Lectures et commentaires (2019)

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111 livres

par Elouan

Illustration : Tableau d'Anders Zorn

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  • Je suis un chat (1905)

    吾輩は猫である - Wagahai wa neko de aru

    Sortie : 1905. Roman.

    Livre de Natsume Sōseki

    12 décembre
    22 décembre

    (traduit du japonais par Jean Cholley)

    " …l’étude des humains ne peut progresser si on ne choisit pas un moment où ils ont des ennuis. À l’ordinaire, les hommes sont juste des hommes : ils présentent un spectacle banal et sans intérêt. Mais quand ils ont des ennuis, toute cette banalité fermente et se soulève par la grâce de quelque fonction mystérieuse, et on voit alors produire soudainement un peu partout des événements étranges, bizarres, insolites, inimaginables, en un mot des choses qui sont d’un grand intérêt pour nous, les chats."

    Le chat de Kushami se fait à la fois absent et omniprésent dans le roman de Sôseki. Une position idéale pour un narrateur, car en tant que personnage, le félin pour qui le repos présente manifestement beaucoup plus d’intérêt, ne se risque qu’à quelques rares escapades, telles que la poursuite de vétilles, de cigales ou de mante-religieuses. Comme s’il regardait un feuilleton passionnant — il n’a rien de mieux à faire —, le chat se contente de commenter les agissements et les paroles du curieux groupe d’amis que forme l’entourage de son maître. Il est d’abord très drôle de voir à quel point Sôseki rend les préoccupations de Kushami et ses amis intellectuels aussi vétilleuses que celles du narrateur.

    On peut se prendre d’un léger doute en tant que lecteur, ne sachant pas si cette suite de blagues et d’enfantillages va mener où que ce soit (apparemment, l’auteur s’est lui-même lassé de l’aventure). Mais pour tous ces amis qui glosent nonchalamment sur des sujets ridicules ou plus sérieux, il y a un choix à faire entre le mensonge fantasque, gratuit, désintéressé d’un Meitei, et le mensonge utile et pragmatique. Un pessimisme se mêle génialement à l’ironie lorsque Sôseki nous dit que c’est toute la société japonaise qui s’est vautrée dans cette dernière option.

    501 pages – Gallimard (Connaissance de l'orient)
  • Le Livre de l'intranquillité

    O Livro do desassossego por Bernardo Soares

    Sortie : 1982. Journal & carnet et aphorismes & pensées.

    Livre de Fernando Pessoa

    relecture
  • Les dieux ont soif (1912)

    Sortie : 1912. Roman.

    Livre de Anatole France

    12 décembre
    17 décembre

    Qui veut faire connaissance avec le sympathique Evariste Gamelin, un peintre à la manque ayant beaucoup plus l’air d’être dans son élément le jour où l’on commence à trancher des têtes à tour de bras, en particulier lorsqu’il obtient de participer en tant que juré aux tribunaux révolutionnaires de la Terreur ? Anatole France découpe, dans la vie de cet homme comme dans cette période de l’Histoire de France, plusieurs lamelles, sans faire grand cas des liens de causes et d’effets. En décrivant constamment des mouvements de foules, des cris, des éclats de gens emportés dans leurs idéaux, on sent que France s’attache à peindre, avec un certain régal, une fresque de ces années 93-94.

    Régal partagé ? Bof. Un portrait beaucoup plus fouillé de son Evariste Gamelin aurait donné de la profondeur à cette fresque, mais le romancier a préféré étirer ce dernier en longueur, quitte à donner l’impression de se répéter. Ne m’attendant pas trop à aimer ce livre, j’y ai pourtant trouvé quelquefois du goût : par quelques traits, la démence maniaque de Gamelin se manifestait de temps en temps et le rendait très intriguant.

    "Il lui demandait comment s’était formée cette liaison, si elle avait été longue ou courte, tranquille ou troublée, et de quelle manière elle s’était rompue. Et il revenait sans cesse sur les moyens qu’avait employés cet homme pour la séduire; comme s’il avait dû en employer d’étranges et d’inouïs. Toutes ces questions, il les fit en vain. Avec une obstination douce et suppliante, elle se taisait, la bouche serrée et yeux gros de larmes.
    Pourtant, Evariste ayant demandé où était à présent cet homme, elle répondit :
    ― Il a quitté le royaume.
    Elle se reprit vivement :
    ― … la France
    ― Un émigré ! s’écria Gamelin
    Elle le regarda, muette, à la fois rassurée et attristée de le voir se créer lui-même une vérité conforme à ses passions politiques, et donner à sa jalousie gratuitement une couleur jacobine."

    254 pages – Calmann-Lévy
  • Corps séparés

    Livre de Clarice Lispector

    8 décembre
    11 décembre

    (traduit du portugais par Jacques et Teresa Thiériot)

    Clarice Lispector s'intéresse aux non-dits, aux complications de toutes sortes, celles qui se nichent dans les rapports que les personnages ont entre eux, ― enfants, adultes, ou animaux ― celles qui les démangent et que par ailleurs la romancière brésilienne n'a pas l'intention d'expliquer. Il est difficile de démêler de quoi on parle dans ces nouvelles, quel est le sujet : le récit consiste en un tissage compliqué de sentiments et de désirs, sentiments de défiance ou de perplexité, désirs de conformité ou désirs de chosifier autrui.

    Du reste on reconnaît bien les frictions, les frottements ― jamais de guerre déclarée ― engendrés par la proximité des êtres, les incertitudes (contaminant le texte et le lecteur) des personnages quant à savoir ce qu'on attend d'eux. Clarice Lispector revient inlassablement sur toutes ces tensions larvées, elle y revient avec une fascination communicative. L'ensemble des images et des individus créent une ossature tout à fait charnelle : l'autre est d'abord un corps, le titre du recueil est bien choisi...

    158 pages – Antoinette Fouque (Des femmes)
  • L'Immoraliste (1902)

    Sortie : 1902. Roman.

