Cover Livres (2026)
Liste de 30 livres créée il y a 6 mois · modifiée il y a 4 jours
Trois discours sur la condition des grands
7.5

Trois discours sur la condition des grands (1671)

Sortie : septembre 2006 (France). Essai, Philosophie

livre de Blaise Pascal

Paul_ a mis 7/10.

Annotation :

Lu pour les cours, en écho à La Boétie. Ce sont trois minuscules textes que Pascal adresse au futur duc de Chevreuse pour l'avertir sur les dangers de la tyrannie. Le premier discours est peut-être le plus intéressant : en s'appuyant sur une parabole pour montrer qu'un roi, c'est toujours quelqu'un qui est pris pour roi, il dénonce le caractère performatif du pouvoir.

Allez, 2026 sera peut-être l'année des Pensées.

Extinction
8.4

Extinction (1986)

Un effondrement

Auslöschung - Ein Zerfall

Sortie : 1986 (Autriche). Roman

livre de Thomas Bernhard

Paul_ a mis 9/10 et le lit actuellement.

Annotation :

Relu.

Un plaisir de retrouver intact le chant du cygne du plus célèbre misanthrope autrichien. À partir d'un simple télégramme et de quelques photos, le narrateur crache tout son venin sur ses parents et son frère qui viennent de mourir dans un accident de voiture. Les réflexions sur la photographie et sur le refuge que constitue l'art face à la médiocrité bourgeoise avec les figures lumineuses de l'oncle Georg, Maria et Gambetti, ainsi que la tension métatextuelle permanente sont toujours passionnantes. Et cette phrase musicale, anti-proustienne mais tout aussi longue, comme un moyen de surmonter le souffle court de la maladie, qui explose en un dernier crescendo face à un tombeau ouvert.

On en parle ici avec bilouaustria et Mr_Chouette :
https://open.spotify.com/episode/3BSA05y1zAnJHZacz6dLcV

I Remember
7.1

I Remember

Sortie : 1970 (France).

livre de Joe Brainard

Paul_ a mis 7/10.

Annotation :

La version originale du « Je me souviens » de Perec explore moins la mémoire collective avec ses exploits sportifs et ses programmes télévisés que les souvenirs intimes et parfois inavouables de l'auteur. Joe Brainard était un artiste plastique inspiré par Warhol et sa démarche ressemble justement au travail très pointilliste d'Édouard Levé dans son Autoportrait. Un souvenir en appelle un autre, on fonctionne par associations d'idées et on voit presque la mémoire de l'auteur s'activer sous nos yeux. Homosexuel mort du sida, Brainard évoque aussi des fantasmes osés qui prêtent à sourire tout en le rendant plus proche de nous.

Conversions
-

Conversions

The Conversions

Sortie : 1962 (France). Roman

livre de Harry Mathews

Paul_ a mis 8/10.

Annotation :

Seul membre américain de l'Oulipo, Mathews était un ami de Perec qui l'a tout de même placé aux côtés de Proust, Joyce ou Kafka parmi les auteurs à citer dans son cahier des charges pour La Vie mode d'emploi. De quoi naturellement attiser ma curiosité... On comprend très vite les raisons de l'affinité de Perec dès l'incipit de ce premier roman. Mathews imagine l'histoire délirante d'un homme recevant en héritage d'un millionnaire une mystérieuse herminette dont il devra percer les énigmes. L'écrivain reprend le principe des contraintes secrètes et des machines invraisemblables de Raymond Roussel, et nous voilà à la rencontre de personnages hauts en couleur qui annoncent les biographies imaginaires de Perec et son ton pince-sans-rire : le sociologue travaillant sur les facteurs variables de la joie qui survit à un crash d'avion, le bookmaker qui s'enrichit en spéculant sur les cauris, l'artiste qui peint grâce à une machine qui fonctionne selon un rapport complexe entre des chiffres et des couleurs... La quête du personnage nous perd avec plaisir dans une intrigue absconse qui vaut surtout pour son érudition et son humour vertigineux. Et encore une fois, il est rassurant de constater que Perec avait autant de devanciers.

