Cover Les magico livres 2025
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121 livres

créée il y a 8 mois · modifiée il y a 27 jours
Philoctète
7.3

Philoctète (-409)

Théâtre

livre de Sophocle

Annotation :

Ce qui m’a surtout attiré vers le Philoctète de Sophocle, c’est son côté Robinson à l’ancienne, bien ancré dans la mythologie grecque des dieux et héros, avec une bonne couche de tragique par là-dessus. Philoctète est en effet québlo sur son île depuis dix ans, boiteux depuis un temps équivalent faute de soin et a toutes les peines du monde à se substanter. Comble de la honte, il doit son salut au perfide Ulysse, lui-même qui avait ordonné de l’abandonner histoire de ne pas ralentir l’expédition contre Troie, et qui se voit charger maintenant de mettre la main sur l’arc magique du héros isolé.
Tout le tragique va alors consister en un long festin de couleuvres pour Philoctète. Se croyant sauver par Néoptolème, fils d’Achille confit d’honneur lui aussi embobiné par Ulysse pour jouer les intermèdes avenants, il va progressivement découvrir la véritable raison de son sauvetage – son arme et non sa personne – et son investigateur planqué, ne se montrant qu’au début et à la fin de l’œuvre. Pris dans cette pièce sur la honte, le déshonneur et leur digestion, l’ermite malgré lui va freiner des quatre fers pour ne rembarquer auprès de ses bourreaux, balançant sans cesse entre l’embarras de rejoindre les traîtres et les difficiles conditions de son isolement, à tel point qu’il faudra le deus ex machina d’Héraclès, son ancien poteau à qui appartenait l’arc et les flèches, pour le poser enfin sur le navire.

Gargantua
7.1

Gargantua (1534)

Sortie : 1534 (France). Roman

livre de François Rabelais

Annotation :

Les péripéties de Gargantua viennent surtout donner corps à un esprit savant et éclairé bouilli dans une grosse bouffonnerie ne se refusant aucune vanne salace ou crasseuse. On tire à grands coups de canon sur la scolastique et la vie monacale, brocardées comme parasites et creuses, d’où les nombreuses caricatures de moines (Janotus de Bragmardo notamment, doyen de la Sorbonne) ainsi que de leurs disciplines portant sur des préoccupations risibles (les deux partis opposés s’interdisant de se moucher ou de se torcher tant qu’on ne leur aura pas donné raison). De façon générale, les contemporains, d’où qu’ils viennent et quoi qu’ils fassent, n’échappent pas aux portraits conchiés, en particulier les parisiens perçus comme insupportables, noyés avec justice sous des litres de pisses déchargés par la jument de Gargantua.
On promeut par là-dessus une théologie et une philosophie portées sur la vie, défendues entre autres par Ponocrates, le second tuteur de Gargantua, succédant au sophiste scolastique Thubal Holopherne, ou par le frère Jean de Entommeurs, moine bagarreur et fêtard, secouant l’oriflamme d’une réclusion monastique active. La rencontre de ces différents pieux bons vivants aboutit à la fondation de l’abbaye de Thélèmes dont la devise, « fais ce que tu voudras », s’oppose à celles des scolastiques et de la savantasse Sorbonne.
C’est kool, surtout que le livre est agrémenté de bons mots, de poèmes, de chansons à boire ou non, de bruits et propos de fête, de propos humoristiques...

Premier Livre des Chroniques
6.2

Premier Livre des Chroniques

Diḇrei Hayyāmîm

Sortie : 1975 (France). Récit

livre

Annotation :

Récapitulatif des aventures bibliques jusqu’à maintenant (du moins, si on poursuit avec le livre 2 des Chroniques). On va surtout se focaliser sur les généalogies de héros ou de patriarches sans forcément s’arrêter sur les faits. C’est du moins le projet jusqu’au chapitre 10, où on se tape toute la bande d’Adam à Saul. Gros zoom ensuite, et presque sans transition, sur le règne de David, qu’on parsème de nouvelles informations par rapport aux livres précédents. On insiste beaucoup sur les fonctions des Lévites, leurs rôles de prêtres, leurs places dans la société, leurs règles et leurs accoutrements. On souligne bien sûr que tout le monde suit le plan divin d’où la prospérité caractéristique de la période. Avant le point de bascule qui ouvre le livre 2 des Chroniques, on achève donc sur la triste mais bienheureuse mort de David, sur l’intronisation de Salomon, encore favori de Yahvé qui lui a accordé selon son vœu l’infaillibilité de la justice, et sur le grand projet de David confié à son successeur, la construction du temple.

Deuxième Livre des Chroniques
6.3

Deuxième Livre des Chroniques

Diḇrei Hayyāmîm

Sortie : 1975 (France). Récit

livre

Annotation :

Suite et fin des Chroniques, qui pousse jusqu’à la conquête babylonienne et se permet même de dépasser les livres précédents en détaillant rapido le décret du roi perse Cyrus II mettant fin à l’exil des Israélites. Les dix premiers chapitres reprennent sur le règne de Salomon en étalant d’abord comme il faut sur sa superbe, sa richesse et son sens de la justice. Plus que dans les Rois, on s’attarde sur la visite de la reine de Saba, ses innombrables et incroyables cadeaux offerts au roi israélite et le parallèle existant entre les deux bienheureux monarques. Ça commence à puer progressivement au fur et à mesure que Salomon et ses schrabs se mettent à faire n’importe quoi et – horreur absolu – à accueillir des incroyants sans même envisager de les égorger.
Une fois Salomon mort, on retrouve alors la construction de la seconde partie du livre des Rois, le déballage des rois israélites jusqu’à la conquête, en se concentrant cependant sur le royaume de Juda. Comme dans le livre précédent, grosse insistance sur l’apostasie progressive qui s’empare du pays, malgré quelques « bons rois » qui surgissent de temps en temps. Beaucoup de massacres, de prophètes fous furax qui agitent des catastrophes, de grandes purges divines et de menaces extérieures, que ce soit le royaume d’Israël sécessionniste, l’Égypte, l’Assyrie ou Babylone. Yahvé, déçu de son peuple d’impies puants, le laisse petit à petit se faire bouffer par ces grandes puissances, d’abord l’Égypte qui vassalise le royaume de Juda, puis la Babylone de Nabuchodonosor II qui s’empare de tout et tout le monde, déportant les Israélites au quatre coins de son empire.