    Livre de André Gide

    5 décembre
    7 décembre

    Dans son égotisme, Michel se livre à un difficile combat contre son éducation, contre l'être qu'il était, celui que ses amis ont connu. Le présent de Michel, c'est une échappée, une poursuite pour sa liberté en partant, avec sa femme, d'Algérie, pour aller en Normandie, en Suisse puis en Italie. Michel se livre à un profond examen de son corps, évoque plusieurs attirances : il s'agit de retrouver un élan vital à tout prix, fuir la maladie qui l'a jeté dans une sorte de torpeur. Gide décortique cette introspection, rentre dans les détails en ne nous épargnant rien de la hideur à laquelle Michel est exposé. Michel a du courage et arrive à s'en sortir, parfois, même si la maladie le rattrape. Il s'agit de se concentrer sur le présent, sur l'énergie physique et mentale que nécessite pour lui cet effort. Adieu les souvenirs, adieu le passé, adieu les ruines, adieu les morts, fussent-ils illustres !

    Michel est peu sympathique, Gide l'a lui-même reconnu. Les méandres de son égoïsme (celui de Michel), mêlés au sang et à la transpiration, font que la lecture est parfois étouffante, on tourne un peu en rond à force de solipsisme. Tout cela est voulu. C'est par ailleurs dans un style posé, sculptural mais sans lourdeur, parfois même ciselé, que Gide explique les retranchements intellectuels de son "héros" ; on touche également à la beauté lorsque Michel fixe son attention sur des éléments extérieurs.

    182 pages – Folio (Gallimard)
  • Un bonheur parfait (1975)

    Light Years

    Sortie : 1975. Roman.

    Livre de James Salter

    30 novembre
    7 décembre

    (traduit de l'anglais par Lisa Rosembaum et Anne Rabinovitch)

    James Salter ne s’appesantit pas sur chaque détails décrivant la vie de ses personnages, mais il en donne une multitude. Des tout petits détails, comme des choses plus significatives, ainsi que des grands changements, ceux qui engagent toute la vie. Avec des phrases très courtes et de nombreuses ellipses, le romancier américain reste dans l’effleurement de ces existences partagées bon gré mal gré, il leur donne une couleur, celle d’un ciel d’été ou bien des teintes feutrées ou amères.

    Mes impressions sont jusqu'au bout restés légèrement contrastées, mais je pense que cela tient au fait que l’équilibre du roman est délicat. Il y a comme un léger flottement où l’on se demande si tout cela n’avance pas : les conversations sont, à cause de la bêtise des personnages, parfois à la limite de l’insipide. Le style de Salter se déploie de façon irrégulière, mais en de puissantes décharges, c’est ce qui donne de l’ampleur à cette histoire, en près de quatre cent page le survol très rapide de ces existences. Une forme de grâce est aussi cause de ce léger flottement.

    396 pages – Points (L’Olivier)
  • La Déchéance d'un homme

    Ningen Shikkaku

    Sortie : 1948. Roman.

    Livre de Osamu Dazai

    1er décembre
    4 décembre

    (traduit du japonais par Georges Renondeau)

    Publié juste l’année de la mort d’Osamu Dazai ce roman éclaire dans une certaine mesure l’attitude du personnage d’un autre roman d’Osamu Dazai (Soleil couchant, publié un an plus tôt) : Naoji, un aristocrate qui fréquente les bas-fonds, ruine sa famille et sa santé dans une volonté d’auto-destruction. La déchéance d’un homme prend la forme d’un portrait moral et physique d’un homme, Yôzo, dont les habitudes ressemblent beaucoup à celles de Naoji.

    On a de nouveau cette technique qui consiste à laisser un premier narrateur découvrir les carnets constituant l’essentiel du livre, dans lesquels Yôzo a raconté sa propre vie, accompagnés de quelques photos. La technique est certes rebattue mais appropriée et effroyablement efficace : « l’enquête » initiée par un simple professeur d’université révèle un portrait d’une précision extrême : alcool, drogue, démence, tentative de suicide. Le roman d’Osamu Dazai inspire un net mal-à-l’aise parce qu’il nous plonge franchement dans les obsessions de Yôzo. Il y a certainement de la sincérité dans cette confession brutale, mais en ce qui me concerne elle met en évidence qu'une certaine distance me convient mieux. Celle, par exemple, d’Akutagawa.

    159 pages – Gallimard (Connaissance de l’Orient)
  • Paul et Virginie

    Sortie : 1788. Roman.

    Livre de Bernardin de Saint-Pierre

    26 novembre
    29 novembre

    Ce livre si célèbre par son titre ne jouit plus d’une réputation lumineuse depuis longtemps. Paul et Virginie prend la poussière dans les bibliothèques, pour autant qu’il s’y trouve. Celui qui se hasarde à (re)découvrir ce roman goûtera peut-être le style de Bernardin de Saint-Pierre dans la description des arbres, des oiseaux, des nuages et des reflets sur l’eau. Autant d’éléments pour dire ce que les personnages ressentent, mais d’une manière très simpliste. Tout le récit subit les nombreux assauts de cette sentimentalité où tout est parfait lorsque rien ne change, lorsque tout le monde reste côte à côte dans ce havre de bonheur et de gentillesse. Forcément, un tableau aussi idyllique a de quoi laisser sceptique. On sait que B. S. P a voulu donner à ce tableau une portée morale, et il est d’autant plus triste de se rendre compte que l’éthique prend tout son sens de façon tout aussi ridicule que ces élans d’émotions s’expriment.

    225 pages – Rencontres
  • Le Journal de Tosa (1004)

    Sortie : 1004. Récit.

    Livre de Ki No Tsurayuki

    24 novembre
    26 novembre

    (traduit du japonais par René Sieffert)

    Critique.

    74 pages – Verdier
  • Les Confessions d'un mangeur d'opium anglais (1822)

    Sortie : 1822. Autobiographie & mémoires.

