Salué par Jürgen Habermas, cet ouvrage est une longue méditation sur quelques grands courants politiques qui ont animé le XXème siècle et sur le cheminement tumultueux de l’idée démocratique, « incertitude institutionnalisée ». Débutant aux prémisses de la Première guerre mondiale avec l’antagonisme entre Etats-nations coloniaux et empires continentaux, l’auteur analyse les conditions de la formation des systèmes bureaucratiques puis étudie, dans l’entre-deux-guerres, la lutte entre les modèles allemand et britannique de l’Etat. Considérant que la gouvernance léniniste doit moins au marxisme qu’à l’influence du socialisme de guerre allemand, il lui oppose des types de socialisme plus conservateurs : celui d’Ernst Bloch et de son idéal du Heimat inspiré de la commune villageoise russe, celui du socialisme suédois préoccupé par l’alliance avec la paysannerie ou encore celui d’Otto Bauer et de l’austromarxisme, sorte de socialisme national du temps de la Vienne rouge.
A côté des totalitarismes, qu’il décortique avec précision – le « colossal exercice d’automutilation étatique » du stalinisme et le fascisme comme produit de la démocratie de masse – il met en lumière des tendances moins souvent traitées par les historiens, telles que le corporatisme portugais, le personnalisme chrétien, le positivisme juridique et ses fondements libéraux, l’influence des régimes de masse sur les monarchies parlementaires ou celle des thèses du président Wilson dans la Turquie d’Atatürk.
Le phénomène politique qui a le plus marqué l’après-guerre selon lui est la démocratie chrétienne qui, plus que la social-démocratie, a fourni la première génération des pionniers de la Communauté européenne (De Gasperi, Adenauer, Schuman), celle qui « croyait au supranationalisme comme fruit du travail d’élites en communication constante, composées de planificateurs et de bureaucrates de haut vol ». De là Müller poursuit sur l’histoire de la Société du Mont Pèlerin, « troupe d’élite destinée à occuper les avant-postes de la guerre idéologique et armée pour le combat rapproché », sur la révolution thatchérienne et sur la guerre de Yougoslavie, qu’il voit comme l’ultime acte du drame européen. Au cours de ce tour d’horizon, il choisit de s’arrêter sur l’itinéraire de quelques personnalités charnières à ses yeux : Max Weber, Carl Schmitt, Sorel, Lukacs, Maritain, Debord, Foucault, Marcuse et quelques autres. Une somme foisonnante.