Ainsi parlait Sénèque
-

Ainsi parlait Sénèque (2015)

Édition bilingue latin-français

Sortie : 6 septembre 2015. Aphorismes & pensées, Philosophie

livre de Sénèque

Annotation :

Lus une compil' de textes philo de Sénèque : De la constance du sage, De la tranquillité de l'âme, De la Brièveté de la vie, De la vie heureuse et De la providence.
De la constance du sage, à destination d'un pote de Sénèque hésitant devant le stoïcisme, Sérénus, reprend les gros classiques de cette philosophie. On se fout peut-être du sage stoïcien, mais izy, car celui-ci est libéré des émotions superflues. Les railleries ne l’atteignent pas, car il n’a aucun orgueil mal placé. Tous les chagrins du monde, du désastre économique à la perte d’un parent, lui glisse dessus, car il sait que tout cela est inévitable, pas de son fait. Il développe une forme de pragmatisme pur, et quand il doit battre un esclave ou un bœuf, ce n’est pas par colère, mais par nécessité, pour effectuer une tâche ou appliquer une correction.
De la tranquillité de l’âme est lui aussi adressé à Sérénus, cette fois-ci converti au stoïcisme, mais qui sent son esprit encore « bâillonné », limité pour atteindre la vraie ataraxie. Sénèque va alors formuler un peu en vrac plusieurs réponses : le retrait relatif mais assuré de la vie politique, source de tracas (division entre les otiati, les oisifs tranquilles mais pas feignants, et les occupati, les pressés dans les affaires), l’acceptation du monde et de ses lois parfois vachardes, le bon comportement à adopter face à des situations stressantes (le sage, lui, est toujours peace, puisqu’il ignore la gêne). C’est surtout sur la course aux richesses que Sénèque va alerter son buddy, l’accumulation de biens entraînant des préoccupations et des prises de tête conduisant au malheur. Passage assez lourd (inattendu ?) là-dessus sur les livres et les bibliothèques trop fournies (comme celle d’Alexandrie), uniquement pour la montre et la démonstration d’une culture prétendue mais bien rarement possédée. Quelques bons auteurs choisis suffisent. De manière générale, faut être sobre et ça passe.
Pas mal dans la continuité de ce texte, De la brièveté de la vie échafaude une possible économie de son temps, trop souvent dépensé à la volée dans, forcément, les plaisirs vides, les gloires vaines, les honneurs creux. La sagesse consiste alors à organiser son temps autour de ce qui est juste et utile, et ainsi s’en affranchir, faire comme s’il n’avait plus prise sur le stoïcien.
[Suite dans les commentaires]

Vies minuscules
7.8

Vies minuscules (1984)

Sortie : 2 février 1984 (France). Récit

livre de Pierre Michon

Annotation :

Les huit vies décrites ici sous forme de huit chapitres sont celles de gens « du commun », croisés plus ou moins directement par Michon, mais aussi des individus aux existences fuyantes, discrètes, complexes. L’auteur déroule ainsi en aparté une anti-définition de la biographie, impossible car ne pouvant prétendre à la justesse. Ce réagencement touche forcément l’exercice autobiographique, car Michon se laisse largement filtrer derrière les vies qu’il raconte, et on se retrouve avec l’autoportrait d’un semi-paumé errant de petits boulots en rencontres tristes prétendant à l’art et la littérature tout en relevant la potentielle vacuité. C’est surtout la recherche prétentieuse et isolé de l’écrivain, ou plutôt de « faire l’écrivain », qu’il brocarde salement, comme dans cet extrait de la « Vie de Georges Bandy » : «  Dans ces mois funestes où je cherchais la Grâce, j’ai perdu la grâce des mots, du simple parler qui réchauffe le cœur qui parle et celui qui écoute : j’ai désappris de parler aux petites gens parmi lesquels je suis né, que j(‘aime encore et dois fuir ; la théologie grotesque que j’ai dite est ma seule passion, elle a chassé toute autre parole ; ma parentèle paysanne ne pourrait que rire de moi ou se taire avec gêne si je parlais, me craindre si je me taisais. »
L’écueil sur lequel se fracasse la biographie est alors incarné de diverses manières à travers le livre, et ce dès le premier chapitre consacré à André Dufourneau, orphelin élevé par les grand-parents Michon dont l’existence reste en partie fantasmée à travers ses origines obscures et ses pérégrinations moitié inconnues en Afrique. Le quasi même procédé est poussé plus loin avec le chapitre suivant, focalisé sur Antoine Peluchet, un ancêtre michonnique fugueur dont le père a rêvé jusqu’à sa mort une possible vie en Amérique, dans l’opulence des States ou, comme l’affirment les mauvaises langues, au bagne, et ce sans qu’on en sache beaucoup sur Peluchet qui disparaît vers le tiers de sa biographie. Toutes les vies ont alors à voir, peut-être par principe même, avec la narration et l’écriture : le père Foucault qui ne dit rien plutôt que d’avouer son illettrisme, les frère Bakroot, l’aîné qui se change en intello faiblard et le cadet qui se transforme en roublard ou encore Georges Bandy, abbé érudit condamné par son alcoolisme.

Les Souffrances du jeune Werther
7.2

Les Souffrances du jeune Werther (1776)

Die Leiden des jungen Werthers

Sortie : 29 septembre 1774 (Allemagne). Roman

livre de Johann Wolfgang von Goethe

Annotation :

Avant d’être la plaque tournante du récit d’amour romantique, le chédouvre de Goethe se glisse dans une filiation déjà bien essoré alors des romans épistolaires so XVIIIème siècle, copieusement fournis en focalisation psychologique et revirements de l’âme. Néanmoins s’explique son succès et se dévoile sa singularité dans son portrait d’un jeune bourgeois bien de son son temps, nourri aux lumières de son siècle, circonspect, voire hostile vis-à-vis d’une aristocratie bouffie de morgue et inquiet du sort populaire, célébrant les retraites naturelles et les villages bucoliques en opposition aux villes étendant déjà leurs tentacules. Werther, bien que contemplatif et aspirant au calme, se présente ainsi comme un révolté, surtout sous une forme intellectuelle, se gavant d’Homère puis d’Ossian et de culture littéraire mais se piquant de ne rien devoir aux livres. Le livre se répand aussi profusément en description de paysages et de portraits, lui donnant une bigarrure appréciable.
Reste la grosse passion pour Charlotte, immédiate et irrationnelle, qui intervient finalement que dans un deuxième temps mais qui n’en structure pas moins le texte. Plus cet amour apparaît comme impossible, plus Werther va s’isoler et s’intéresser à des figures de réprouvés, comme cet ouvrier agricole ayant violé l’amour de sa vie. Les dernières lettres, racontant l’ultime déchéance et la mort de Werther, sont signées par l’éditeur. Il y a donc bien une grosse tranche beurrée de tristoune mais qui accompagne tout un plat de peintures littéraires relativement sympatoches.

