, dans les tréfonds de sa mémoire, la totalité de la musique vivait encore, telle qu'elle avait été jouée. Mais elle ne pouvait rien faire pour l'extraire de là tout entière. Sauf attendre et se tenir prête pour le moment où, brusquement, il lui revenait une nouvelle partie. Attendre qu'elle éclose comme les feuilles, lentement, sur les branches d'un chêne au printemps. »
  • Les Couleurs de nos souvenirs (2010)

    Sortie : 2010. Essai.

    Livre de Michel Pastoureau

    Pastoureau est passionnant lorsqu'il parle couleurs, animaux, rois, héraldique, échecs, Nerval même ! L'est-il toujours autant en s'attaquant à l'exercice périlleux d'une autobiographie ? Bien sûr, puisque cela parle avant tout de couleurs. Comme à son habitude, Pastoureau sait être vivant et piquant et le livre se lit avec une facilité déconcerte. On ne pourra nier cependant que ces propos recoupe beaucoup ce qui y est déjà dit dans ses ouvrages sur les couleurs donnant une impression de déjà vu. Surtout que le sujet ne serait pas si riche que ça. Pastoureau semble, à force, pêcher par excès de vulgarisation. D'autant que, biographie oblige, dont la partie est pourtant faible, ces considérations chromatiques se limitent avant tout à une France déjà révolue, passée, un peu ringarde. L'exercice du journal, plus libre, aurait pourtant pu lui permettre d'aller vers d'autres cultures, d'autres domaines (où sont la fantasy, le graphisme, le jeux vidéo, la BD ?)

    Du reste, de tel journaux animaliers ou héraldiques existent-t-il ? J'aimerais pouvoir les lire.

    « Dès lors, que faire ? Faut-il, avec des moyens techniques très sophistiqués, "restaurer" les couleurs, tenter de les remettre dans leur état d’origine ? Il y a là un positivisme qui me paraît à la fois dangereux et contraire aux missions de l’historien : le travail du temps fait partie intégrante de sa recherche ; pourquoi le renier, l’effacer, le détruire ? En outre, les grands peintres savent très bien que leurs pigments vont évoluer, que leurs couleurs vont se transformer : ils agissent en conséquence, et ce qu’ils souhaitent pour la postérité ce n’est pas l’état premier du tableau ou du panneau mais un état ultérieur, qu’eux-mêmes ne verront pas. Ainsi, lorsque nous essayons de remettre tel tableau ou telle œuvre d’art dans son état premier, nous allons parfois à l’encontre de la volonté de l’artiste. La réalité historique n’est pas seulement ce qu’elle a été dans son état d’origine, c’est aussi ce que le temps en a fait. Mais jusqu’où peut-on laisser le temps faire son œuvre ? »
  • Giono (2019)

    Sortie : . Beau livre et littérature & linguistique.

    Livre de Jacques Mény, David Bosc, René Frégni

    Catalogue de l'exposition du MUCEM montée du 30 octobre 2019 au lundi 17 février 2020 à l'occasion du cinquantenaire de la disparition de l'auteur proposant une foison d'extraits de manuscrits, de coupures de presse d'époque, de documents iconographiques, de ses correspondances avec le gratin intellectuel de l'époque. Le lecteur familier n'apprendra certes pas grand chose factuellement. Il est toutefois intéressant de préciser que l'exposition évite fort heureusement de s'embourber dans les images d'Épinal qui collent à la peau de son souvenir. Bien au contraire, elle s'attarde sans fard aucun sur le fameux dossier de la seconde guerre mondiale... mélange de maladresses, de silences mal venus, d'un pacifisme confinant à la lâcheté...

    Le volume est en outre ponctué de textes inédits d'écrivains : Patrick Autréaux, Philippe Claudel, Sylvie Germain, René Frégni et Jean-François Chougnet. Des textes courts et intenses qui montrent à merveille l'impact puissant et profond, protéiforme sous l'apparente similitude, que peuvent avoir ses livres sur des lecteurs. Celui sur l'Iris de Suse est le moins réussi, sans doute car il sent la vantardise de son auteur dont on se fiche. Mais où sont donc les Tesson, les Michon ou même les Jaworski qui ont fait montre par le passé de leur admiration pour le Manosquin ? Le « Giono, furiosio » d'Emmanuelle Lambert, commissaire de l'exposition, accompagnait aussi à sa façon cette rétrospective tant attendue.

    Avec son papier cartonneux parfois teint de bleu pâle, ce catalogue ressemble à un proto-cahier de l'Herne. (qui paraîtra en mars)
  • Bal chez le gouverneur (2012)

    Sortie : 2012. Recueil de nouvelles.

    Livre de Roger Nimier

    A l'occasion de la sortie du Cahier Nimier, l'Herne publiait comme à son habitude quelques inédits repêchés. Quatre nouvelles désinvoltes, satires mondaines, pastiche d'Aymé. Coupe de champagne aussi légère que rapide : par-dessus la jambe, cela m'en fait une belle (cassée).
  • L'Étrange Visiteur (1956)

    Sortie : 1956. Roman.