    Livre de Thomas De Quincey

    20 novembre
    25 novembre

    (traduit de l'anglais par Pierre Leyris)

    Loin d’être une mention inutile, le dernier mot du titre (dans notre traduction française) revêt une signification particulière pour De Quincey, une marque distinctive, qui équivaut à « gentleman », attendu que, tout le monde le sait, les anglais sont nantis de cette qualité dès la naissance. Notre manie de raccourcir les titres ne devrait pas nous faire oublier que c’est donc en gentleman que se présente notre « mangeur d’opium ». S’il parle de sa propre personne, ce n’est qu’en tant que spécimen ayant l’expérience de l’opium, afin de faire avancer les connaissances à ce sujet. Dans son amour pour les classiques, De Quincey évoque assez rapidement l’Anatomie de la mélancolie ― ouvrage célèbre sur ce « mal anglais », et plus clairement le mal d’une personnalité oisive ― il a également recours au grec de façon régulière, dispose son livre de manière étrangement démonstrative.

    Mais de même qu’il y a un flou entretenu sur les causes qui ont déterminés notre narrateur à faire usage d’opium, de même le lecteur ne sera pas beaucoup plus éclairé qu’avant sur cette drogue, et tant mieux si ce n’est pas son intérêt. De Quincey s’abandonne, dans Suspiria, à la description de ses rêves. Si ceux-là sont le résultat du psychotrope, les digressions à n’en plus finir de l’auteur rendent l’exposé chaotique, d’autant plus que le manuscrit a subi de graves préjudices. Tel est cependant l’esprit du livre qui consiste à saborder toute cette tentative encyclopédique, pour laisser libre-cours à une fantaisie langagière. Malgré la redondance des images et une emphase parfois ennuyeuse, le ton reste délicieux, Pierre Leyris disait assez justement de sa prose qu’elle est « extraordinairement musicale ». J’avais le sentiment d’attaquer un livre drôle en commençant Les Confessions d’un mangeur d’opium anglais, oui et non, disons que tout cela ressemble à un savant mélange de joie et de mélancolie.

    396 pages – Gallimard (L’Imaginaire)
  • Sur les ossements des morts (2009)

    Prowadz swoj plug przez kosci umarlych

    Sortie : 2009. Roman.

    Livre de Olga Tokarczuk

    14 novembre
    22 novembre

    (traduit du polonais par Margot Carlier)

    Une atmosphère inquiétante prédomine dans le roman d’Olga Tokarczuk, Sur les ossements des morts. Une vieille femme seule, Janina Doucheyko, raconte les événements en train de se produire dans ce village polonais excentré, non-loin de la frontière Tchèque. Les autres habitants ― comptant une majorité de chasseurs ― nous sont présentés par elle comme des êtres violents et sans scrupules. On ne sait pas très bien démêler le vrai du faux dans ce que dit Janina Doucheyko toutefois, tant sa narration est accaparée par ses obsessions (notamment pour l’astrologie), ses interprétations fantaisistes des faits, ainsi que ses mensonges probables.

    La critique de mœurs arriérées, de la part d’Olga Tokarczuk, est manifeste. La romancière met en évidence le caractère oppressant de l’environnement auquel le monde intérieur de Janina Doucheyko se trouve en butte et le déforme, mais pour rendre cet environnement plus terrifiant encore. L’issue de ce cauchemar est un peu courue d’avance, mais le roman contient quelques fulgurances poétiques.

    282 pages – Libretto
  • La ville atlantique

    Récit.

    Livre de Yves Navarre

    9 novembre
    14 novembre

    Ces cinq récits d’Yves Navarre, publiés de manière posthumes, prennent encore une fois la forme d’un journal. Un journal où sont retranscrites des pensées saisies au vol ; où l’écrivain, accumule les notations sans donner d’autre fil conducteur que le mouvement de cette pensée. On y retrouve dans des détours allusifs l’un des thèmes récurrents dans toute l’œuvre d’Yves Navarre, la sensualité. Ces cinq récits sont également inspirés par l’idée de créer un avatar du nom d’Abel Klein, « Il parlait de lui comme de quelqu’un qu’il eût souhaité pouvoir aimer et admirer » écrit-il, tout en évoluant de Fénétrange à la rue Jeanne Mance (Montréal). Dans ces cinq récits, il y a donc cette mise-en-scène du quidam sans autres événements que ceux de la pensée. Même si on sature parfois dans ce flux légèrement incolore, il y a quelque chose comme un élégant vague-à-l’âme dans le mouvement de cette prose.

    88 pages – Actes Sud
  • Le Nain

    Dvärgen

    Sortie : 1944. Roman.

    Livre de Pär Lagerkvist

    4 novembre
    13 novembre

    (traduit du suédois par Marguerite Gay)

    Dans son propre journal Piccolino ― le nain ― est la plupart du temps passif, demeure essentiellement témoin des événements, il n’évolue par ailleurs jamais de façon positive. Il n’expose pas seulement ses propres petitesses ou ignominies ; il témoigne, juge son entourage. Pour l’une ou l’autre, il passe d’un sentiment d’admiration ― toujours nuancé de condescendance ― à un mépris insondable, qu’il décrit très complaisamment. Le « monde » dont il s’est fait le témoin est très circonscrit, mais il s’y instaure un désarroi symptomatique des grands changements que connaît la société italienne à l’époque de la Renaissance. Les superstitions les plus diverses sont encore omniprésentes ; on commence à imaginer les machines du futur et on dissèque des cadavres humains, au grand scandale de certains. Des catastrophes s’ajoutent à tout cela pour achever le tableau d’une époque trouble.