Faust
7.9

Faust (1808)

(traduction Gérard de Nerval)

Faust. Eine Tragödie

Sortie : 4 janvier 1999 (France). Théâtre

livre de Johann Wolfgang von Goethe

Annotation :

Bien plus que Les souffrances du jeune Werther, Faust fait péter le grand circus spectaculaire du romantisme, en ne s’interdisant aucune mise en scène bien gothiques (« gothico-baroque » oserons-nous dire). Outre l’incarnation du Dîable pompeusement rebaptisé Méphistophélès, on assistera au colloque de celui-ci avec Dieu himself et ses bons anges, des scènes de magie où l’eau et le feu jaillissent de trous forés dans des tables ou encore de sabbats maléfiques où des animaux parlants et bouffonnant dans tout les sens occupent une place substantielle. Cette grandiloquence s’incarne également dans les dialogues, à travers leur variété (des chansons de joyeux buveurs buvant et d’immondes sorciers sorcélisant) et la prédilection pour la réplique longue voire la tirade.
Dans ce gros feu d’artifice bourré de pétards, la quête de Faust, savant ennuyé cherchant du nouveau, finit par passer derrière le voile. On reste surtout pour le spectacle et les défis scénique que le texte impose au théâtre, notamment en terme d’effets spéciaux et de répartition sur scène des nombreux personnages et éléments de décor. Ça a pour conséquence un brin néfaste de rendre la scène d’exposition assez longuette et le grandiose grand final un peu abscons.

Le Conte de l’assassin
7.8

Le Conte de l’assassin (2023)

Le Chevalier aux épines, tome 2

Sortie : 14 juin 2023. Roman, Fantasy

livre de Jean-Philippe Jaworski

Annotation :

Tome 2 donc, qui a apparemment déçu pas mal d’amateurs du Vieux Royaume. Il faut dire que cette suite se montre moins diversifiée que son prédécesseur ou que Gagner la guerre, se taillant un axe très jeu-de-rôlesque certes bien assaisonné en naufrages, bastons, enquêtes dans la noblesse bromalloise ou dans l’urbanité interlope, digressions sur la situation géopolitique… La faute peut-être au retour total de Benvenuto qui tire toute la couverture à soi, bien qu’il permette à la verve jaworskienne tant vantée de s’épanouir une nouvelle fois. Résultat et pour ne pas mentir, j’ai avalé les pages comme un cochonou tant l’écriture se met au diapason d’une gouaille savante et folklorique tout en restant fluide. Je concède toutefois à la critique que ce livre 2 accuse certaines lenteurs, en particulier les longs chapitres d’exposition et de palabres sur la situation, au castel bromallois ou juste après le tournoi, presque entièrement composés de dialogues bavards parfois assez laborieux.
Mais ça reste cool, haletant jusqu’au bout, avec une sympatoche mission d’assassinat pour donner une directive à la dernière partie. Bon délire aussi la construction narrative en anti-Candide, Benvenuto le tueur crapuleux propulsé dans la bonne société chevaleresque aux codes plein d’honneur, amené par sa situation d’y jeter un regard critique.

Becket
8

Becket (1959)

ou l'Honneur de Dieu

Sortie : 2 octobre 1959. Théâtre

livre de Jean Anouilh

Annotation :

A classer sur le rayon « comment devenir un saint », à côté de Sous le soleil de Satan ou Silence. Du paillard ivrogne au service de Henri II Plantageunet, Becket va chercher à atteindre une foi sévère très François d’Assise avant la lettre, tournée vers les miséreux, bien qu’il se torture tout le long de la pièce pour savoir comment remplir cette sainte mission : abandonner toute richesse ? Utiliser son influence pour protéger les Saxons méprisés ? Dresser son oriflamme pour diriger un « camp de Dieu » ? Le grand paradoxe de cette quête est qu’elle s’incarne dans un monde rompu à la violence généralisée, tout le monde foutant sur la gueule de tout le monde. Les Normands vomissent les Saxons asservis, les Saxons rêvent de renverser les Normands pour leur passer à leur tour le joug sur la nuque, les Français et la papauté magouillent dans l’ombre, se servant de l’Église comme de n’importe quel outil afin d’accroître pouvoir et puissance… La mission impossible que s’est imposée Becket prend toute sa dimension dans sa relation avec le barbare et pourtant si veule roi d’Angleterre, son ami mal dégrossi mais persuadé que « tout ce qui est un peu bon en lui » vient de l’aspirant saint homme. Son pouvoir et son caractère exigent l’élimination de l’ami, ce dont il a bien du mal à se résoudre, tant est si bien que leur relation donne la structure de l’œuvre, un aller-retour entre la cruelle réalité et une aspiration au bien qu’on veut défendre malgré tout (d’où « l’honneur de Dieu »).

La Rage de l'expression
7.7

La Rage de l'expression (1952)

Sortie : 1952 (France). Poésie

livre de Francis Ponge

Annotation :

Méga projet : dans la continuité du Parti pris des choses, on prend un objet, quel qu’il soit, est on tente d’épuiser le langage à son égard, tout dire et tout raconter, en suivant de près les maximes suivantes : « Reconnaître le plus grand droit de l’objet, son droit imprescriptible, opposable à tout poème… Aucun poème n’étant jamais sans appel a minima de la part de l’objet du poème, ni sans plainte en contrefaçon. / L’objet est toujours plus important, plus intéressant, plus capable (plein de droits) : il n’a aucun devoir vis-à-vis de moi, c’est moi qui ai tous les devoirs à son égard. »
A travers les différentes pièces, Ponge va, comme à son habitude, multiplier les percées vers l’art poétique et les réflexions d’ordre plus général. Le tout est glissé dans les poèmes mêmes, comme dans « L’œillet » par exemple : « Étant donnée une chose – la plus ordinaire soit-elle – il me semble qu’elle présente toujours quelques qualités vraiment particulières sur lesquelles, si elles étaient clairement et simplement exprimées, il y aurait opinion unanime et constante : ce sont celles que je cherche à dégager. / Quel intérêt à les dégager ? Faire gagner à l’esprit humain ces qualités, dont il est capable et que seule sa routine l’empêche de s’approprier. / Quelles disciplines sont nécessaires au succès de cette entreprise ? Celles de l’esprit scientifique sans doute, mais surtout beaucoup d’art. Et c’est pourquoi je pense qu’un jour une telle recherche pourra légitimement être appelée poésie ».
Alors, suivant ces préceptes, Ponge tente tout un tas de trucs, comme par exemple réécrire infiniment le même texte quasi à l’identique sur Le mimosa. Comparé à d’autres de ses recueils ultérieurs, il y va mollo sur la vannouze, ce qui rend cette R.A.G.E. moins crispante. On notera également des revendications quasi politiques disséminées ici ou là, notamment contre l’ « obscurantisme » de l’époque que Ponge oppose à des Lumières non circonscrites au XVIIIème siècle et desquelles il se revendique, notamment à travers sa mission d’éclairer les choses sous tous les angles et dans tirer une connaissance, pourquoi pas poétique.

