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C'est une chose étrange à la fin que le monde

Avatar Bronislas
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Premier Ormesson, et c'est une déception. À commencer par le style, absent de ces pages. C'est volontaire, sans doute, et dans un ouvrage qui revient sur les origines du monde, sur les premiers mythes de l'Homme, sur la question philosophique de l'existence de Dieu, il convient de recourir à la prose sobre des penseurs qui ont réfléchi de même à ces questions complexes. D'un autre côté – et je n'ai pas envie de mettre les formes non plus – avec ce style plat, ce continuel présent de l'indicatif que je retrouve dans les copies de mes quatrièmes en manque d'inspiration à décrire ce qui les entoure, Jean d'Ormesson interroge la physique et la métaphysique, la science et l'art, à l'aide d'une bibliographie lilliputienne. Se côtoient le livre de vulgarisation philosophique de Jeanne Hersch, L'étonnement philosophique, qui rince déjà à la machine les grands philosophes (Nietzsche y est massacré), et le livre de vulgarisation scientifique – déjà ancien, ce qui me paraît à première vue problématique quand on désire faire la description des dernières avancées de la science contemporaine, si on se représente les avancées faites en vingt-deux ans dans ce domaine – de Trinh Xuan Thuan, La mélodie secrète. Au reste, Jean d'Ormesson saupoudre son « roman » des références de tout bon agrégé de philosophie, un petit bout de Panta rei par-ci, un autre de Cogito ergo sum par-là, et le Cur aliquid potius nihil de Leibniz en guise de cerise (de loin le plus intéressant des trois pour le propos de l'auteur, mais là encore je vais y venir), au moins s'est-il prévenu des citations tronquées et déformées auxquelles nous ont habitué ces tristes sires (le fameux homme comme maître et possesseur de la Nature de Descartes, qui devient l'homme maître et possesseur de la Nature d'un coup de baguette magique). Les sources sont parfois directes, souvent indirectes, et l'on a régulièrement l'impression de lire de la vulgarisation de vulgarisation, de la vulgarisation au carré.

J'en viens à ma lecture maintenant, parce que cela m'a posé un sérieux problème. Si ce n'était cette prose, qui, à défaut d'être belle, était au moins particulièrement lisible, ce qui m'a permis de le lire comme on lit un roman de gare, et si j'avais voulu en savoir plus sur le problème des origines du Monde et de l'Homme, sur ceux, qui en découlent de la science et de l'art, de la physique et de la métaphysique, je serais retourné aux pages écornées des classiques. Pour qui a lu Lewis Mumford et Les transformations de l'Homme, pour qui a lu, les yeux émerveillés, cette superbe introduction qui nous donne à contempler la singularité de l'Homme au moment où celui-ci émerge du chaos préhistorique, pour qui a lu le Discours sur l'origine et les fondements de l'inégalité parmi les hommes de Rousseau, probablement l'un des ouvrages les plus denses, les plus synthétiques de l'histoire de l'humanité, où s'y donne à voir la virtuosité de notre plus grand philosophe, la lecture du chapitre où un Jean d'Ormesson nous fait la peinture d'une navrante carte d'Épinal, dans laquelle une poignée d'hommes inconscients de leur singularité lèvent les yeux au ciel pour s'émerveiller des « lampadaires » de la Genèse, ne provoque que gêne et ennui. Et on pleure de rencontrer un Thalès, un Héraclite, un Parmenide aussi ennuyeux quand les plans de cours inachevés du jeune Nietzsche, professeur d'une philologie bien lourde et bien allemande nous transportait dans la Grèce des premiers philosophes, qui « saut[aient] d'un pied léger, utilisant les pierres en progressant de l'une à l'autre, bien qu'elles s'effondrent brusquement derrière [eux] ». Et la liste est longue. Les grands scientifiques des Temps Modernes, Copernic et Galilée en tête, étaient moins caricaturaux chez Koyré, pourtant beaucoup plus suspicieux envers le divin que l'agnostique Ormesson. L'histoire des progrès de la science y est plus passionnée, et passionnante dans nombre d'ouvrages de vulgarisation, à commencer par Hawking. Je sais parfaitement que tout ouvrage pâtirait de telles comparaisons, mais quand on interroge les origines, quand on s'en remet à Dieu, Homère, Platon et Nietzsche, on doit y mettre de la vie, merde !

C'est maintenant que je me dis que la critique pourrait être encore longue, et que je me suis concentré sur des points de détail, en laissant de côté tout un pan du livre, sa construction, son but déclaré, la voix de l'auteur. Et c'est le moment de parler de l'étiquette de « roman », de cette question lancinante de savoir pourquoi il y a quelque chose plutôt que rien. Mais ces questions, dès lors que j'exprime ma déception à la lecture du livre, n'ont même plus à se poser. Jean d'Ormesson ne pousse pas la logique jusqu'au bout et reste à la surface des phénomènes. Il est désolant de pragmatisme quand il explique son projet et justifie que son livre est un roman (mais pourquoi se justifie-t-il ?) , et il m'achève dès les toutes premières pages du livre. Le monde est et c'est suffisant. La voilà balayée, avant même que commence son récit des progrès philosophiques et scientifiques, la fameuse question de l'existence du Monde. Quelle déception ! Cette question qui chez moi est si lancinante, cette boule qui se noue en moi quand je retourne cette question dans tous les sens, le malaise à l'idée que quelque chose puisse naître de rien, le malaise à l'idée qu'il ait pu y avoir toujours quelque chose, rien de tout cela chez Jean d'Ormesson. Il a eu de la chance de naître, il a eu la chance d'aller à Copacabana, à Ipanema, à Acapulco, à Cancún, à Santa Barbara, à Big Sur, à Bali, à Bora Bora, à Tahiti et en Grèce, il a eu la chance un jour de nager jusqu'à l'épuisement, de se reposer sous les branches d'un olivier et de se poser la question « pourquoi y a-t-il quelque chose au lieu de rien ? », et cela est suffisant. Dès lors, il peut bien penser ce qu'il veut de Dieu et de l'existence, il est déjà allé trop loin, trop vite, et m'a laissé sur le côté.

Je préfère vivre toute ma vie avec cette interrogation qui perle à chaque instant que de céder à ce contentement une seule seconde. Je suis, et pourtant ce n'est pas suffisant.

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