1984
8.3

1984 (1949)

(traduction d'Amélie Audiberti)

Nineteen Eighty-Four

Sortie : 1 juillet 1950 (France). Roman, Science-fiction

livre de George Orwell

Paul_ a mis 8/10.

Annotation :

Relu.

Pas mécontent de relire 1984 pour les cours pour éprouver à quel point ce classique est toujours neuf. Orwell n'a peut-être jamais été aussi actuel et son chef-d'œuvre évoque des réflexions et références presque infinies : la servitude volontaire de La Boétie, les télécrans bien sûr qui annoncent la CCTV et les smartphones, le constat que certains font de l'appauvrissement de la langue des jeunes (et qui verrait entrer le mot « wesh » dans la novlangue pour sa polysémie), la maîtrise des expressions faciales pendant les Deux Minutes de Haine qui fait penser aux grands-messes de la Corée du Nord, la prédiction de la cancel culture (« Milton, Shakespeare, Byron n'existeront plus qu'en néo-versions ») ou des autodafés aux États-Unis... Seule la prévision géopolitique avec un bloc USA-GB ne semble plus vraiment d'actualité aujourd'hui. Sinon c'est surtout la mise en récit de ces idées visionnaires qui force l'admiration, autrement le roman ne brille pas par ses qualités proprement littéraires (à l'image de l'essai de Goldstein qui s'étale au milieu du roman).

Titus n'aimait pas Bérénice
6.6

Titus n'aimait pas Bérénice (2015)

Sortie : 20 août 2015. Roman

livre de Nathalie Azoulai

Paul_ a mis 6/10.

Annotation :

Je m'attendais à une réécriture contemporaine, mais en fait c'est surtout une biographie romancée, disons, dans laquelle on suit Racine depuis son éducation austère à Port-Royal, en passant par la découverte de la galanterie à Paris, jusqu'à la gloire en tant que dramaturge et les dernières années comme historiographe de Louis XIV. Je m'en veux un peu de ne mettre que 6 parce que je voue beaucoup d'admiration à la prose de Nathalie Azoulai, sèche mais élégante, en cela racinienne forcément et qui rappelle un peu celle du peu de Quignard que j'ai lu. Elle prête une attention bienvenue à la langue et nous fait vraiment voir Racine au travail, par exemple dans un joli cours de version latine où éclate tout son sens de la concision. Malheureusement sa démarche n'échappe pas vraiment aux limites du biographisme, avec ses passages obligés et sa chronologie très linéaire, son élucidation des œuvres par la vie amoureuse ou sa muséification du Grand Siècle. Et je ne vois pas bien l'intérêt des rares passages de la fiction contemporaine qui s'intègrent mal au reste et sont assez niais, mis à part pour l'argument de vente.

Choir
7.8

Choir (2010)

Sortie : 2010 (France). Récit

livre de Éric Chevillard

Paul_ a mis 8/10.

Annotation :

Mon dixième Chevillard, pas mon préféré, mais encore un livre à part. Dans sa veine la plus Michaux-Beckett (celle que je préfère, c'est la veine « Vies imaginaires »), voici donc « Choir », une île maudite où les habitants s'enlisent sans cesse et rêvent du retour de leur prophète Ilinuk, l'homme aux douze orteils (oui), le seul qui ait réussi à s'arracher à cet enfer. Sur cette intrigue plus mince que jamais, Chevillard écrit encore tout un poème en prose, peut-être son plus noir, grouillant de bêtes étranges et de spéculations cocasses, semblable à un tableau de Bosch ou à une fausse fable sur notre espèce humaine si terre à terre. La langue, qui encore une fois est la véritable aventure de ce livre, est absolument impeccable. Unique et inimitable.

On en parle ici avec bilouaustria et Mr_Chouette :
https://open.spotify.com/episode/3ofVLTAVGvQH36Opb6GWKR

Pour Éric Chevillard
-

Pour Éric Chevillard (2014)

Sortie : 9 janvier 2014. Essai, Littérature & linguistique

livre de Dominique Viart, Tiphaine Samoyault, Bruno Blanckeman et Pierre Bayard

Paul_ a mis 6/10.

