La réédition en poche de Banquise offre l’opportunité de (re)lire Hervé Prudon, un auteur dont on aurait tort de négliger la bibliographie, même si on lui a souvent reproché ses audaces stylistiques et une certaine nonchalance dans la narration, pour ne pas dire du dilettantisme. À cette occasion, il se fend d’une courte préface où il déplore le silence assourdissant de la critique de genre et confie son goût pour le métissage littéraire. Un fait confirmé à la lecture de Banquise.


Après être sorti de prison, Gribiche échoue à Sainte-Mouise-sur-Dèche, cité de banlieue semblable à tant d’autres. Il espère y retrouver Schmitz dit « Bonnes-Joues », autre taulard avec lequel il a fraternisé. Mais, le bougre est mort. Suicidé. La rumeur affirme pourtant que sa mort n’aurait rien de naturel. Comme Gribiche est du genre tenace, il s’incruste, occupe l’ancien appartement de son pote et mène l’enquête, entre deux parties de baise avec les voisines esseulées qui l’ont adopté. Il questionne les gens, prospecte, investigue, se renseigne auprès des quidams, ne négligeant aucune piste. Pour le commissaire Pojarski, le motif du suicide de « Bonnes-Joues » paraît pourtant évident. L’ex-taulard a été tué par l’atmosphère délétère de débine flottant sur la cité. La bourrique dispose de preuves pour étayer son affirmation, écrites noir sur blanc, en désesperanto, dans le livre qu’il consacre au suicide. D’aucuns affirment cependant que « Bonnes-Joues » avait une compagne, Lola, qui l’aurait quitté peu de temps avant son décès. De là à voir un rapport de cause à effet… À Gribiche de démêler le vrai du faux.



« Si on votait l’euthanasie humanitaire, on tuerait tous les pauvres,
ce grand corps malade, cette agonie méchante, cet anus cancéreux d’un
monde enculé jusqu’à l’os par les syphilitiques de la pensée, écrasé,
normalisé par les panzers de l’actualité, écartelé par les percherons
du modernisme, oui, le suicide, enfin une manifestation dans le calme
et la dignité. »



Si l’argument de départ de Banquise a les allures d’une intrigue criminelle, il ne sert au final que de prétexte pour brosser le portrait d’une cité de banlieue. La banlieue d’avant, celle où l’indigence et les indigènes se côtoyaient avec difficulté, mais où les salafistes ne scandaient pas encore l’appel au jihad. Une autre époque, sans CRS en garnison, dépourvue d’antennes satellites sur les balcons en guise de décoration florale, mais où la télé rythmait déjà les temps morts.


Banquise dépeint la violence de vivre à côté de la vie, encagé dans une tour, avec pour seul horizon l’ennui, les petits commerces en déshérence et des espaces verts à l’herbe pelée. Rien de neuf sous le soleil des Grands ensembles.


Avec Gribiche, on explore les lieux, liant connaissance avec quelques sommités. Pope Maillard, ex-tenancier de bordel à Alger, désormais rongé par le cancer et les métastases. Junior et Méchouk, le fils cadet et l’employé robot, qui couvent du regard la déchéance du poussah assoupi sur sa fortune. Qui récupérera le pactole ? De son côté, Kibour surveille les plante-bandes du bloc, coiffé du képi graisseux qu’il porte aussi bien que son teint violacé, une vraie carte des vins complète sur la gueule. Le bonhomme ne supporte pas les nègres qui habitent là, ne se privant pas de le faire savoir à son épouse. Pour échapper à la vindicte paternelle, sa fille Anne préfère l’univers des caves où elle joue à la bête à deux dos contre rétribution. Elle se taille d’ailleurs une sacrée réputation dans le quartier, voire au-delà. Quant au commissaire Pojarski, il nourrit son spleen existentiel, entre deux tentatives de suicide. Faut dire qu’entre un père juif et une mère neurasthénique, c’est dur.


D’une prose fertile en digressions, ponctuée de trouvailles langagières réjouissantes, Hervé Prudon impulse la vie à ce microcosme de la désespérance. Il joue avec les mots et les images, à grands renforts de calembours et, avec une rage rafraîchissante, il donne chair à la banlieue, ce territoire de non-vie hanté par les existences étriquées de ses habitants. Banquise s’apparente ainsi à une sorte de poème en prose, où la dèche, les laissés-pour-compte, les inutiles, tout un quart-monde de besogneux et d’exclus se vengent par la parole de la dépression ambiante.



« Sous le Monoprix, une pute grelotte dans ses bas résille. Elle
échangerait bien sa vérole contre une chaude pelisse. »



Entre noire et blanche, Hervé Prudon transfigure la banlieue accouchant d’un roman peut-être pas totalement abouti, mais qui n’est pas sans évoquer Jean Vautrin. Excusez du peu.


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leleul
7
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Créée

le 30 juil. 2016

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