    Le tableau se brouille par intermittence. Dans ses obsessions, le narrateur l’oublie au profit de constantes mesquineries et de la médiocrité humaine. Le roman de Pär Lagerkvist, c’est ce mélange entre la confusion du nain en proie au ressentiment, et le trouble d’une époque ; avec des personnages, fussent-ils prince, beaucoup plus vils que ne le laisserait imaginer un récit historique proprement dit. Un mélange, une sorte de brouillard, qui traduisent l’insignifiance ou la solitude de l’individu. L’arrière-plan qui ressort de tout cela est toutefois beaucoup plus intéressant que celui qui le dépeint : on s’habitue bien vite à Piccolino, sa rage impuissante parvient assez faiblement à susciter la sympathie.

    212 pages – Stock
  • Journal (1867)

    Journal & carnet.

    Livre de Anna Dostoïevski

    29 octobre
    7 novembre

    (traduit du russe par Jean-Claude Lanne)

    Il n’y a ici pas lieu de douter du talent d’écrivain d’Anna Dostoïevski. Pourtant, il est très difficile de s’en rendre pleinement compte dans ce Journal qui, l’apprend-on dans la préface, selon le souhait de son auteur, était destiné à la destruction. Quelques rares passages nous donne une idée de sa vision des choses au moment où les Dostoïevski séjournent en Suisse ; ce qu’elle écrit sur le Lac Léman, sur la venue de Garibaldi à Genève ou sur sa façon de saisir l’être qu’elle fréquentait. Pour le reste, son énergie créatrice est brisée par un quotidien répétitif, lequel est rythmé par les sempiternels problèmes d’argent du couple, par l’humeur extrêmement instable du romancier russe.

    235 pages – Syrtes
  • L'honneur et l'argent (1914)

    Sortie : 1914. Roman.

    Livre de Constantin Théotokis

    3 novembre
    6 novembre

    (traduit du grecque par Lucile Arnoux-Farnoux)

    Peut-être est-il un peu exagéré de dire que ce livre de Constantin Théotokis est un roman, et non une nouvelle ; en tout cas, L’Honneur et l’Argent est vraiment le contraire d’un roman foisonnant ! Dès la quatrième de couverture l’intrigue est énoncée, en une phrase tout est dit. Un mariage d’amour est rendu impossible pour une histoire de dot, et naturellement, tout se complique par un sentiment d’honneur ou de convenance (une épouse n’est pas censé travailler). Les points de vue divergent, mais Constantin Théotokis ne s’intéresse pas spécialement à donner tort ou raison à qui que ce soit, quand même les personnages, de l’oncle d’Andréas à la mère de Rini, sont présentés sous un jour différents les uns des autres.

    Sous forme de monologue intérieur, l’écrivain grecque fait s’alterner les points de vue, et finalement, ceux-ci convergent, pour faire ressortir une situation invivable pour tout le monde, et qui semble ne pouvoir déboucher sur une autre issue que celle que l’on avait pressentis. On ne passe d’un point de vue à l’autre sans que soit amorcé une description du paysage corfiote, où l’on sent des relents d’amertume et de fatalisme, qui relèguent le dénouement sur la touche. Constantin Théotokis a voulu baigner son histoire dans une ambiance colorée, le bord de mer et le marché, animé par différents dialectes ― difficile à restituer à la traduction, selon l’aveu de la traductrice. On sort un peu frustré et morose de cette novella, où les enjeux du récit ― certes pas exceptionnels ― ne sont mis en valeur que par cette tonalité d’ensemble, hélas totalement dépourvue d’ironie, accablante de ce fait.

    128 pages – Cambourakis
  • Vie d'une amie de la volupté

    Kôshoku ichidai onna

    Sortie : 1686. Récit.

    Livre de Ihara Saikaku

    27 octobre
    3 novembre

    (traduit du japonais par Georges Bonmarchand)

    On trouvera dans ce livre d'innombrables détails sur Yoshiwara, où la narratrice, cette « amie de la volupté », passa sa vie, y exerça le métier de « marchande d’amour ». Sachant quelle importance eut ce quartier, qu'il se peut qu'il fut dans une certaine mesure le reflet de la société nippone du dix-septième siècle ; on peut presque se dire que le roman de Saikaku va, à la manière d'un guide, nous faire pénétrer dans les arcanes de cette culture ancestrale. On fait fausse route. Au lieu de réalisme, parlons plutôt d'une minutie qui nous perd dans une multitude d'usages minuscules, dans les vêtements ou les oreillers "de bois". On reprend quelquefois son souffle en profitant du talent de l'haïkiste pour tracer fugacement un paysage.

    En fait de reflet, nous en avons un aux contours indiscernables, et c'est peut-être cela qu'on appelle le "monde flottant", c'est-à-dire un monde fait d'autant d'impermanence que d'apparences, de tromperies, de jeux et de mensonges, en somme, d'irréalité. On s'y perd à plus forte raison s'il on est un lecteur occidental et néophyte en culture japonaise (et même si on ne l'est pas, j'imagine). Les intrigues, fourberies et vicissitudes racontées sont peu dissemblables mais sont assez souvent dotées de vérités psychologiques.

    207 pages – Gallimard (Connaissance de l'Orient)
  • Le Système périodique (1975)

    Il sistema periodico

    Sortie : 1975. Roman.

    Livre de Primo Levi

    19 octobre
    27 octobre

    (traduit de l'italien par André Maugé)

    Le point de vue de Primo Levi sur son propre livre est intéressant : bien qu’il reprenne des faits concrets de sa vie, raconte des histoires « non inventées », l’auteur nous dit qu’il ne s’agit d’une autobiographie qu’uniquement dans la mesure où toute œuvre l’est. Il est certain que Le système périodique n’est pas un manuel de chimie non plus, bien qu’il contienne beaucoup de chimie, matière qui n’a jamais été un centre d’intérêt pour moi. Mais toutes ces histoires de chimie deviennent prenantes sous la plume de Primo Levi dans un sens qui est développé dans les chapitres Argent et Carbone, sens qui résume ce qu’est le livre après qu’on ait tout ce qu’il n’est pas.

