Grand'aires et décadences

Avis sur Aires

Avatar Brune Platine
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L'habitacle d'une voiture, un lieu privilégié pour laisser se dévider l'écheveau des pensées.

Ainsi de certains des personnages qui peuplent l'extraordinaire nouveau roman de Marcus Malte, paru chez Zulma en janvier.

Roman, ou peut-être devrais-je plutôt parler de symphonie ou de kaléidoscope littéraire, tant foisonnant, prolifique et protéiforme est ce texte inclassable, inépuisable--en tous points inoubliable.

Arrêtons-nous déjà un instant sur la portée socio-culturelle, symbolique aussi, de la voiture, telle que définie dans les Mythologies de Barthes. Que dit le véhicule de son propriétaire ? De sa trajectoire individuelle ? Marcus Malte nous aide en indiquant, pour chaque conducteur et en tête de chapitre, modèle de voiture, marque, kilométrage, cote Argus, comme si ces éléments apportaient déjà des indices sur celui ou celle qui la conduit.

N'allez pourtant pas penser que l'auteur fait de la sociologie de bas étage : ce texte n'a rien de manichéen, il nous offre au contraire une dentelle psychologique digne d'un orfèvre, qui en dit long sur le temps passé par l'auteur à observer ses frères et sœurs humains. Acuité du regard doublé d'humour virant parfois au noir qui n'a pas été sans me rappeler Yasmina Reza (notamment dans Heureux les heureux).

Mais avant cela encore, revenons sur l'entame si fantaisiste de ces 488 pages, cette distopique entrée en matière, déconcertante à priori, mais fascinante de créativité. Sur 14 pages, une voix lointaine s'adresse (dans une sorte de novlangue très réussie) à ses congénères pour nous narrer ce que furent les Hommes à [notre] "ère" (écho homonyme au titre, récurrent dans le roman), non sans l'étriller avec mordant, ironie et causticité :

C'était l'ère du bit - ô sacré bit - et de sa grotesque et profuse engeance.

Ces pages forment un mélange savoureux qui marierait Ray Bradbury (pour le côté science-fiction cocasse) et Vian-Michaux-Demey pour la création langagière, pour le visage à la fois musical et poétique de cette prose décidément très originale qui fait de Marcus Malte un fascinant funambule du langage. Musique que l'on retrouve à de nombreuses reprises via les mentions des textes de Ferré, Ferrat ou Hallyday, qui font un écho délicieux aux situations rencontrées.

Toute la singularité de ce roman réside dans son caractère polymorphe et polyphonique, hautement réussi à tous les niveaux. Marcus Malte ne se contente pas en effet de nous brosser une galerie de conducteurs, tous en proie à une tragédie intime, tous à un carrefour de leur destin et plus ou moins au bord de la crise de n'aires. Chaque véhicule renferme une scène de théâtre : il y a Roland, le boute-en-train invétéré, amateur de jeux de mots (à la Stromae, Plus sage ? Tumeur pour évoquer le cancer), en route vers sa femme adorée et mourante (Rolande) à laquelle il s'adresse en pensée, pour dresser le bilan de leur existence dénuée d'enfant.

Il y a Claire Jourde, assise aux côtés de son mari Jean-Yves et de ses jumeaux, femme amère qui ne croit plus au couple qu'elle forme depuis 20 ans, qui fomente son départ en silence en rêvant à une femme inoubliable croisée fugacement. Il y a Jean-Yves Jourde et sa maîtresse cachée. Il y a cette maîtresse justement, la marmoréenne et cynique Catherine Delizieu au volant de sa Lexus, femme d'affaires sans états d'âme, héritière d'un empire industriel et amoureuse de son père déclinant.

Il y a Frédéric Gruson, le routier à la mère polonaise et sens du devoir chevillé au corps, qui conduit son Scania et laisse vagabonder son esprit avec une grande intelligence. (toute ressemblance...)

Il y a Zoé, la catholique chevronnée aux prières incessantes en quête de miracle, serveuse à l'Arche (nom si connoté !), qui attend fébrilement la nouvelle session des Journées Mondiales de la Jeunesse et que l'on retrouve liée à l'affaire (aisément reconnaissable) Vincent Lambert.

C'est aussi la singularité et la puissance de ce livre que de tresser la grande et la petite histoire, le réel et la fiction, les faits divers et le romanesque. Ce procédé offre à Aires une hauteur de vue et de réflexion, une vision du monde large et bouleversante qui fera grandement réfléchir le lecteur.

Il y a également Sylvain Page, débiteur compulsif et père solo en route pour Disneyland avec son fils indifférent, un père dévoré par la culpabilité et la mélancolie.