Annotation :

Je n'ai jamais été très friand de prose universitaire et cet ouvrage, même s'il est pavé de bonnes intentions, ne va pas me donner envie d'en lire plus. Le premier texte de Bruno Blanckeman — qui avait déjà tendance à s'écouter parler à l'époque où je suivais son cours à la fac — est plein à craquer de jargon imbitable et de métaphores qui ne vont pas ensemble. Il a beau vouer une admiration très sincère à Chevillard, ce n'est pas en singeant son style qu'il va lui rendre le plus bel hommage. Ça va mieux ensuite avec Samoyault, Viart et Bayard dont les idées sont un peu plus clairement énoncées, mais je ne suis pas sûr d'en garder davantage que le sujet de chacun de leur texte : respectivement, la manière qu'a Chevillard de nous « rendre bête » dans les deux sens du terme, son art de la spéculation et celui de l'analogie incongrue qui inspire à Bayard l'idée d'une nouvelle littérature comparée (mouais). Lui qui cultive si bien la discrétion, Chevillard méritait peut-être qu'on continue de le laisser tranquille.

Extension du domaine de la lutte
6.9

Extension du domaine de la lutte (1994)

Sortie : 1994 (France). Roman

livre de Michel Houellebecq

Paul_ a mis 6/10.

Annotation :

Le premier roman de Houellebecq suit les pérégrinations d'un homme sans qualités employé au ministère de l'Agriculture et fait déjà beaucoup rire dans le regard désabusé qu'il porte sur son époque. On connaît la grande théorie de l'auteur, « la sexualité est un système de hiérarchie sociale », le libéralisme sexuel aliène et détruit ses membres tout autant que son pendant économique. Tout cela tourne un peu trop au vinaigre pour rester parfaitement mémorable mais Houellebecq a vraiment du style dans sa prétendue absence de celui-ci, à savoir une phrase pince-sans-rire et un certain sens du rythme.

« Elle avait du rouge sur sa bouche et du bleu sur les yeux. »

Chambre obscure
7.6

Chambre obscure (1932)

Kamera obskura

Sortie : 1934 (France). Roman

livre de Vladimir Nabokov

Paul_ a mis 8/10.

Annotation :

Quel plaisir de retrouver le cher Vladimir ! Récit paru en russe pendant l'exil à Berlin (puis réécrit sous le titre de Rire dans la nuit), Chambre obscure est un prototype de Lolita puisqu'il raconte la passion d'un bourgeois allemand pour une nymphette. Dans ce qui est à la fois une étude de caractères, un roman de mœurs sur ses contemporains, une fable sur les mirages du désir, le jeune Nabokov montre déjà tout son brio. Son protagoniste comme souvent est médiocre, gauche, malaimable, embarqué dans une tragédie dont les signes pleins d'une ironie délicieuse sont partout. Son crime sera puni d'un châtiment cruel, l'amour le rendant littéralement aveugle dans un final impressionniste génial où le romancier, grâce à son formidable sens du détail, nous communique presque la cécité du pauvre Krechmar. On retrouvera d'autres motifs dans Lolita : le rival bien nommé Horn qui annonce Quilty ou le road trip comme fantasme impossible de vivre l'amour hors du monde. À noter également un délicieux pastiche de Proust qui provoque un coup de théâtre dans l'intrigue !

Andromaque
7.5

Andromaque (1667)

Sortie : 1667 (France). Théâtre

livre de Jean Racine

Paul_ a mis 8/10.

Annotation :

Relu.

Charmes, armes, alarmes. La folie d'Oreste à la fin c'est quand même quelque chose.

« Mais quelle épaisse nuit tout à coup m'environne ? »

Cent ans de solitude
8

Cent ans de solitude (1967)

Cien años de soledad

Sortie : 1968 (France). Roman

livre de Gabriel García Márquez

Paul_ a mis 7/10.