    Un chimiste racontant ses expériences de chimiste raconte sa vie, mais sans doute est-il (Primo Levi) mieux fondé à parler de « métier de vivre ». On ne tarde pas à s’apercevoir que Le système périodique est tenu par une structure rigoureuse ― notamment chronologique ―, et pourtant, son livre dégage une impression de fragments épars. L’anecdote prévaut sur le récit linéaire. Les histoires racontées ici sont toutes particulières, toutes signifiantes, minuscules parfois, très souvent drôles, laissent songeur à d’autres moments ou bien traduisent l’émerveillement de Primo Levi devant l’un des domaines de l’existence humaine, la chimie.

    "Arrivé à ce moment de la vie, quel chimiste, devant le tableau du Système périodique ou les index monumentaux de Beilstein ou de Landolt, n’y retrouve, épars, les tristes lambeaux, ou les trophées, de son propre passé professionnel ? Il suffit de feuilleter un manuel quelconque, et les souvenirs surgissent en grappes"

    277 pages – Livre de poche
  • Les Gais Lurons (1882)

    The Merry Men

    Sortie : juin 1882. Nouvelle.

    Livre de Robert Louis Stevenson

    23 octobre
    25 octobre

    (traduit de l'anglais par Théo Varlet)

    Pour écrire ce livre, Stevenson est parti des impressions que lui a laissé « une de ces îles de la côte ouest de l’Écosse » a-t-il raconté dans une lettre. La trame, sur fond de « fascination du mal » est délibérément confuse, mêlée aux éléments naturels ou fantasmé du décor ― épaves, tempêtes, fantômes, roches, mer sombre, personnages ou entités hostiles ― forment un tout organique, tributaire de l’ambiance que Stevenson a voulu créer ici.

    Dans l’espace d’une novella, l’auteur concentre, ramasse ses images. Ce sont les descriptions qui mettent le récit en mouvement ; on sent nettement que par l’entremise d’un moment poétique fort, Stevenson a voulu se faire « passeur d’impressions » et l’on est convaincu, eu égard à son efficacité, et même si c’est un peu forcé, qu’il y parvient.

    "…de longues minutes, qui nous parurent des siècles, s’écoulèrent avant que la goélette se montrât soudain, pendant une brève seconde, se détachant sur une masse d’écume phosphorescente. Je vois encore sa grande voile, sous tous ses ris, battre lâchement, tandis que le bout-dehors balayait lourdement le pont ; je vois encore la silhouette noire de sa coque et me figure distinguer une forme humaine cramponnée à la barre."

    90 pages – Mille et une nuits
  • Senilità (1898)

    Sortie : 1898. Roman.

    Livre de Italo Svevo

    18 octobre
    24 octobre

    (traduit de l'italien par Paul-Henri Michel)

    C'est une ironie élégante, mais assez légère aussi, qui s’exprime dans les livres d’Italo Svevo. Si légère que d’un livre à l’autre, j’oublie pourquoi il m’a autant amusé. Il y a un côté sinistrement ridicule dans les aventures de ces personnages si pitoyables, parfois exaspérants, que j’hésite entre la compassion et la pitié. Pour Senilità, j’ai trop souvent oublié de rire. Sans doute parce que le côté comique se laisse complètement dominer : soit par l’auto-apitoiement délirant d’Emilio, soit par le vrai drame qui s’insinue peu à peu dans le roman.

    Pour décrire en long en large et en travers les mécanismes mentaux d’un jaloux, Svevo examine son personnage (Emilio) au plus près, et je dirai que c’est là qu’il ne s’en sort plus. Je regrette que la narration s’embrouille bien trop dans cet aveuglement peu ou prou consenti, dans ces pleurnicheries… Ou bien dans cet égoïsme qui détruit censément la simplicité des rapports entre ces personnages dans le fond pas si intéressant que ça. Sauf peut-être la sœur. Où est passé l’ironie de Svevo ? je l’ignore.

    348 pages – Livre de poche
  • Regardez la neige qui tombe : Impressions de Tchékhov (1992)

    Sortie : 1992.

    Livre de Roger Grenier

    9 octobre
    15 octobre

    Aucune note ne précise si cette édition est un recueil de textes qui existaient ailleurs, de façon indépendante les uns des autres, ou si Roger Grenier a réellement voulu écrire "Regardez la neige qui tombe" sans structurer son ouvrage par une thèse ou un objectif précis. Roger Grener semble avoir écrit cette série de textes à propos de Tchékhov, tous très courts, dans un esprit d’improvisation sur un sujet ou sur un autre. En fait, tous ces textes sont biographiques : se dessine sous forme de mosaïque un portrait de l’écrivain russe, plus sombre que je ne le croyais. Mais si Roger Grenier nous fait entrevoir un homme dégoûté par la politique, y compris par les gens ; il nous montre aussi une foi dans un progrès humain ― celle en la civilisation, en la médecine ou la modernité technique ― peut-être animée par-là par sa détestation du monde paysan, du moujik idéalisé par Tolstoï… Roger Grenier nous parle aussi de l’altruisme de Tchékhov, celui qui l’a poussé à entreprendre ce long voyage (lequel a aussi fait l’objet d’un livre) pour l’île de Sakhaline.

    Se dessine également les ambiguïtés de Tchékhov, par l’entremise de ce que ses contemporains et ses proches pensaient de lui, par la mise au jour de certaines de ses déclarations. Roger Grenier souligne ces ambiguïtés sans beaucoup les commenter : globalement l’écrivain français s’efface de son propre livre, n’exprimant son point de vue ou parlant de lui qu’à quelques occasions. Si "Regardez la neige qui tombe" révèle ce qui fait que Tchékhov était quelqu’un de très intriguant à bien des égards, s’il y a aussi de la matière à propos de ses livres et du métier d'écrivains, j’aurais préféré qu’il y en eût plus, à la place de certains textes qui ne m’ont, je l'avoue, que passablement intéressés. Les quelques éléments sur l’art de la nouvelle, sur le rapport de Tchékhov au théâtre ou sur ses goûts littéraires ajoutent toutefois beaucoup d’intérêt au livre.