La Foire d'empoigne
7.6

La Foire d'empoigne (1962)

Sortie : 11 janvier 1962. Théâtre

livre de Jean Anouilh

Annotation :

Courte et tranchante, La Foire d’empoigne de Anouilh a surtout pour vocation de dépeindre l’absurdité de l’Histoire – piteusement avec un grand H – de son éternel recommencement qu’on devine sans effort derrière cette mise en scène judicieusement rapide des Cent Jours et des débuts de la Restauration. Napoléon et Louis XVIII _ les « grands hommes » - au parfum de cette mystification historique et de son progrès, arborent des personnages désabusés, volontairement cyniques, face aux jeunes idéalistes persuadés de servir la Cause ou la Nation.
Cette critique de tout sens de l’Histoire, et par extension de toute construction politique passant par une théorie de l’histoire ou du pouvoir, possède quelque chose d’anarchiste. Devant tous les Grands Mouvements, la guerres à n’en plus finir ou les Grosses Figures historiques taillées en grand guignols bedonnant pour l’occasion, mieux vos se retirer, planter ses choux et vivre sa petite vie, loin de la fureur creuse du monde. La brièvité de la pièce permet en outre de clairement déballer les réflexions d’Anouilh là-dessus, rendant La Foire d’empoigne moins riche et plus directe que ses consœurs.

Saison de la migration vers le Nord
7.5

Saison de la migration vers le Nord

موسم الهجرة إلى الشمال (Mawsim al-hijra ilâ al-shamâl)

Sortie : 1969 (France). Roman

livre de Tayeb Salih

Annotation :

A travers cette recherche tantôt poursuivie avec ardeur et démence, tantôt abandonnée de Mustafa Saïd, émigré soudanais devenu économiste coureur de jupons parti vivre en Angleterre avant de revenir s’installer au pays comme paysan, Tayeb Salih tente le portrait de l’intellectuel africain du XXème siècle, pris entre ses origine et l’aspiration siphonnante de l’Occident, à la fois modèle et repoussoir de culture en tant que puissance colonisatrice. On découvre en outre les coulisses de l’installation d’une caste de fonctionnaires prospérant des travaux de l’esprit, faisant leurs armes en Europe avant de rentrer comme administrateur, bien souvent complètement détachés des réalités locales.
Un roman donc de quête impossible et de recherche d’un autre inatteignable, demeurant sans cesse dans un inconnu plus ou moins lointain, comme on en lut pas mal durant la seconde moitié du XXème siècle, et qui annonce déjà les bolanieries sous une certaine forme. Comme on pouvait si attendre un peu, cette ligne d’ombre s’incarne par la confrontation entre deux mondes : Orient et Occident, Islam et Christianisme, Tradition et Modernité. On s’attardera ainsi comme il faut sur les affaires de mœurs du petit village natal du narrateur, notamment du point de vue matrimonial.
Enfin, et certainement avec une malice un peu désabusée, Salih convoque quelques grandes fresques de la littérature européenne – gage d’intellectualisme pour l’émigré en quête de savoir et de reconnaissance. Ainsi surgit dans la chambre de Saïd un catalogue de bibliothèque dans la plus pure tradition donquichottesque.

Ceux qui restent
7.8

Ceux qui restent

Faire sa vie dans les campagnes en déclin

Sortie : octobre 2019 (France). Essai, Culture & société

livre de Benoît Coquard

Annotation :

Si l’essai a un peu rouillé sur les bords, notamment à travers une focalisation sporadique sur les Gilets jaunes, il n’en demeure pas moins complet, actuel dans le sens où il met au jour des structures sociales bâties sur des décennies (la désindustrialisation, le démantèlement des services publics, la place grandissante occupée par la voiture…) et se montre très insistant sur les traits qu’il décèle dans son enquête, quitte à devenir parfois répétitif. Normalement, une fois le livre définitivement refermé, on sera bien au courant du système de la « bande de potes » qui établit les relations entre jeunes ruraux, leur permettant de s’insérer dans une collectivité et d’obtenir du piston pour trouver du travail. Le lecteur sera aussi abondamment éclairé sur le sort des isolés, privés de bande de potes, relégués bien vite au statut infamant de « cassos ». L’une des première cause de leur déclassement vient de leurs difficultés à obtenir un emploi, portant alors la marque maudite du chômeur ou du RSAiste. La spirale infernale s’enclenche alors, car privés de relations étendues, ils voient les bonnes places distribuées aux membres intégrés des bandes de potes tandis qu’eux-mêmes auront toutes les peines du monde à seulement se faire connaître. L’emploi est de toute manière tellement rare qu’on rechigne à passer le tuyau à n’importe qui, d’où une méfiance exacerbée entre les bandes et un relatif isolement vécu aussi en collectif.
Le bouquin égraine sinon les idiosyncrasies du milieu : la mixité générationnelle des activités, surtout le foot et la chasse, qui participe à la création d’un « bon vieux temps » dans l’esprit commun, moins chargé en normes ; le masculinisme des apéros réguliers, les femmes étant en règle générale reléguées aux commentaires ; les réunions fréquentes chez les membres de la bande, où on boit et laisse la télé tourner en arrière-plan ; le conservatisme des campagnes du Grand-Est marquées par le modèle du petit propriétaire dominant pendant la grande période industrielle de la région…

Nostromo
7.9

Nostromo (1904)

(traduction Philippe Neel)

Sortie : 1926 (France). Roman

livre de Joseph Conrad

Annotation :