    Livre de André de Richaud

    Peut-être lassé par ses romans sérieux et ombrageux, André de Richaud s'amuse, se joue du lecteur, commence à la Dostoïvski avec un Raskolnikov des bacs à sable. Aloys (il manque le 'us... pour en faire la grande égérie adolescente. Peu de hasard.) : personnage au pathétisme outré, à la furie rentrée dont la frustration gonfle les mots côteleux d'un verbe prêt à exploser.
    L'Étrange visiteur est un roman policier qui tourne court, un thriller qui fait long feu, vire à la mascarade, à la pantalonnade pleine de chausse-trappes à gros panneaux. Richaud, féroce, habile, malin, dans les deux sens du terme, en dissipe illico presto les effets, démonte son décor pourtant si bien planté, désamorce tout. Le meurtre, le désespoir, la solitude sont un théâtre, autant s'en amuser. Dommage, tout compte fait : pliez bagage, rideau, plus rien à voir. Et le vent souffle sur la place déserte, soulève quelques balayures, fait souffler les tuyaux de la fontaine, comme si rien ne s'était passé, si ce n'est peut-être un roman de Claude Simon ?
  • La Tentation de Saint Antoine (1989)

    Sortie : 1989. Nouvelle, essai et peinture & sculpture.

    Livre de Antonio Tabucchi et José-Luis Porfirio

    Se faire se confronter écrivains et peintres, quoi de plus stimulant et de plus propice aux étincelles ? Pas mal de petits éditeurs ont tenté le coup (à l'origine l'idée de ma liste sur les collections). Pourtant tous semblent couler, disparaître sans faire de vagues dans l'indifférence la plus totale. Cette collection des Vues singulières n'aura connu que deux publications... Dans celle-ci Antonio Tabucchi, soit-disant inspiré par le tableau de Lisbonne, livre une nouvelle, « Voix portées par quelque chose, impossible de dire quoi », introspection fantastique ? Mon premier contact avec Tabucchi sera donc cette demi-teinte qui laisse deviner dans le jeu des nuances une certaine épaisseur. Tandis que le texte informatif sur Bosch est totalement quelconque, à oublier.
  • Au carrefour des étoiles (1963)

    Way Station

    Sortie : 1963. Roman et science-fiction.

    Livre de Clifford Donald Simak

    Il y a quelques chose de terriblement dramatique dans le statut d'Enoch Wallace. Un statut à la fois étrange et apprivoisé, pourtant connu de tout un chacun dans ce tiraillement entre la Terre, planète natale, la condition d'humain et le vertige galactique dans sa pléthore d'espèces si différentes.

    Je crois que j'aurais aimé être introduit à l'univers du roman par un fix-up, c'est-à-dire par un ensemble lâche de nouvelles, courtes si possibles, présentant toute une ribambelle d'aliens, de formes de vies étranges, brossant une galerie de portraits extraterrestres où les chutes se trouveraient dans les mœurs étranges, les réactions à première pensée incompréhensibles ~ lost in translation : mini-précis d'exobiologie, de xéno-morale et de linguistique-fiction. En somme, faire comme le cycle des Robots d'Asimov mais transposé à la vie extraterrestre ! Mais Simak devait bien installer un semblant d'intrigue et de suspense, ne serait-ce que pour servir de catalyseur aux atermoiements d'Enoch Wallace, cet étranger en terre familière. Pis, il y a ce virage semi-mystique avec un deus ex mystica prévsible trop à la mode à l'époque de l'Âge d'or.


    « Nos horizons sont si éloignés et nous n’en percevons qu’un si faible fragment, soliloquait Enoch. Même aujourd’hui, avec ces fusées qui s’élèvent au-dessus du cap Canaveral sur un sillage de feu pour briser tant de chaînes séculaires, que ces horizons sont étrangers à nos rêves ! »

    « Ces changements, Enoch les avait à peine remarqués jusqu’à présent et il se demandait pourquoi il en prenait ainsi brusquement conscience ? Était-ce parce qu’il envisageait de se détourner des étoiles pour redevenir vraiment un homme attaché à la Terre ?
    Le vent froid qui paraissait souffler de quelque dimension irréelle ignorée le fit frissonner. Mais quelle espèce d’homme était-il, en définitive ? C’était la première fois que cette question lui traversait l’esprit. Un homme hanté, condamné à n’être ni tout à fait étranger ni tout à fait humain, un homme divisé, écartelé entre deux loyalismes contradictoires ? Un hybride culturel qui ne comprenait ni la Terre ni les astres, débiteur de l’une comme des autres mais ne payant ses dettes à personne ? Un errant sans feu ni lieu incapable de savoir où était le bien et où était le mal pour avoir connu trop de définitions (d’ailleurs logiques) et du bien et du mal ? »
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