Chronique: Chanson douce

Avis sur Chanson douce

Avatar Vincent Lahouze
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(Le bébé est mort)

Dès les premiers mots dès les premières pages du livre je plonge dans le bain j’ai la tête sous l’eau qui est devenue froide je flotte à côté du corps du petit gamin Adam (le bébé est mort) tandis que la petite fille Mila est en train de succomber dans l’ambulance je retiens ma respiration je veux comprendre ce qu’il s’est passé tandis que dans ma tête résonne la voix d’Henri Salvador et sa comptine assassine je veux comprendre les hurlements de la mère orpheline de ses enfants je veux comprendre pourquoi quand comment je veux remonter le temps quand ils étaient encore vivants je sais que la réponse se trouve tout au fond de l’eau (le bébé est mort) tout au fond tapie dans l’ombre tout au fond qui s’écoule des veines tranchées de la nounou qui a voulu se suicider je plonge la respiration bloquée et je tourne les pages

d’abord il y a Myriam qui passe de mère au foyer qui s’ennuie à avocate débordée qui court après le temps qui court après sa vie après ses enfants mais qui a l’impression d’être utile et importante aux yeux du monde en tant que femme d’affaires puis il y a Paul son mari le papa qui travaille dans la production musicale et qui place sa carrière avant tout et qui court après l’argent après ses envies ses enfants aussi mais qu’importe tant qu’il y a la réussite sociale et enfin il y a Louise qu’on ne connaît pas Louise la nouvelle nounou Louise la force tranquille et le visage de poupée à peine sortie de l’enfance Louise la femme blessée par son mari qui mourut et délaissé par une fille qui s’éloigna pour ne jamais revenir sur ses pas oui Louise qui sera embauchée comme nounou et son visage aussi lisse qu’une mer paisible Louise qui chavire en dedans qui tangue au grès de ses tempêtes intérieures mais que personne ne voit même pas elle voilà le décor se dessine Myriam Paul Louise un triangle des Bermudes et les enfants au milieu qui nagent tandis que je continue de plonger dans les abysses d’un drame dont je connais déjà l’issue

tout s’enchaîne si vite il y a Louise si réservée si discrète qui s’infiltre peu à peu dans la vie de famille comme une eau stagnante usée mais qu’on ne peut contenir Louise qui rompt le barrage familial qui se rend indispensable que les enfants adorent et qu’elle adore aussi il y a Myriam et Paul qui pensent avoir la nouvelle Mary Poppins et qui se laissent envahir peu à peu par cette nounou toujours prête à leur rendre service et par un plaisir coupable et égoïste d’appartenir à la haute société chic mais généreuse et qui n’hésitent pas à emmener la nounou en vacances avec eux et puis peu à peu au fil des mois il y a quelques remous quelques vagues quelques bulles qui crèvent à la surface d’une réalité pas aussi lisse qu’elle ne paraît Louise s’agite Louise a peur Louise devient jalouse Louise est seule face à cette famille à laquelle elle n’appartiendra jamais seule face à sa violence intérieure où elle n’a pas pied et moi j’assiste toujours en apnée et impuissant au naufrage annoncé d’une embarcation fragile perdue dans le brouillard des non-dits et qui va tout droit sur des récifs au cours d’un récit implacable sans qu’on ne puisse rien changer jusqu’à l’arrivée du point final.

(les enfants, venez. Vous allez prendre un bain.)

Ce sont les derniers mots, je tape du pied au fond et je ressors la tête de l’eau, au bord de l’asphyxie, je respire à nouveau, j’ai passé plus d’une heure trente totalement immergé et englué dans 240 pages d’une réalité et d’une violence ordinaire régie par des comportements tristement humains. Chanson douce n’a rien d’une comptine pour enfants, il tient davantage de la fable où les gentils meurent avant la fin, un récit descriptif sans jugements, sans parti pris, qui nous amène au bord de la folie humaine sans l’excuser, sans l’expliquer, sans la condamner. L’écriture de Leïla Slimani est ciselée, rapide et tranchante. Elle te découpe l’âme et te laisse là, sans réponse, envahi par un sentiment malsain qui te colle à la peau, et un goût d’inachevé dans la bouche.

Je n’écouterai plus jamais Henri Salvador de la même manière.

Vincent Lahouze

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