La grosse qualité de Nostromo et qui en rend sa lecture agréable tient avant tout à ses grandes scènes de pure aventure, sous les tropiques imaginaires du Costaguana. Les péripéties des divers personnages, leurs rencontres et leurs affrontements, le fait qu’on les aperçoit, puis les quitte, puis les découvre en détail avant d’encore les quitter dans une espèce de ballet qui sous-tend le roman, ajoute ce qu’il faut de sel et d’épice au roman. A titre d’exemple, le chapitre sur la mise en planque du trésor, assurée par Nostromo et Martin Decoud, se lit d’une trotte. Au passage, Conrad a visiblement une grande passion pour la chasse au trésor, et tout ça m’a donné envie de lire La Folie Almayer.
Pour autant, la grande fresque sud-américaine, pleine de canonnades et de pétarades qu’on nous vend ici et à mon sens en partie ternie par la philosophie grassement pessimiste, et un peu facile, dont Conrad se fait l’oracle. L’histoire –) de la merde. Les grands mouvements politiques et sociaux –) de la merde. L’humanité –) de la merde + uniquement motivée par la convoitise. Tous les personnages qui on le malheur de n’être ne serait-ce qu’un peu idéalistes sont instantanément tournés en dérision (Giorgio Viola) ou récuser comme d’infâmes opportunistes. Ce fatalisme ennuyé vs-à-vis du monde finit par être un peu agaçant au fil de la lecture à force de se montrer systématique et de chercher constamment à prendre son sujet de haut, avec un ton un brin sentencieux derrière l’ironie. Restent les actions personnelles, les gestes d’éclats des individus solitaires, que Nostromo multiplie tout au long du livre, qui méritent d’être relevées. Ça fait un peu maigre, surtout dans un roman-choral qui entend paradoxalement remuer tout un tas de personnages et d’événements, en détaillant proprement chacun d’entre eux.

Pourquoi l'écologie perd toujours
7.5

Pourquoi l'écologie perd toujours (2024)

Sortie : 11 octobre 2024 (France). Essai

livre de Clément Senechal

Annotation :

A peu près tout l’essai, au demeurant court et relativement facile à lire, s’articule autour d’une idée directrice énoncée, répétée, martelée : les mouvements écologistes, appelés « environnementalistes » par l’auteur, se condamnent par une centralisation de leurs actions autour du spectacle et de la communication, les conduisant inéluctablement à une forme de déréalisation les éloignant du quotidien des classes laborieuses.
Greenpeace est alors pris comme matrice de ce rapport au monde et à la communauté, et c’est ainsi que Clément Sénéchal va analyser sous un œil bactério-critique les actes de naissance de l’ONG : la croisière du Phyllis Cormack vers l’île d’Amchitka en 1969 afin de protester contre la reprise des essais nucléaires étatsuniens ou l’opposition à la chasse à la baleine dans les années 1970, deux opérations qui furent des échecs partiels ou totales (l’île d’Amchitka ne fut jamais atteinte et le Phyllis Cormack arrêté par les autorités, malgré le soutien d’une partie des gardes-côtes) mais que les fondateurs de Greenpeace essayèrent de tourner en succès à travers la mise en place d’une communication omniprésente (les activistes sont constamment en train de se filmer). Beaucoup de vérités sont alors à tirer à la lecture du livre de Robert « Bob » Hunter, Les combattants de l’arc-en-ciel, tant celui-ci met l’accent sur les origines sociales des militants, issus de la bourgeoisie intellectuelle tournée vers le journalisme, imprégnée des théories de l’information types « village global » de McLuhan.
Le livre va ensuite se propulser vers l’histoire très récente pour décortiquer les ratés de l’écologie via les ONG traditionnelles et les politiques. Le décalage entre les message à faire passer à tout prix et les modes de vie et d’exercice que peu remis en cause (participation, par exemple, de Greenpeace au COP mondiales, où on parle sauver le monde en buvant du champagne) est pointé du doigt. On retrouve également une critique assez répandue chez les tenants de la décroissance portant sur les ODD de l’ONU et la focalisation sur les « écogestes », réduisant les citoyens en consommateurs (consommer vert, mais consommer quand même) et masquant la responsabilité fondamentale des États et des entreprises. Promotion est toutefois faite d’un mode d’action beaucoup plus direct, porté par les association plus récentes comme Les Soulèvements de la Terre.

Moins ! La décroissance est une philosophie
6.6

Moins ! La décroissance est une philosophie (2024)

S'appuyant sur des textes inédits de Karl Marx, l'auteur condamne la politique de croissance du XXIe siècle qui transforme tout en marchandise

Sortie : 13 septembre 2024 (Japon). Philosophie

livre de Kohei Saïto

Annotation :

Kohei Saito a-t-il voulu vulgariser ses recherches au mégamax ou y a-t-il un défaut de traduction, peut-être du à la nature de la langue japonaise difficile à franciser ? Toujours est-il qu’à la lecture du texte, on repère des tournures un peu trop simples, voire carrément incorrectes d’un point de vue syntaxique.
Mais on pige quand même. L’essai va de manière assez classique commencer à torpiller les politiques et préconisations environnementales actuelles (dès la préface), ciblant les ODD, le « keynésianisme climatique », l’ensemble des réflexions attachant fermement l’écologie à la croissance économique, ou encore l’accélèrationisme, promettant l’équilibre écologique sous une forme de transhumanisme. C’est surtout la croyance en une technologie émancipatrice, permettant de toujours autant consommer, que tance l’auteur, paradoxe de Jevons à l’appui et études sur la géoingénierie et des produits comme les voitures électriques sous le bras. Le Marx power s’active très vite quand est relevé le lien indécrochable entre capitalisme et crise écologique, le premier, par sa recherche constante de nouveaux marchés et de nouveaux centres d’exploitation, ne pouvant entraîner que le second. Saito insiste alors beaucoup sur le « mode de vie impérial », caractérisé par l’exploitation de périphéries (le Sud Global, les territoires plus pauvres y compris dans les pays riches) par un centre profitant des richesses tirées de cette exploitation (exemple détaillé avec le lithium du Chili ou le cobalt du Congo, permettant de fabriquer les batteries de portable). Le capitalisme se bâtit alors sur trois « déplacements » : technologique, tout miser sur une innovation propre à la consommation ; géographique, déplacer l’exploitation là où elle est invisible aux consommateurs ; temporelle, ne tenir compte des retombées sur l’environnement et les populations que sur le court terme.
[Suite dans les commentaires]

Bartleby le scribe
7.7

Bartleby le scribe (1853)

(traduction Pierre Leyris)

Bartleby the Scrivener : A Story of Wall Street

Sortie : 1853. Nouvelle

livre de Herman Melville

Annotation :

Relecture d’un turbo classique pour moi et je me rends compte que ce que j’apprécie spécialement dans Bartleby, et peut-être dans les œuvres littéraires que je turbo-valide, c’est leur ouverture.
Qui est en effet Bartleby ? D’où sort-il ? Pour aller où ? Son comportement est-il une maladie, une forme de mélancolie déshumanisante le rejetant sur la brèche de toutes sociétés, comme pourrait le suggérer l’ultime page ? Est-ce plutôt une forme de résistance passive, comme cela a été suggéré maintes fois depuis la parution du texte, une forme d’auto-défense contre le monde du travail, la méchanceté des collègues et des hommes, les exigences trop souvent bêtes de la vie sociale, les bullshit jobs, le stress et surmenage induits dans les grandes villes… ? Sans doute tout ça à la fois, sans qu’on puisse réduire le scribe qui-préférerait-pas à une définition claire.
Ce refus de trancher se retrouve d’ailleurs renforcé par les autres personnages de la nouvelles, tordus sans être aussi énigmatiques que Bartléby. Les deux clercs inséparables et pourtant antinomiques, l’un de bonne humeur le matin, l’autre irascible, et vice versa l’après-midi, ou même le narrateur pris dans ses psycho-doutes face à Bartléby, créent une forme d’être au monde bien particulière.