    233 pages – Folio (Gallimard)
  • Un monde sans rivage (2019)

    Sortie : . Roman.

    Livre de Hélène Gaudy

    9 octobre
    14 octobre

    Comme chez beaucoup d'écrivains depuis un certain nombre d'années, on trouve dans Un monde sans rivage cette confrontation entre le documentaire et la littérature. On se demande à un moment ou à un autre quelle est la part d'invention, quelle est celle du fait réel, celui qui a impliqué en 1897 la mort de Knut Frænkel, de Nils Strindberg et de S. A. Andrée. Hélène Gaudy a réunit de nombreux documents pour écrire son livre et d'une certaine manière pour écrire leur histoire. On y rencontre notamment la femme de Strindberg, Anna : On va jusqu'à évoquer, peut-être de façon inopportune, ce que cette femme a dû ressentir, évoquer son deuil et leur intimité avant le départ de Nils. Hélène Gaudy s'y prend malgré tout de façon très discrète, et l'on passe assez vite à autre chose, parce que le mouvement même du texte entraîne cela.

    Un monde se rivage est fait de chapitres assez brefs où Hélène Gaudy parle en passant de choses qui selon son intuition ― événements, personnes, livres ou films ― sont toutes plus ou moins connectées à l'expédition de S. A. Andrée, ou bien permettent à la romancière de filer une description précise et ciselée d'un désert blanc où l'on s'aventure avec nos trois protagonistes. Loin d'exposer le résultat d'une investigation, Hélène Gaudy ― si elle confie toutefois ses hypothèses ― digresse, imagine à sa manière le déroulement des faits, recrée le lieu de façon à ce que le lecteur le voit de la manière la plus nette possible.

    306 pages – Actes Sud
  • Histoire de ma vie (1825)

    Sortie : 1825. Autobiographie & mémoires.

    Livre de Giacomo Casanova

    13 septembre
    16 octobre

    Tome 1 et Tome 2
    Critique en cours
  • La Danseuse d'Izu (1926)

    Izu no Odoriko

    Sortie : 1926. Recueil de nouvelles.

    Livre de Yasunari Kawabata

    1er octobre
    8 octobre

    (traduit du japonais par Sylvie Regnault-Gatier, S. Susuki et H. Suematsu)

    Considérant la nouvelle comme supérieure au roman, William Faulkner disait que la tâche d’un écrivain était de tout dire le plus simplement possible, en l’espace de deux ou trois mille mots plutôt que quatre-vingt mille. Yasunari Kawabata a écrit quelques romans, et surtout beaucoup de nouvelles, parfois d’une forme extrêmement courte comme ses Récits de la paume de la main. Les nouvelles de Kawabata sont parmi celles qui correspondent le plus purement à cette vision des choses. Là gît pourtant sa principale « difficulté » : il y a dans sa limpidité la profondeur d’une sensibilité qu’une lecture trop hâtive ne saurait déceler. La nature de l’impact produit par ses nouvelles ― en ce qui me concerne en tout cas ― est celle du saisissement. Je n’ai pas réussi à parler, de manière spécifique, des cinq nouvelles, écrites entre 1926 et 1953, de La Danseuse d’Izu parce que j’ai trouvé cela à la fois difficile et vain. Comme dans un poème, genre dans lequel il n’a rien produit à ma connaissance, mais auquel il s’est dit de plus en plus attaché, l’essentiel est de se rappeler ses impressions. Le plus simple est encore de le lire ou de le relire.

    "Ce disant, l’envie me prend d’évoquer un pays très lointain, mais je ne vois rien, je ne sens que l’odeur de la pièce où je me trouve en ce moment.
    Une odeur morte, me suis-je dit, mais cela me fait rire.
    Je fus cette jeune fille qui ne s’était jamais parfumée.
    Vous en souvient-il ?"

    125 pages – Livre de poche
  • Le chateau d'Ulloa (1886)

    Los pazos de Ulloa

    Sortie : 1886. Roman.

    Livre de Emilia Pardo Bazan

    ― 1887

    23 septembre
    7 octobre

    Qui se demande pourquoi la littérature espagnole du XIXème siècle est si peu connue ? En lisant Clarín (auteur du roman La Régente) ou Emilia Pardo-Bazán, on a l’image d’un pays endormi, vieux. Nelly Clemessy replace cette idée dans le contexte d’un pays en retard sur le plan social et culturel. Un renouveau intellectuel est entrepris à la fin du siècle : les écrivains espagnols de cette époque sont en cela inspirés notamment par des écrivains français comme Zola, Flaubert ou Balzac. Chez Emilia Pardo-Bazán, on ressent cette influence comme un souffle poétique. Le lieu où se trame la sombre intrigue de son roman en est aussi l’un des personnages : vivant, monstrueux.

    D’une construction peut-être moins ambitieuse que celle de La Régente ― monument bâti avec force ironie par son compatriote, un ou deux ans avant ― Le Château d’Ulloa semble être d’une portée plus directe, plus énergique en quelques sortes. Un château transmue et respire toutes les sensations et le trouble, la haine ressentis par les personnages d’Emilia Pardo-Bazán, tandis que le fruit d’une composition est davantage caractérisé chez Clarín.

    347 pages – Viviane Hamy
  • Vingt-quatre Heures de la vie d'une femme (1927)

    Vierundzwanzig Stunden aus dem Leben einer Frau

    Sortie : 1927. Nouvelle.

    Livre de Stefan Zweig

    26 septembre
    29 septembre

    (traduit de l'allemand par Alzir Hella et Olivier Bournac)

    Ces vingt-quatre heures cristallisent les visions, les souvenirs, les impressions d'une femme, Mrs C., "une vieille dame anglaise très distinguée" ayant ruminé toute sa vie un épisode de son passé, de lorsqu'elle avait une quarantaine d'années. C'est à la suite de certaines circonstances annexes et d'un débat houleux qu'un premier narrateur rencontre cette femme et que celle-ci, lui (et nous) racontant sa vie, devient la narratrice pour la quasi-intégrité du livre.