Annotation :

Roman admirable par la profusion de son imagination et son sens du détail, mais j'ai été un peu décontenancé par la vitesse de la narration et l'absence de véritable scène. Márquez en tout cas a un univers bien à lui, avec ce fameux réalisme magique qui suppose de ne jamais justifier une peste de l'insomnie ou une pluie biblique. Et je ne pensais pas pouvoir établir un cousinage avec l'Ada de Nabokov, paru deux ans plus tard, pour l'utopie et l'inceste, l'Arcadie que représente Macondo au même titre qu'Ardis. Tout le récit est tendu vers une fuite en avant, une perte de cette innocence originelle à travers la succession des générations, les ellipses et les brusques flambées de romanesque, et cette prolepse de l'incipit qui est scandée comme un refrain, transformant l'Histoire en rengaine, en tourbillon. La répétition est au cœur du projet, elle crée un effet indéniable et en même temps elle finit par fatiguer. Je ne suis pas sûr que le résultat soit tout à fait à la hauteur des énormes moyens déployés.

L'Adversaire
7.5

L'Adversaire (2000)

Sortie : 31 janvier 2000. Récit

livre de Emmanuel Carrère

Paul_ a mis 7/10.

Annotation :

Relu.

Toujours le sens du storytelling chez Carrère, avec une légère tendance à l'affabulation qui colle parfaitement au thème du roman. Bien entendu, ça fonctionne à merveille sur les élèves. Un sujet de dissertation comme « Romand est-il la victime d'une tragédie ? » donne lieu à de beaux débats.

Glose
7.8

Glose (1988)

(L'anniversaire)

Glosa

Sortie : 1988. Roman

livre de Juan José Saer

Paul_ a mis 8/10.

Annotation :

Un dispositif à la Rashōmon (trois points de vue différents sur un même événement, avec cette originalité qu'ici les deux personnages principaux n'y ont pas assisté), déployé d'abord de manière assez lourde (surtout en raison de l'arc autour de Leto qui semble assez inutile au final) mais dont le récit minutieux devient rapidement grisant. On jouit déjà très concrètement de la contrainte matérielle de la promenade urbaine, de ses figures géométriques à la Butor, de la description des passants, voitures, vêtements, démarches ou jeux de lumières. Ensuite il y a une vraie sophistication psychologique dans l'observation des mécanismes de la mondanité et de la mémoire, un vrai plaisir à décomposer les instants qui, évidemment, n'est pas sans évoquer Proust, d'autant que Saer partage aussi avec lui une phrase longue, heurtée, digressive. La mise en abyme polyphonique ressemble même parfois comiquement à du Bernhard (« dit Bouton, dit le Mathématicien ») et, quitte à être dans le name-dropping, à un niveau plus macro-narratif, Saer me semble prolonger les expérimentations d'un Faulkner, avec des décisions culottées, comme reprendre une conversation l'air de rien après trente pages de digression, ou opérer un saut dans le temps de plus d'une dizaine d'années sans prévenir. C'est un espace-temps assez vertigineux qui se déplie sous nos yeux, et à la fin le pari est réussi puisqu'on a nous aussi créé des images de cette soirée d'anniversaire sans y avoir participé, et ces images ont une force identique voire supérieure à de vrais moments de vie.

Sur Racine
7.6

Sur Racine (1963)

Sortie : 1963 (France). Essai

livre de Roland Barthes

Paul_ a mis 7/10.

Annotation :

J'ai surtout lu l'essai « L'homme racinien », en piochant ensuite au gré des textes sur chaque pièce, en me concentrant sur Bérénice. Barthes s'intéresse aux invariants raciniens, par exemple l'espace, le trouble, l'Eros ou le Père, et sa perspective structuraliste a l'avantage de synthétiser les approches psychologique (Poulet et Starobinski), sociologique (Goldmann) et psychanalytique (Maurron). Sa prose est comme souvent beaucoup plus limpide qu'il n'y paraît.

Bouvard et Pécuchet
7.3

Bouvard et Pécuchet (1881)

Sortie : 1881 (France). Roman

livre de Gustave Flaubert

Paul_ a mis 7/10.

