Les non-dupes errent.

Avis sur 2084

Avatar -Piero-
Critique publiée par le

"La religion fait peut être aimer Dieu mais rien n'est plus fort qu'elle pour faire détester l'homme et haïr l'humanité." (phrase mise en exergue de "2084")

Boualem Sansal parle de religion, de "Dieu", donc de monothéisme, jamais d'islam dans son roman.

C'est que la religion qui régit le monde post-guerre sainte de l'Abistan n'est tout simplement pas l'Islam, même si elle emprunte certains de ses traits. Il s'agit plutôt d'une forme de syncrétisme, à savoir d'un montage de rites et d'idées prises à droite à gauche dans les innombrables sectes (à l'exception du catholicisme dont on ne sait s'il s'est suicidé ou s'il a été éradiqué lors de la Guerre Sainte) qu'engendra la bêtise et la crédulité humaine au cours de l'Histoire.

Ce syncrétisme est assez proche de celui de la franc-maçonnerie : la "Juste Fraternité", institution toute puissante en Abistan, ferait un excellent nom de Loge, l’œil unique d'Abi renvoie à l’œil du Grand Architecte qui nous surveille tous, symbole piqué aux rites égyptiens, les bureaucrates sont nommés "vénérables maîtres" etc.

Un micmac aussi grotesque qu'hilarant : Sansal est aussi, comme Kafka, un humoriste.

On comprend que, si l'islam n'est pas la religion de 2084, les islamistes ont été l'un des bras armés qui permirent la prise du pouvoir par Abi. Ce dernier les a certainement utilisés, comme Lénine utilisa les Soviets, puis liquidés, les jugeant trop stupides pour gouverner. Le Guide suprême est toujours entouré de clercs, à savoir de gens qui se croient "cultivés".

Sansal cible bien sûr l'islamisme (inutile de parler "d'islamisme radical", c'est un pléonasme), de même qu'Orwell ciblait le marxisme-léninisme (inutile de parler de "stalinisme"). Mais pas seulement : tous deux parviennent à une universalité dans l'analyse qui fait que leurs livres, admirables, resteront. Au moins jusqu'au prochain autodafé.

Cet Abistan, c'est quoi au juste ? Sans doute la réalisation concrète de ce que les utopistes religieux, de Marx à Fukuyama, de Hegel à Arendt, nomment la fin de l'Histoire. Un monde qui se veut parfait, où il ne se passe rien, où tout est organisé par les Elus au nom du Bien. Une Jérusalem terrestre. Et cette utopie réalisée est bien sûr un enfer.

Il est frappant de constater que lorsqu'il décrit la vie des gens, Sansal utilise toujours l'imparfait. L'imparfait, temps de l'habitude, de la répétition. La répétition inlassable du même (on prie Dieu obligatoirement 9 fois par jours en Abistan) procure l'illusion d'échapper au Temps et à la Mort. Un monde comme pétrifié (l'architecture est le seul art utilisé et respecté par les dictateurs : musique et poésie sont méprisées quand elles ne sont pas interdites).

L'imparfait, partout. Et le passé simple là-dedans ? Il surgit bien vite, pour exprimer la geste d'un nommé Ati, qui présente une particularité au sein de la population : celle d'exister. D'exister, c'est-à-dire de souffrir, mais aussi de connaitre la joie d'être au monde, même au monde d'Abi.

Ati souffre physiquement. Il est tuberculeux, on l'a relégué au fin fond des montagnes, dans un mouroir qu'il parviendra à quitter. Comme d'autres grands romans, "2084" débute dans un sanatorium.

Ati souffre moralement, de ne rien comprendre au monde dans lequel il vit, les clercs ayant tout organisé pour qu'on ne puisse pas comprendre. La dictature maintient la population dans une sorte de schizophrénie ( dans la Novlang contemporaine, qui n'est pas encore parvenue au degré de perfection de l'Abilang, tout individu qui tente de réfléchir un peu est aussitôt taxé de "phobique" : à quand l'internement psychiatrique de ces dangereux subversifs, comme au bon vieux temps de Brejnev ?).

L'abilang ressemble à la novlangue, en plus efficace. La novlangue est administrative, donc terne; l'abilang est sacrée : comme l'hébreu moderne, elle fut créée de toutes pièces à partir de textes anciens que seuls les clercs peuvent lire et interpréter. L'abilang déchaîne l'enthousiasme populaire, permettant au système de perdurer.

L'Abistan est un monde amnésique, sans passé. Même cette date "2084", vénérée comme fondatrice, on ne sait à quoi elle correspond. Un univers mondialisé, sans histoire, ni collective ni individuelle. Nous y sommes presque, manque juste la guerre sainte pour tenter de liquider les récalcitrants.

Un monde machiste : les femmes sont tenus de marcher 40 pieds derrière les hommes, pour ne pas incommoder ce derniers de leurs odeurs corporelles insupportables.

La vie de l'homme ordinaire consiste à : "espionner les voisins, talocher les enfants, cravacher les femmes, s'agglutiner en foules compactes pour donner en spectacle la ferveur populaire, assurer le service d'ordre des grandes cérémonies au stade et donner de la trique, donner la main aux bourreaux volontaires pour les exécutions de peine"(p.80) La routine, quoi...

Et pourtant, ce monde parfait ne fonctionne pas, le totalitarisme n'existe que dans l'imagination des dictateurs et des philosophes à deux balles. La vraie vie se maintient, comme elle peut.

A l'intérieur, ce sont des gens comme Ati qui parviennent à prendre conscience dans la douleur de ce qu'on leur impose : "Ati avait acquis la conscience de son état, la liberté était là, dans la perception que nous ne sommes pas libres, mais que nous possédons le pouvoir de nous battre jusqu'à la mort pour l'être."
Cette conscience confuse et malheureuse va amener Ati à errer, jusqu'à franchir la Frontière, celle qui sépare les gens normalisés des réprouvés, de ceux qui parviennent à vivre sans les secours de la religion, dans des conditions misérables, mais libres.

Car ce monde qui voulait être tout ("nous n'étions rien soyons tout"), a quand même un extérieur, un autre qu'il ne peut comprendre, qu'il désigne comme l'Ennemi, comme la Grande Mécréance. Dans le ghetto, la vie redevient digne d'être vécue.
Ce monde qui croyait abolir toute frontière en a pourtant une, gardée militairement.
Qu'y a-t-il au-delà de la limite ? C'est toute l'interrogation du livre. Disons, pour ne pas trop déflorer le sujet, qu'au-delà de la Frontière, les femmes sont encore séduisantes, même dans leurs oripeaux.

Sansal n'est pas un donneur de leçons : il se borne à constater. Comme Ati, il cherche. Il doute. Ce doute qu'Abi a cru pouvoir éradiquer.

Sansal a choisi de rester en Algérie, où il est menacé tant par le pouvoir en place que par les islamistes (ses livres sont censurés, on l'a chassé de son travail). Pourtant il n'a pas envie de s'installer en France. On le comprend : même pouvoir corrompu, mêmes islamistes, mais en prime, des "intellectuels" parfaitement débiles, des écrivains à trois mots de vocabulaire...

Sansal manie une langue admirable.

C'est donc un algérien qui nous aura rappelé, à nous français, peuple exténué, ce qu'est la littérature, ce qu'est la pensée, ce qu'est le débat politique.

Sansal a raison : rien n'est jamais perdu.

Et vous, avez-vous apprécié la critique ?
Critique lue 6269 fois
101 apprécient · 13 n'apprécient pas

Autres actions de -Piero- 2084