    "La plupart de gens n'ont qu'une imagination émoussée. Ce qui ne les touche pas directement, en leur enfonçant comme un coin aigu en plein cerveau, n'arrive guère à les émouvoir; mais si devant leurs yeux, à portée immédiate de leur sensibilité, se produit quelque chose, même de peu d'importance, aussitôt bouillonne en eux une passion démesurée. Alors ils compensent, dans une certaine mesure, leur indifférence coutumière par une véhémence déplacée et exagérée "

    Cette assertion du premier narrateur rend bien l'ambiance dans laquelle commence le roman, et ce qui rend possible cette confession. On a cette question : une femme peut-elle du jour au lendemain tout abandonner pour une passion qui ne durera pas ? En fait, je ne peux pas m'empêcher de trouver le roman boiteux à cause de cette première partie. Mrs C. est beaucoup plus crédible en tant que narratrice ― d'un récit écrit, d'ailleurs : on imagine mal cette confession dite oralement ― qu'en tant que personnage. On dirait que Zweig structure son roman uniquement sur un plan rhétorique, en comparant deux histoires ― celle de Mrs C. et d'une certaine Henriette ― dont on ne comprend que vaguement le rapport. La dimension sociale, traduite par cette question, semble ajoutée de force, ne s'ajuste pas de façon évidente avec ce qui, dans ces vingt-quatre heures, est fascinant : ce que cette femme a vu, ce qu'elle a connu, à commencer par les mains du fou des jeux qui l'a séduite.

    125 pages – Livre de poche
  • Drame de chasse (1884)

    Драма на охоте

    Sortie : 1884. Roman.

    Livre de Anton Tchékhov

    15 septembre
    20 septembre

    (traduit du russe par André Markowicz et Françoise Morvan)

    Tchekhov a vingt-cinq ans lorsque Drame de chasse est publié. Pour l’unique roman policier qu’il a écrit, il a eu l’idée de mettre la narration dans l’enjeu même de l’histoire : le texte qu’on lit (sauf l’introduction et la fin) est censé être de la main de l’un des personnages, Kamychov, juge d’instruction. Le récit est par ailleurs commenté par le directeur de rédaction auquel Kamychov a confié le manuscrit.

    Ce Drame de chasse est loin d’être de tout repos : que ce soit dans l’image qu’on nous donne de la société russe, dans la psychologie des personnages et en somme dans ce qui se produit dans ce roman très noir, vraiment très pessimiste. On dirait que le manuscrit de Kamychov a subi les outrages de toute cette noirceur : il y a des lacunes, des passages manquants (à cause du fait qu’ils sont jugés inutiles par le rédacteur, ou parce qu’ils ont été rayés ou perdus). Le manuscrit serait donc censé établir la vérité dans cette affaire policière, mais son auteur est aussi un sacré fripon… Si en revanche on imagine son manuscrit dans sa matérialité, qu’on en découpe plusieurs paragraphes, selon l’ambiance, le ton, la couleur de ces paragraphes ; on voit dans certains fragments soit des motifs picturaux (Françoise Morvan y voit des tableaux de Corot) soit un lyrisme d’une douceur qui contraste avec la brutalité du reste. Alors ce manuscrit, est-il du fait d’un fou ou d’un romancier ? Ou les deux ?

    317 pages – Actes Sud
  • Réparer les vivants

    Sortie : . Roman.

    Livre de Maylis de Kérangal

    5 septembre
    13 septembre

    Réparer les vivants commence brutalement. Le lecteur est immergé dans un environnement un peu particulier, conduit avec le personnage du début, Simon Limbres ― on se focalise sur un personnage différent à chaque fois qu’on change de chapitre ― dans la cellule d’un hôpital prenant en charge la transplantation d’un cœur vers un autre corps. Maylis de Kerangal passe très vite sur les événements. Elle décrit les lieux et les appareils ― on se croirait dans un roman de science-fiction ― dans une saturation de détails, de couleurs, de termes techniques… Elle laisse les personnages exprimer ce qu’ils ressentent dans le même mouvement, très rapide, au rythme des informations ajoutées entre les virgules. En un sens, le style de Maylis de Kerangal s’accorde bien avec son sujet. Le drame déclencheur se noie peu à peu dans cette narration ; où les points de vue des proches, comme ceux du personnel infirmier, se confrontent. Pour les proches c’est un drame, qui éclate par sursauts de nervosité, d’incapacité d’admettre une réalité… Mais on y oppose un tact professionnel : Il y a d’autres enjeux, même si on a par ailleurs affirmé que le drame des Limbres prévaut sur tout le reste : il y a malgré tout la vie du demandeur, il y a l’espace de travail d’un métier délicat, où la vie des uns et des autres ne doit pas s’interpénétrer.

    Mais pourquoi les trois quart de ce livre sont-ils si ennuyeux ? Je suis un peu perplexe quand on parle de Réparer les vivants comme d’un roman bouleversant. On conçoit que l’événement, la situation, dont on parle dans ce livre soit dramatique par essence. Mais selon moi, MdK atténue tous les affects liés à cet événement, cette situation. Il y a malgré tout quelques idées qui sonnent justes, mais leur quantité est bien pauvre par rapport à celle des notations qui me semblent tout à fait inutiles. En fait ces notations pourraient n’être pas inintéressantes si elles ne paraissaient pallier un manque de profondeur.

    299 pages – Folio (Gallimard)
  • Sentiments filiaux d'un parricide

    Sortie : . Essai.