Esdras
6.7

Esdras

Ezra

Sortie : 1975 (France). Récit

livre

Annotation :

Directement à la suite des Chroniques, le livre d’Esdras se lance sur le décret de Cyrus – éclairé par l’Éternel ! - autorisant aux Israélites de revenir en terre promise. L’exil prend donc fin sous la conduite de Zorobabel, nommé par le grand roi gouverneur de Judée.
Ce premier épisode ne fait cependant office que de mise en bouche. La grosse partie se situe environ un demi-siècle plus tard alors qu’Esdras, prêtre et scribe obtenant une grande influence en Judée, se distingue par sa geste sacrée et ses commandements intransigeants, très dans le ton de l’Ancien Testament. On va ainsi copieusement s’attarder sur l’outrage inadmissible commis par plusieurs Israélites ayant épousés des étrangères, et une importante partie du livre sera consacré à leur jugement et leur punition sous le regard divin bienveillant. On renvoie là-dessus femmes et enfants hors du pays et on se lamente sur ce genre de « faute » amenant les Israélites à servir dorénavant les grands rois qu’on notera toutefois globalement clément avec le peuple élu, entre Cyrus et Artaxersès relativement peace.

La Bible - Segond 21
9.1

La Bible - Segond 21

L'original, avec les mots d'aujourd'hui

Art de vivre & spiritualité

livre

Annotation :

Lu le livre de Néhémie
Petit livre biblique centré sur le rétablissement d’Israël, toujours sous la coupe de l’empire perse. La grosse affaire, qui ouvre d’ailleurs le texte, est la reconstruction du mur et de toutes les difficultés que cela implique, en particulier les oppositions des adversaires d’Israël voire de certains Israélites eux-mêmes, pas dans le prophète mood.
Pour le reste, on lance une série de réformes venant entériner celles déjà élaborées sous Esdras. Des lois pour accorder le plus équitablement possible la terre entre Israélites, des lois pour toujours plus retrancher les étrangers de la généalogie et des mariage pour garder le peuple originel, du moins celui qui a été rassemblé par Zorobabel. Par ci par là, on zoom sur la super vie de Néhémie, et notamment ses aller-retours à Jérusalem qu’il organise selon l’avancement de la construction du mur.

Esther
-

Esther

La Bible d'Alexandrie, volume 12

Sortie : 12 janvier 2012 (France). Histoire

livre de Claudine Cavalier

Annotation :

L’histoire d’Esther est commémoré lors de la fête de Pourim, notamment par une sorte de carnaval, ajouté par la suite, et par la lecture du texte.
Et ça commence donc sur Xerxès (appelé aussi Assuérus) répudiant la reine Vashti qui avait refusé de se présenter à un giga banquet organiser par le souverain. Un décret est alors publié pour trouver une vierge susceptible de remplacer l’épouse désavouée et c’est Esther, jeune Israélite, qui est sélectionnée. Elle ramène dans sa royale demeure son tonton/cousin, Mardochée, influent politique israélite qui va vite devenir conseiller auprès de Xersès. Or, cela contrarie les plans du ministre Haman, antisémite jusqu’au boutiste avant l’heure qui ambitionne l’extermination des israélites. Esther et Mardochée vont alors manœuvrer dans tout les sens pour sauver leur peuple et se sauver par la même occasion. La reine va jeûner et organiser une fête en l’honneur de son mari avant de lui révéler qu’elle est juive (ce qu’elle avait caché jusqu’alors). Emporté par l’amour, Xerxès fait pendre Haman et publie un décret autorisant les Israélites à se défendre s’ils sont attaqués. Ceux-ci en profitent pour massacrer à tour de bras leurs ennemis, ceux qui avaient ourdi de les exterminer et les partisans de Haman.

Le Sorcier de Terremer
7.5

Le Sorcier de Terremer (1968)

Le Cycle de Terremer, tome 1

A Wizard of Earthsea

Sortie : 1977 (France). Roman, Fantasy

livre de Ursula Le Guin

Annotation :

Chô de voir comme Le Sorcier de Terremer s’impose mine de rien comme la matrice des romans d’initiation merveilleux qui ont déferlé sur les collections littéraires ces cinquante dernières années. On retrouve ainsi des filiations plus que solides entre Ged et Harry Potter, même importance de la magie, même rencontre de l’enfant/adolescent avec le monde (l’univers de Le Guin bénéficie toutefois d’une bien meilleure cohérence). Dans Terremer, la forme roman jeunesse est aussi mis en exergue par l’évocation des exploits à venir du Ged adulte, mais qu’on énoncera en coup de vent, se focalisant plutôt sur l’adolescence ingrate mais aventureuse.
Malgré cette intertextualité, Le Guin sépare clairement son œuvre, dans sa postface, de la plupart de romans de fantasy contemporains (depuis les années 80 en gros) notamment pour leur militarisme très marqué, là où l’imagination de l’écrivain s’épanouit loin des armes et des coups de canon. Terremer est globalement un monde peace.
Le charme du roman tient énormément de son côté « ballade en terre magique ». On se promène d’une île à l’autre, chacune renfermant ses secrets, développant ses traditions… On croise donc tout un paquet de magiciens, quelques dragons et pas mal de créatures de l’estrange, à commencer par l’antagoniste, l’ombre d’outre-tombe aux multiples formes, à la fois ennemi mortel et partie complémentaire de Ged, dont les retrouvailles doivent marquer l’établissement d’un équilibre entre bien et mal, lumière et ténèbres… Un adversaire du coup sans en être un, qu’il faut fuir pour attraper.
Destin complexe aussi, rappelé par l’autrice dans la pré et postface, d’un livre estampillé jeunesse, mais qui a su conquérir les adultes, d’un roman de commande qui motivait moyennement Le Guin à l’origine, mais qui est devenu une de ses œuvres majeures, des nombreuses illustrations du livre qui ont mis des années à représenter les protagonistes autrement que de couleur de peau blanc de lys, et non pas noir ou cuivré comme dans le texte…