Annotation :

Le dernier roman (inachevé) de Flaubert est encore un poème en prose, un livre sur tout et donc sur rien à propos de deux Des Esseintes bedonnants, bouffis de théorie et sans cesse confrontés à la complexité de la pratique. Agriculture, sciences, archéologie, littérature, politique, amour, philosophie, religion, éducation, tout y passe dans cet anti-manuel de vie, farce pitoyable d'une ironie plus féroce que jamais (il faut voir le chapitre sur les amours croisées avec la veuve et la bonne) et en même temps peinture d'une aimable amitié homoérotique. Conçu comme une gigantesque préface au Dictionnaire des idées reçues, le projet du roman traduit le malaise de l'auteur face aux progrès de la science et surtout à ceux qui l'abordent sans méthode. C'est aussi, d'après le modèle de Candide, un conte philosophique sur l'ennui et le divertissement, une odyssée du savoir dans laquelle Bouvard et Pécuchet sont plus ambigus et moins imbéciles que prévu puisqu'ils observent à la manière de leur créateur la bêtise qui les environne dans cette petite société rurale avec ses notables qui était déjà celle de Bovary. L'encyclopédie parfois mal déguisée et la répétition des péripéties finissent par épuiser mais il y a de très belles pages dans ce livre fait de livres (Flaubert en aurait lu plus de 1500 pour se documenter) qui constate justement l'inadéquation des livres avec le monde.

Beloved
7.5

Beloved (1987)

(traduction de Hortense Chabrier et Sylviane Rué)

Sortie : 1989 (France). Roman

livre de Toni Morrison

Paul_ a mis 6/10.

Annotation :

À partir d'un fait divers, Toni Morrison raconte l'histoire d'une ancienne esclave hantée par le fantôme de sa fille. Elle fait le choix de nous donner des indices au compte-gouttes à travers une narration fragmentée, à coups de flashbacks et d'ellipses, pour mieux rendre compte du traumatisme de la mémoire refoulée. Si ce parti pris narratif dans la lignée d'un Faulkner est louable, je n'ai pas trouvé qu'il était si fécond et j'ai eu un mal fou à jouer le jeu de l'autrice et à embrasser le rythme du roman. Beaucoup de passages m'ont échappé, des pages et des pages se suivent sans qu'on s'arrête vraiment sur les choses et sans qu'on puisse vraiment profiter de la belle écriture sensorielle de Morrison qui sait pourtant décrire les corps, les gestes, les odeurs. Au final le roman me restera davantage comme une histoire de maternité touchante, à la sentimentalité parfois convenue, que comme un véritable tour de force narratif.

On en parle ici avec bilouaustria et Mr_Chouette :
https://open.spotify.com/episode/6E4gY0uj4xXz6xnl3MI6Bx

Mourir m'enrhume
6.4

Mourir m'enrhume (1987)

Sortie : 1987 (France). Roman

livre de Éric Chevillard

Paul_ a mis 8/10.

Annotation :

Je sais que c'est un lieu commun de lire toute l'œuvre d'un auteur à la lumière de son premier livre, mais là... Impressionnant comme tout est déjà là. Le style est tombé du ciel sur la tête de Chevillard dès ses 23 ans (!) et ne l'a plus jamais quitté. Sa première intrigue est déjà minimaliste puisque c'est l'histoire très becketienne d'un homme qui meurt de ne pas mourir, Monsieur Théo, alité chez sa logeuse Suzie Plock (déjà le goût de l'onomastique qu'on astique) et à qui la petite Lise tient compagnie. Seule la phrase est encore plus courte que dans les productions ultérieures, la faisant ressembler aux poèmes en prose de Ponge ou de Michaux, mais sinon on retrouve les motifs familiers (céleris, ongles, orteils en moins, fox, hérisson...), le don pour l'aphorisme zoologique (« la tortue est une soupe renversée », « les cygnes sont des chameaux avec de l'eau jusqu'aux couilles ») et pour la remotivation des expressions figées. En fait c'est assez drôle comme on pourrait prendre ce premier roman pour son dernier tant, au-delà de la maîtrise ahurissante du récit, le style est déjà dense, concentré, radical, avec des éclats de poésie presque rimbaldiens (je force) dans la puissante originalité des tournures, et surtout plein d'une sorte de sagesse désabusée et pince-sans-rire sur la vie. Bouche bée.