Il y a le poignant et si sage Pierre-Peter qui vit dans sa caravane (le mobile homme) sur l'aire d'autoroute où vont se croiser in fine bien des personnages de ce récit. Pierre-Peter dont la tendresse infinie pour les animaux, la sensibilité, m'ont rappelé le héros solitaire de Sophie Divry ; dont l'obsession romantique pour Shelley m'a évoqué l'amour du narrateur pour Kristin dans La dernière déclaration d'amour.

Les personnages sont en route vers un ailleurs (avec toute la charge symbolique que recèle cet élément) ou vont se croiser sur une aire d'autoroute. Une station-service n'est-il pas le point d'intersection par excellence de tous les mondes ? (Ceux qui réussissent et ceux qui ne sont rien aurait pu dire un homme cynique)

Enfin, il y a elle et lui, vieux couple qui échange façon café du commerce ou dialogue à la Beckett sur l'actualité et qui infuse le récit d'une vivifiante sagesse proverbiale (venant d'elle, souvent) tendance gilets jaunes.

Aux côtés des destinées inventées qui vont bientôt se caramboler, Malte intercale des poèmes, des listes de courses, des top 10 inattendus (demeures les plus chères au monde, animaux de compagnie millionnaires) mais surtout des faits de société marquants, qui tous expriment une certaine virtualité de l'Humanité (ou de l'Inhumanité, justement) et qu'il conte avec le talent consommé que nous lui connaissons.

Le lecteur y croisera donc le diabolique couple Fourniret et sa fourgonnette, le concert d'Elvis Presley à Hawaii en 1973, un serial killer aux identités multiples qui rappelle Ted Bundy, de monstrueux orphelinats roumains sous Ceaucescu, des batailles anglaises au XVIème siècle, le goût de Conan Doyle pour le surnaturel...

Malte insère également, entre deux chapitres, des extraits de cahiers, journaux intimes datés, qui sont des jaillissements philosophique, métaphysiques, des pensées et réflexions, des faits divers atroces ou de terribles injustices qui interrogent, encore et toujours, notre part d'humain...

Enfin, ce texte est saturé d'humour, notamment via les petites touches de slogans publicitaires toujours très à propos et qui expriment bien la vacuité et les mensonges de la réclame.

Chaque conducteur fait l'objet d'une véritable radiographie de la personnalité, le lecteur suit leurs pensées les plus secrètes, et s'attache à ces destins si imparfaits, souvent douloureux, qui sont le lot à la fois beau et fragile de la condition humaine. Foule sentimentale..

L'auteur ne se dépare jamais son regard lumineux et plein d'empathie pour ses créatures de papier, ce qui permet au lecteur de s'identifier pleinement à ces tranches de vie gonflées d'une humanité déchirante. Il offre à ces anonymes des contours d'une grande virtuosité, très soignés, à l'instar du vocabulaire employé, riche et singulier, qui est un merveilleux hommage à la langue et
et à son gracieux lexique ("véronique", "surérogatoire", "circonvolution", "sicario", "farausité")

En toile de fond, Marcus Malte nous livre également un texte éminemment politique (tendance anticapitaliste) qui parle de vies de labeur, d'exploitation par le travail, de révolte populaire, d'une société du spectacle et du divertissement poussée à son paroxysme, du marché de l'or gris et du 5ème risque, de sommets internationaux truffés de lobbyistes sans foi ni loi, d'attentats au Mexique liés au narcotrafic...

Impossible de faire la liste de tous les thèmes que Marcus Malte passe au crible de son regard caustique, tant ce récit déborde de son cadre telle une rivière en crue, pour nous inonder de sa formidable pertinence.

Et que dire, que dire de ce dénouement fulgurant qui interroge, dans un vaste mouvement, le destin, l'injustice du fatum, l'arbitraire, Dieu, la marche de l'Histoire, le futur de l'Humanité ? Qui est capable de telles pages, aussi singulières et abyssales dans les réflexions qu'elles suscitent, que Marcus Malte. Cet auteur est tout simplement unique et est pour moi l'une des plus voix les plus essentielles de la littérature actuelle.

[Seuls bémols de la pépite : la conférence genevoise sur le travail, trop aride, et les M&M's qui ne sont pas composés de noisettes, mais de cacahuètes, cher Marcus !]

En dehors de ces deux points de détail, honnêteté est de reconnaître que Aires est un véritable chef d'œuvre, un feu d'artifice narratif de grande envergure, soutenu par une vision du monde hautement politique, philosophique et humoristique, qui brasse le métal en fusion de l'Humain avec une justesse rare.

Rarement j'aurais lu un texte aussi spirituel, drôle, varié et original que celui-ci, qu'on pourra à loisir rouvrir au hasard pour en retrouver la saveur intacte.

Des fragments d'Humanité qui tendent à l'universel et frappent en plein cœur. Des gens qui aiment, pleurent et doutent et qui nous ressemblent tant.

De bouleversants "fr'aires & sœurs", fantastiquement rendus par un Marcus Malte prophète, poète et conteur au plus grand de son talent.

Immense.

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