Le Médecin volant
6.2

Le Médecin volant (1660)

Sortie : 1660 (France). Théâtre

livre de Molière

Annotation :

Lancement du défi lecture débile de l’année : se taper toutes les pièces de Molière.
Et en vrai, cette première pièce m’a complu. J’aime bien en fait la grosse farce qui tache avec bastonnade de fâcheux, petit maître bêta et dégustation de pipi. Distribution de noms de teubés en outre pour illuminée tout ça : Gorgibus le maître, Gros-René le valet rival... Ça m’a surtout donné envi d’explorer plus en détail la comedia del’arte, inconnue de mes références bouffonesques.
On retrouve déjà thème qui reviendra sans cesse à la charge chez Molière, le travestissement. On trouve dès maintenant Sganarelle faire le médecin, bidouiller tout un tas de trucs pour paraître deux personnes à la fois, être suspecté de duperie pour s’en tirer in extremis… Et tout fini bien forcément, mais vite fait, les jeunes premiers, passé l’élément perturbateur qu’ils créent (la fiancée se prétendant malade), étant relégués au second plan.

Le Médecin malgré lui
6.9

Le Médecin malgré lui (1666)

Sortie : 6 août 1666. Théâtre

livre de Molière

Annotation :

La version longue et mise en forme de la comédie grand siècle du Médecin volant, peut-être un peu moins bouffon, quoique bien équipée en coup de bâton et querelles de ménage pouet pouet. Encore centrée sur le travestissement, et on pousse cette fois-ci les curseurs suffisamment loin pour livrer la satire tant attendue des savantasses et des pédants, avec gros étalage de sabir latin et de démonstrations teubéiques d’orgueil. Plus de rebondissements en folie aussi, permis notamment par l’allongement aux trois actes classiques de la pièce.
Ça se laisse lire, et j’aime plutôt bien ce type de comédie également, bien qu’un peu moins fantasque je trouve.

La Jalousie du Barbouillé
5.7

La Jalousie du Barbouillé (1660)

Sortie : 1660 (France). Théâtre

livre de Molière

Annotation :

Répétition pour Georges Dandin, et si Le Médecin volant n’a pas tellement à rougir d’une comparaison avec Le médecin malgré lui, car opérant globalement dans un autre style, on sent l’aspect préliminaire de la pièce. On retrouve la grosse pantalonnade dans la farce comme dans la comédie, à savoir le stratagème du Barbouillé, tentant de retenir sa femme devant chez lui pour dénoncer ses virées nocturnes, qui se retourne contre lui, se retrouvant à l’extérieur dans la position de l’alcoolique découchant.
Askip y a pas mal de liens aussi avec Le mariage forcé, mais j’ai pas lu.

La Méditerranée
8.1

La Méditerranée (1977)

Sortie : 1977 (France).

livre de Fernand Braudel

Annotation :

Suite d’articles, principalement de Fernand Braudel, et surtout sur l’Antiquité. Les pages qui m’ont le plus intéressées sont ainsi celles explorant l’âge de bronze, le mystérieux et cataclysmique XIIème siècle avant J-C (du à l’explosion volcanique de l’île de Santorin ?), les échanges souvent fructueux entre les aires géographiques, établissant en Méditerranée l’huile, le blé, la vigne (le trio de base, encore reconnaissable aujourd’hui) puis la tomate, l’oignon, l’orange... les migrations, installations, chutes et héritages des Minoens, des Mycéniens… jusqu’au Romains et leurs terribles codes de lois (le Code et le mal-nommé Digeste) qui firent tant rêver les âmes tourmentées du millénaire suivant. Braudel profite également de trois ouvertures pour prendre parti historiographiquement, sur sa mise en doute de la grécomania des historiens par exemple, empêchant de réfléchir une autre Méditerranée, dominée probablement par les Phéniciens après le XIIème siècle, peut-être jusqu’au Vème siècle. On le voit aussi interroger les grosses théories, comme celle de Max Weber sur l’enchaînement des mutations sociales d’ampleur au capitalisme. Carthage ici, grande cité marchande mais engoncée jusqu’à sa chute dans une religion grave et sacrificielle à souhait, impose le doute.
Malgré plein de bon trucs et le projet plus qu’intéressant de promouvoir une histoire massive, étalée sur des millénaires et des générations, je trouve paradoxalement un peu réducteur la définition avancée par les auteurs de la « civilisation », observée comme un gigantesque bloc assez homogène, n’acceptant pas les mélanges – l’Orient d’un côté, l’Occident de l’autre pour faire vite – et dont les caractéristiques sempiternelles lui procurent l’immortalité. On retrouverait ainsi des invariants entre l’Égypte antique, l’Empire perse et l’Islam. Cette absence de nuances serait le revers d’une histoire large ? Ça serait moche vu que son principal intérêt, à mes yeux, et d’ouvrir toujours plus de perspectives, d’autres époques et d’autres champs de recherche.

Voyage aux États et Empires de la lune
7

Voyage aux États et Empires de la lune (1657)

Sortie : 1 octobre 2012 (France). Roman

livre de Cyrano de Bergerac

Annotation :

Dans le sillage des rabelaiseries et en amont des contes à la Voltaire, Cyrano de Bergerac propose un roman d’initiation, à grands renforts de voyages et de rencontres avec l’inconnu dans un espace conquis par le merveilleux, afin de tendre un miroir déformé, mais pas trop, du vrai monde réel et de ses conventions. Et en vrai il va loin, surtout à l’époque de Bossuet et de l’absolutisme. Son regard trouble et caustique sur la religion le rapproche quelque peu de Molière qui tartuffe.
Ainsi, passés les pantalonnades pantalonnées pour atteindre la lune, grâce à des fioles pleines de rosées le faisant atterrir en Nouvelle-France puis par une fusée, le narrateur enchaîne les rencontres toutes plus inattendues les unes que les autres, s’achevant en règle générale bien mal pour lui. Il fréquente en premier lieu des prophètes et rois de l’Ancien Testament – Elie, Adam, Achab… - qui le chassent de l’Éden lunaire pour son irréligion. Il fraye ensuite avec les Sélénites et y fait en particulier la connaissance du démon de Socrate – qui a conseillé bien des mortels dans sa vie mais qui s’est lassé de leur bêtise – son seul ami dans cette société qui le considère comme une espèce de singe et une créature impossible et blasphématrice. C’est du moins l’opinion des prêtres qui conspirent sans cesse à son extermination. Il faut dire que les Sélénites se déplacent à quatre pattes et ont un irrespect total de la vieillesse. En fait, tous les dialogues que le narrateur va entretenir avec un autochtone va repousser une limite du « bon sens » contemporain : la lune est la terre et non l’inverse (le narrateur se retrouve en procès pour avoir affirmé le contraire), la nourriture ne se mange pas mais se sent sous forme de parfum… Enfin on tente de le convertir au dogme sélénite, qui réfute l’immortalité, les miracles et l’existence de Dieu.
Peut-être alors plus qu’un conte philosophant, le bouquin se construit comme un pur plaisir de lecture. Le but est de voir jusqu’où on peut aller dans l’antithèse, jusqu’où on peut plonger la société dans un contre-jour. Peut-être un brin redondant, le résultat n’en demeure pas moins, encore aujourd’hui, d’une bonne fraîcheur.