Quelque chose d'absent qui me tourmente
8.1

Quelque chose d'absent qui me tourmente (2025)

Entretiens avec Pascaline David

Sortie : 28 août 2025. Entretien, Littérature & linguistique

livre de Laurent Mauvignier et Pascaline David

Paul_ a mis 8/10 et l'a mis dans ses coups de cœur.

Annotation :

Ce livre d'entretien de Mauvignier ne serait-il pas son meilleur livre tout court ? J'ai toujours apprécié l'écouter parler de son travail et je retrouve ici avec plaisir beaucoup de réflexions sensibles qui ne s'intéressent qu'à la matérialité de l'écriture, loin de tout idéalisme romantique. La maladie qui détermine une vocation pendant l'enfance (comme Proust et tant d'autres), la mort du père à 16 ans, les études aux Beaux-Arts, le premier roman, Loin d'eux, publié grâce aux encouragements de son colocataire Tanguy Viel... Mauvignier revient sur son parcours mais sans s'attarder sur des considérations biographiques, plutôt pour aborder des enjeux d'écriture essentiels, le pouvoir de la fiction, l'influence des lectures et les manières de s'en arracher pour trouver sa voix, l'usage de la ponctuation, l'oralité particulière en littérature, le rapport à l'éditeur ou encore le choix des titres. Un livre de chevet pour tout apprenti écrivain.

« Il ne faut pas avoir quelque chose à dire, il faut avoir quelque chose à faire »

« Trouver l'écrivain que vous êtes, c'est extrêmement long, compliqué, et c'est surtout difficile de s'affirmer sans avoir épuisé, par de nombreuses tentatives, tous les écrivains que nous ne sommes pas »

« écrire, c'est réécrire »

Manières d'être vivant
8

Manières d'être vivant (2020)

Sortie : 5 février 2020 (France). Essai, Philosophie, Écologie

livre de Baptiste Morizot

Paul_ a mis 7/10.

Annotation :

Ne plus considérer la nature comme un décor. Se sentir comme une minorité au milieu des grillons. Avoir le pistage pour philosophie. Rendre hommage à notre ancêtre amphibien à chaque fois que l'on sale un plat. Ne plus regarder nos passions comme des bêtes sauvages qu'il faudrait dompter. Envisager les rapports entre le loup et les moutons comme une diplomatie. Cet essai fourmille d'idées passionnantes pour reconsidérer nos relations avec les êtres vivants autour de nous. Le premier texte, le plus long, à la poursuite des loups dans le Vercors est de loin le plus beau à travers sa forme de journal qui l'ancre dans une écriture descriptive et immersive. On peut seulement regretter que Morizot à l'image de son pote Damasio abuse parfois d'une prose trop lourde et d'un jargon deleuzien (un exemple parmi tant d'autres, « on est tissés par des fils d'affects ») alors que des tournures plus simples n'enlèveraient rien à la force de son propos.

Les Plaisirs et les Jours
7.2

Les Plaisirs et les Jours (1896)

suivi de : l'Indifférent

Sortie : 1896 (France). Recueil de nouvelles, Poésie

livre de Marcel Proust

Paul_ a mis 6/10.

Annotation :

Ces textes de jeunesse de Proust sont un formidable document pour qui voudrait scruter les premiers balbutiements du grand écrivain. Les Plaisirs et les Jours, écrit dans sa vingtaine, est un livre que Proust reniera tout en en admirant pourtant encore le style, « mieux écrit ou moins mal que Swann » ! On peut être surpris de cette déclaration tant sa phrase, moins longue, moins enchevêtrée, moins brillante que dans La Recherche mais plus verte, plus lyrique, plus romantique, semble encore épouser les conventions de son temps. Dans ce recueil hétéroclite qui mêle nouvelles, pastiches, poèmes versifiés, fragments de moraliste, études poétiques de la nature, les grands thèmes proustiens sont déjà là, la mémoire, l'amour, la jalousie, la mondanité, la mort, ses idées aussi, mais elles sont comme plates, livrées telles quelles, pas encore transfigurées par une esthétique et un style, et surtout enveloppées d'une naïveté qui confine à la niaiserie. Proust n'est pas encore Proust, il est tout à la fois La Bruyère, Flaubert, Baudelaire, Stendhal, France ou Montesquiou, et dans cette alchimie étrange et pas encore achevée, on voit surtout le défaut de ses qualités géniales.

