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Artistes sans œuvres par MarianneL

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« Artistes sans œuvres », anatomie en coupe des artistes qui n’ont rien produit, pourrait passer pour un exercice futile ou absurde, une apologie gratuite de la paresse. Il n’en est rien.

Ce parcours autour des artistes ayant choisi l’éclipse, qui inspirât Enrique Vila-Matas pour son « Bartleby et compagnie », n’est pas uniquement l’excitation d’une curiosité face à une bibliothèque ou un musée-fantôme, le soufflé d’un fantasme cherchant à atteindre une beauté qui se dérobe.
Grâce à son érudition, à son œil éclectique ouvert aux arts et aux hasards du monde, Jean-Yves Jouannais nous fait entrer dans l’univers de ces artistes qui ont profondément influencé leur époque, porteurs d’idées souvent plus neuves que les artistes consacrés, mais qui ont fait le choix différent et risqué, de sortir de l’asservissement à la production et à la reconnaissance.

Felix Fénéon (1861-1944) est l’un de ces discrets, publiant dans la presse des nouvelles anonymes de quelques lignes, points de condensation ultimes de la comédie humaine : «Quittée par Delorce, Cécile Ward refuse de le reprendre, sauf mariage. Il la poignarde, cette clause lui ayant paru scandaleuse». Felix Fénéon ne publia rien en son nom mais porta devant le public certains des textes les plus célèbres de Mallarmé, Apollinaire et Rimbaud, « le sacerdoce tout de légèreté d’un homme qui n’était pas amoureux de son nom. »

De l’éclipse la plus discrète à la plus lumineuse, Jean-Yves Jouannais consacre des pages superbes à Borges, soucieux de ne pas encombrer les étagères déjà surchargées de la bibliothèque de Babel, qui écrit des résumés de livres dont on feint qu’ils existent déjà, envisageant son œuvre comme « une évacuation, un désamorçage des possibilités, une limitation du pire. L’œuvre de Borges n’est pas à proprement parler une chose de plus ajoutée au monde, comme le sont tous les hauts et superbes volumes dans la bibliothèque de l’Auteur, elle est l’inverse, une saignée à blanc, la violente extinction de la littérature par les Lettres elles-mêmes… L’apnée, la respiration retenue de part et d’autre du livre pourrait-on dire, la sensation de profondeur, l’euphorie cérébrale qu’elles entraînent, confirment l’intuition que l’espace est hanté par une sourde culpabilité, celle de n’avoir pas respecté le silence, d’avoir importé du trop dans l’économie pléthorique de l’univers. »

Invention et humour habitent aussi ce livre hybride, avec les Hydropathes ou les Incohérents, qui tournent en dérision les conventions bourgeoises et les salons officiels à la fin du XIXème siècle, avec le romanesque Félicien Marboeuf, « le plus grand des écrivains n’ayant jamais écrit », inspirateur fictif de la Recherche du temps perdu, ou encore avec la communauté shandy imaginée par Vila-Matas (Abrégé d’histoire de la littérature portative), communauté d’écrivains qui se revendiquent mobiles, insolents, légers et curieux, et dont l’œuvre doit impérativement tenir dans une mallette.

Dénonciation d’une époque essentiellement marchande ou méthode du bonheur, «Artistes sans œuvres» est un livre précieux, dans lequel légèreté et érudition sont enfin réconciliés.

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