Ralentir ou périr
7.8

Ralentir ou périr (2022)

L’économie de la décroissance

Sortie : 16 septembre 2022. Essai, Écologie

livre de Timothée Parrique

Annotation :

Globalement on retrouve les arguments et la rhétorique déployés chez Kohei Saito. Si le livre se présente comme un ouvrage de vulgarisation, il faut tout de même se lever de bonne heure pour bien piger toutes les réflexions sur le découplage, les impasses économiques de la croissance verte… C’est d’ailleurs sur la réfutation du PIB comme outil d’évaluation miracle que Timothée Parrique frappe le plus fort. Ses limites sont analysées à travers son histoire (crée pendant la crise des années 30, aux et pour les Etats-Unis, réutilisé et diffusé massivement dans les années 60, alors que son créateur, Simon Kuznets, lui-même en pointait les faiblesses) et les choix épistémologiques qui le définissent (seule la valeur purement financière est comptabilisée, si bien que l’intérêt de certains secteurs, surtout publics – santé, éducation, transports – sont sous-estimés).De façon méthodique, en avançant à deux reprises « cinq points » d’attaque, l’auteur va bousiller l’idée de découplage – la théorie comme quoi la croissance pourrait augmenter sans faire gonfler parallèlement l’impact environnemental. Temporaire, ne comptabilisant pas les importation, uniquement centré sur le bilan carbone ou encore se référent à des bonds de croissance minuscule, la théorie du découplage oublie également les limites du recyclage, les « effets rebond », les diverses empreintes écologiques moins médiatique que le CO2 ou les limites des technologies pour assouplir la pollution. En outre, le délire de la croissance se heurte fatalement à la réalité, ne serait-ce qu’à travers la finitude du temps, des capitaux ou de la main d’œuvre disponible qui ne sont pas exploitables à turbo vitesse constamment.
[Suite dans les commentaires]

Les Précieuses ridicules
6.8

Les Précieuses ridicules (1659)

Sortie : 1659 (France). Théâtre

livre de Molière

Annotation :

Première comédie – ou plutôt farce, puisqu’il n’y a qu’un acte ? - par Molière. Il joue d’ailleurs au con dans sa préface, listant toutes les singeries qu’il aurait du faire pour mettre en forme son texte et son écrin afin de convenir aux règles du lèche-boulisme. Il se plaint alors d’être devenu auteur et d’en avoir malgré lui adopté les manières ridicules.
Propulsopack vers la thématique de la pièce donc, qui tartine méchamment et sans grande subtilité sur la mode des précieuses. Le goût pour un langage recherché, tarabiscoté et finalement semi imbitable se retrouve spécialement flingué. C’est finalement les marqueurs du snobisme le plus bas du front – j’adopte des conventions très artificielles qui me prouvent ma supériorité – que Molière étrille, Magdelon et Cathos exigeant la primeur du premium en toutes circonstances, Mascarille l’incarnant dans ce qu’il y a de plus bouffon.
Cela dit, même si le plaisir des bons mots répond présent, l’esprit farceusement farcesque l’empêche d’étendre ses ailes en grand. On reste globalement sur du pouët pouët de premier niveau.

Nouvelles de Pétersbourg
7.8

Nouvelles de Pétersbourg (1843)

(Traduction de Jean-Louis Backès, Bernard Kreise et Vladimir Volkoff)

Петербургские повести

Sortie : 1966 (France). Recueil de nouvelles

livre de Nicolas Gogol

Annotation :

Relecture et wallah je comprends pas comment j’ai pu passer à côté à l’époque, les ayant aussitôt lues, aussitôt oubliées. On est en pleine littérature de la bouffonnerie bureaucratique, de l’héroïsme teubé du petit employé ou du traîne-savate à la fois symptomatique et à rebours de son temps qui me plaît tellement dans Bartléby le scribe ou Oblomov, ainsi que dans quelques textes de Kafka. Quelque part, je trouve que Dostoïevski, qui fera du gogolisme une référence, en particulier du Manteau, a perverti l’héritage involontaire de Gogol. L’auteur qui se voulait défenseur de la Russie et de l’autocratie a finalement laissé à la postérité une grosse farce hallucinée (hâte de lire Les âmes mortes d’ailleurs) où orgueil, pouvoir et autorité se prennent salves sur salves. Lui qui ne parlait dans sa correspondance que de pureté de l’âme et faisait une promotion frénétique de la beauté en art « n’a peint que des arbres secs et rabougris » pour paraphraser la préface.
Le Manteau, celle publiée le plus tardivement mais qui ouvre généralement le recueil, est peut-être ma préférée. Akaki Akakievitch est une caricature complète, très vivante et dont toute l’existence se montre à la fois drôle et tragique. Très proche de Bartléby dans ses caractéristiques, il ne sait que faire de la copie pour son travail, mais se montre incroyablement zélé et efficace pour ça. Le moindre imprévu, dont l’achat d’un nouveau manteau, s’impose comme une épreuve cataclysmique. Dans une mesure moindre, les autres personnages sont animés sur les mêmes ressorts : Pétrovitch le tailleur tantôt ivre et serviable, tantôt sobre et cupide, les fonctionnaires médisant rampant avec assiduité devant les signes du pouvoir et surtout un « personnage important », incarnation parfaite du « patron à responsabilités », hautain, menaçant, terrifiant avec ses subordonnés, faible devant ses chefs, possiblement bonne pâte avec ses proches. Outre le caractère gentiment fantastique de la nouvelle (le fantôme d’Akaki en quête de son manteau), c’est le pouvoir, la soif d’autorité, le monde du travail tertiaire et toutes les larveries qu’ils présupposent qui sont épinglés ici.
[Suite dans les commentaires]

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