« il vaut mieux rêver sa vie que la vivre, encore que la vivre ce soit encore la rêver »

« et il eut de la peine d'en avoir moins de peine, puis cette peine-là même disparut »

Mithridate
7.4

Mithridate (1673)

Sortie : 1673 (France). Théâtre

livre de Jean Racine

Paul_ a mis 6/10.

Annotation :

Tragédie préférée de Louis XIV mais une des moins jouées de Racine aujourd'hui, la pièce raconte encore une histoire de frères ennemis après La Thébaïde. Pensant que Mithridate, roi du Pont et du Bosphore, est mort tué par les Romains, Pharnace et Xipharès se disputent le royaume de leur père ainsi que sa fiancée Monime. Hormis la langue toujours très belle, l'intrigue m'a paru assez faible en raison de l'absence de véritable nœud tragique. De plus les deux frères ne sont pas vraiment équilibrés, Pharnace ne trouve tout de suite aucune chance de salut auprès de son père comme du lecteur.

Paris, musée du XXIe siècle
7.6

Paris, musée du XXIe siècle (2024)

Le 18e arrondissement

Paris, musée du XXIe siècle

Sortie : 29 août 2024. Roman

livre de Thomas Clerc

Paul_ a mis 8/10.

Annotation :

Thomas Clerc revigore la tentative d'épuisement d'un lieu parisien en décidant de s'attaquer à un arrondissement entier. La différence fondamentale avec Perec, c'est surtout que l'auteur va déambuler activement dans la ville et « performer » en franchissant des seuils ou en interagissant avec des passants. Le livre est surtout original par son montage puisque ce long flux de texte qui ressemble à celui de la rue va être rythmé par des bornes en italiques qui vont dynamiser la démarche : danger, figure locale, image mentale, performance chien, vie antérieure, etc. Au final c'est un beau livre pointilliste qui se dessine, proche du travail d'Édouard Levé (ami de Thomas Clerc) et dont la lecture modifie profondément notre manière de regarder la rue.

J'en parle ici avec bilouaustria et Mr_Chouette :
https://open.spotify.com/episode/4LR3vlcM11nHgzWAWpji9C

Le Point aveugle
7.5

Le Point aveugle (2016)

El punto ciego

Sortie : 9 novembre 2016 (France). Essai

livre de Javier Cercas

Paul_ a mis 7/10.

Annotation :

L'idée de Cercas est passionnante : tout grand livre contient une question sans réponse, un point aveugle que l'auteur ne va pas chercher à éclairer mais à obscurcir davantage par des touches successives. Don Quichotte est-il fou ? Moby Dick représente-t-il seulement le mal ? Josef K. est-il coupable ou innocent ? Cercas retrace plaisamment l'histoire littéraire à travers ce prisme, armé d'une érudition presque borgésienne. Dommage que le texte, tiré d'un discours, comporte des répétitions et des précautions oratoires qui viennent un peu diluer l'originalité de la thèse et l'évidence de la démonstration.

L'Occasion
8

L'Occasion (1988)

La ocasiòn

Sortie : 1988 (Argentine). Roman

livre de Juan José Saer

Paul_ a mis 9/10.

Annotation :

Saer ne semble vouloir écrire que des romans magnifiquement singuliers puisqu'après la chronique ethnologique, le polar parisiano-argentin et le récit conceptuel d'une conversation de rue, on a le droit à un western psychologique dans la pampa ! Bianco, télépathe exilé, pense que sa femme Gina le trompe et ce scénario proustien suffit à Saer pour décomposer des instants et décrire un troupeau de chevaux ou un ciel qui s'assombrit comme un événement en soi, dans une prose raffinée, sophistiquée et presque phénoménologique.

On en parle ici avec bilouaustria et Mr_Chouette :
https://open.spotify.com/episode/3NP6P0aMzIVcv0Du8WQH3K

Le Roi vient quand il veut
7.9

Le Roi vient quand il veut (2007)

Sortie : août 2007.

livre de Pierre Michon

Paul_ a mis 7/10.