    Livre de Marcel Proust

    9 septembre

    Il est certain que ce texte, écrit par Marcel Proust pour le Figaro et republié par les éditions Allia, peut être déconcertant pour le lecteur. Proust parle d’un drame, « un drame de la folie » qui nous paraît lointain ― de surcroît pour nous, à cent dix ans d’intervalle ― et qui, à cause de sa nature (il s’agit d’un fait divers), nous paraît également d’une sordide insignifiance. Comment une histoire comme celle d’Henri van Blarenberghe tuant sa mère et se tuant lui-même, peut-elle contenir de la « beauté morale » ? À la lecture de ce petit livre, tous nos doutes se dissipent, ou peuvent être temporairement mis de côté.

    Il n’arrive jamais, ou rarement ― par manque de temps ou par manque d’intérêt ― que nous soyons en mesure de voir dans un fait divers toute l’ampleur d’une tragédie, tant ces faits divers se confondent dans la masse des faits de même nature. Le fait avait été relaté le lendemain du drame par un journaliste, dans Le Matin et par Jean de Paris dans le même journal que celui de Proust. Connaissant ― de loin il est vrai ― Henri van Blarenberghe, Marcel Proust vit l’opportunité de contrer la trivialité de ces relations. On dispose, dans cette édition : du texte de Proust, de l’article du Matin et de celui de Jean de Paris mais aussi d’un texte de Gérard Berréby contenant le dernier paragraphe du texte de Proust, que le Figaro n’a pas pu accepter.

    Proust donne à cette histoire une ampleur qui est celle de la littérature, évoquant Dostoïevski. Ou bien précisément lui donne l’ampleur d’une tragédie, décryptant le drame, sous l’éclairage des pièces de Sophocle et de Shakespeare. Il y a dans le texte de Proust une substance qui nous le rend moins étranger, moins « sans rapport avec nous » que ne le ferait un banal article de presse. Cette substance toute subjective qu’il apporte, ce sont aussi juste ces quelques éléments qui donnent une saveur particulière au livre : Le passé existant toujours dans le regard d’une personne même fréquenté de loin, l’excellente description du temps que l’on se donne pour être « allègrement rattaché à l’existence qui, au premier instant du réveil, nous paraissait bien inutile à ressaisir », en lisant le journal.

    77 pages – Allia
  • Thérèse philosophe

    Sortie : 1748. Roman.

    Livre de Boyer d'Argens

    6 septembre
    8 septembre

    Si l’on philosophe dans ce roman, ce n’est pas seulement pour édifier cette transgression morale contre l’hypocrisie sociale et religieuse, c’est aussi pour jouer, pour parier. Parier que le désir est plus fort que la volonté, en l’espèce, et in fine dire que l’un n’est pas forcément l’ennemi de l’autre. On reconnaît là un des enjeux du XVIIIe siècle, que Boyer d’Argens résume non sans finesse et drôlerie. Si, dans Thérèse philosophe, l’on nomme toutes les parties anatomiques ― à l’exception de ce qui distingue le genre d’un autre ― c’est encore, dans une enfilade suggestive et esthétique, pour parler du désir. Tout dogme, toute menace de la honte ou de l’anathème ne saurait détruire les images liées au charnel, ou à l’appétit « nécessaire et vital ». Ce sont, dans ce roman, ces images, en tant qu’idées, qui fascinent.

    En cent cinquante pages Thérèse philosophe accuse toutefois quelques longueurs. Ces digressions, toutes joyeuses qu’elles sont, frisent parfois le pompeux, sans compter que les histoires se répètent dans d’assez inutiles lendemains. Boyer d’Argens n’a sans doute pas la sagesse d’un Vivant Denon (Point de lendemain).

    Soit dit en passant, en relisant une micro-nouvelle de Proust, « Avant la nuit », j'ai trouvé un passage qui illustre fort bien Thérèse philosophe :
    "Si l’amour fécond, destiné à perpétuer la race, noble comme un devoir familial, social, humain, est supérieur à l’amour purement voluptueux, en revanche il n’y a pas de hiérarchie entre les amours stériles […] si on affine la volupté jusqu’à la rendre esthétique, comme les corps féminins et masculins peuvent être aussi beaux les uns que les autres, on ne voit pas pourquoi une femme vraiment artiste ne serait pas amoureuse d’une femme. Chez les natures vraiment artistes l’attraction ou la répulsion physique est modifiée par la contemplation du beau."

    147 pages – Actes Sud
  • Dumala (1908)

    Sortie : 1908. Roman.

    Livre de Eduard von Keyserling

    2 septembre
    4 septembre

    (traduit de l'allemand par Jacqueline Chambon)

    Un roman qui aurait pu être une pièce de théâtre : pour Dumala, Keyserling a placé davantage de dialogue, dans l’économie du récit, que dans ses autres romans. À l’exception d’un acte ― manqué, du reste ― toute l’intrigue semble se dérouler ailleurs, confinant les personnages dans un rôle passif : ils commentent des faits graves ou infimes, discutent de tout ou de rien. Karola von Dumala, personnage mystérieux, échappe autant au lecteur qu'à Werner dont la perception ainsi que les sensations endossent la quasi-intégralité des faits ― clairsemés ― de la narration : on n’en sait pas plus que lui.

    Ces notations, dans les moments de quant-à-soi de Werner, sont si bien reliées avec les faits infimes des conversations distraites : la coloration des joues, la qualité d’un rire, la forme des ombres ou l’état d’une maison, et, oui, la mort d’une vieille dame aussi… mais ces faits dressent un voile sur un certain épisode, ils l’escamotent. C’est là l’ironie de Keyserling d’opérer une sorte de renversement des perspectives par rapport à Cœurs multicolores ; une ironie qui, par ailleurs, point en saillies féroces ou doucereuses. Cela dépend si elle se situe dans une parole ou dans la tournure des événements.

    "Il se pencha sur elle, la prit dans ses bras, l’éleva en l’air, très haut, dans la lumière du soleil. Elle poussa un cri et battit des bras comme un oiseau.
    « Oui, oui », dit-elle.
    Un geai répondit par son cri sonore et insistant comme s’il devait en faire part à la forêt tout entière."

    166 pages – Actes Sud