Annotation :

Un épais livre d'entretiens qui ressemble à l'œuvre fictionnelle de Michon : des répétitions qui sont comme des retouches, au sens pictural. Le Pierrot ressasse beaucoup son prime des Vies minuscules. Il semble ne s'en être jamais remis et peut irriter avec sa posture romantique vieillote et sa croyance en l'Inspiration et la Grâce. Et en même temps c'est peut-être l'un des derniers dinosaures à prendre la littérature au sérieux... Davantage que sur son propre travail, j'ai pris plus de plaisir à le lire sur Giono, Faulkner, Flaubert ou La Bible.

Pierre et Jean
6.8

Pierre et Jean (1887)

Sortie : 1887 (France). Roman

livre de Guy de Maupassant

Paul_ a mis 7/10.

Annotation :

Sans doute un des Maupassant les plus scolaires, du fait de sa brièveté et de l'opposition facile, un peu grossière des deux frères. Mais les introspections sont délicieuses, tout comme la satire sociale très flaubertienne qui passe par les objets, costumes et décors. Au fur et à mesure du récit se dessine un touchant portrait de femme fautive qui évoque d'ailleurs Bovary. À cet égard le roman prend parfois l'allure surprenante d'une enquête policière où la mère et la mer sont tout de suite associées dans une isotopie féconde. La copie est un peu trop propre mais ça reste solide.

Un de Baumugnes
7.7

Un de Baumugnes (1929)

Sortie : 1929 (France). Roman

livre de Jean Giono

Paul_ a mis 8/10.

Annotation :

Deuxième volet de la trilogie de Pan et c'est encore un roman bref et cinglant dont l'intrigue, un vieil homme qui aide un saisonnier à reconquérir sa dulcinée, semble bien secondaire par rapport à la beauté de la prose. Chez Giono la nature n'est jamais un décor mais l'agent des humeurs et des émotions des personnages. Il y a là des parfums de Virgile et même de Céline dans cette manière de tordre la syntaxe et de colorer le lexique, et si le jeune écrivain abuse un peu des « comme », on ne lui en veut pas tant ses images pour décrire la Provence sont magnifiques.

« J'avais honte. Elle me brûlait comme un fer à marquer les moutons ; je la sentais s'imprimer toute chaude, en me faisant mal, dans le tendre de moi. »

Archives du vent
7.7

Archives du vent (2015)

Sortie : septembre 2015 (France). Roman

livre de Pierre Cendors

Paul_ a mis 6/10.

Annotation :

Un roman publié chez les excellentes éditions du Tripode et dont le titre, la couverture et le sujet ne pouvaient que donner envie, mais qui m'a déçu... À partir de l'histoire d'un mystérieux personnage de réalisateur, Cendors construit une intrigue sans doute ingénieuse, type mille-feuille narratif mais sans jamais produire les vertiges borgésiens qu'il vise. On ne voit pas vraiment où il veut en venir, les clichés romantiques sur la solitude du génie dans la nature s'accumulent dans une atmosphère mystique assez cheap. Même la qualité de la prose m'a paru relativement médiocre, pleine de phrases relâchées et de citations pompeuses de grands auteurs.

Le Murmure des vagues
8.6

Le Murmure des vagues (1911)

Wellen

Sortie : août 1993 (France).

livre de Eduard von Keyserling

Paul_ a mis 9/10.

Annotation :

Mon troisième Keyserling, cette fois plus proche du roman que d'une novella, et c'est encore un miracle. L'écrivain letton ausculte à nouveau son sujet favori, une petite société d'aristocrates en villégiature en bord de mer. Tous vont se prendre d'intérêt pour la belle Doralice, sorte de Bovary qui ne peut que désirer par ennui dans ce décor placide, et dont on comprend qu'elle est comme une allégorie de la noblesse finissante. Mais la mer est le véritable personnage principal du récit et Keyserling la peint dans d'innombrables « impressions » sublimes qui évoquent Boudin ou Monet. Son aisance égale dans la narration, les dialogues et les descriptions est vertigineuse.

« Derrière les bouleaux, quelque chose semblait avoir pris feu, c'était la mer sous l'éclat du soleil couchant. »

Paul_

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