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Avis sur Écriture : Mémoires d'un métier

Avatar Sarah Beaulieu
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On ne passe pas à côté des conseils d’un écrivain tel que Stephen King. On lit et on absorbe, en espérant que l’éponge soit assez large. Lire Stephen King qui parle du métier d’écrire, c’est horriblement jouissif.

Au milieu des nombreux carnets d’écrivains que j’ai eu l’occasion de lire, il y a Stephen King. Au milieu, parce que j’ai une fâcheuse tendance au classement, tout du moins à l’ordre, uniquement lorsqu’il s’agit de ranger ce qui n’a pas besoin de l’être. Il fallait placer Stephen King au milieu des mémoires de Wilde, Gide ou Buzzati. Pas de choix, pas de préférences, quand on sait qu’Oscar Wilde aura toujours, pour moi, la place la plus lumineuse. Alors, pourquoi au milieu ?

D’abord, parce que King est un écrivain contemporain. Et que les dispositions, les conditions du métier ont changées. Ainsi, Oscar Wilde écrit depuis la prison, condamné pour des raisons que le Royaume-Uni, bien heureusement, ne prend plus en compte aujourd’hui. Buzzati fait transpirer dans ses brouillons les empreintes de la guerre. Stephen King, lui, a sensiblement les mêmes marques que nous. Ensuite, parce que King s’inscrit dans un genre qui lui est propre. C’est un auteur qui a su réinventer l’horreur, le fantastique, redessiner certains codes, les appuyer ou les détruire. Surtout, Stephen King est un modèle de conteur moderne, une machine à histoires.

La première partie du livre est consacrée à ses mémoires proprement dîtes; il y raconte son enfance, sa rencontre avec sa femme, ses différents boulots et les endroits où il a vécu. Il donne des détails, fait des ponts avec ses livres. Quand il publie Carrie, en 1974, c’est en se rappelant deux filles de son lycée, constamment bousculées et maltraitées par leurs camarades, et décédées chacune dans des conditions tragiques quelques années plus tard.

Les personnages de King … On essaie de s’accrocher désespérément aux passages où il parle de ces gens qu’il a croisés et dont on sent, si ce n’est le modèle, tout du moins l’influence. Il en parle comme d’une évidence. Il ne s’inspire pas de ces gens, il les décrit simplement. Souvent, il semble considérer que la matière est déjà prête. On a l’illusion d’une sincère facilité à se servir de ces caractères et de ces visages. On relira plusieurs fois ces passages, ces descriptions justes, particulièrement imagées des fantômes de son passé. L’homme qui le renversera sur une route de campagne, et qui déclenchera la reprise de l’écriture de ces Mémoires, en est le parfait exemple. Et on se dit que vraiment, King n’a pas volé sa place.

Pourtant, il a piétiné. Il a travaillé, un peu n’importe où. Il a écrit, n’importe où aussi. Il a enfoncé les lettres de refus des éditeurs dans un clou rouillé, sur le mur de sa chambre. Mais on sent que chacun de ces piétinements, chacune de ces hésitations le poussaient toujours plus vers cette maîtrise des situations et des personnages qui feront, plus tard, toute la puissance de ses romans.

La seconde partie de ces Mémoires est davantage un concentré de conseils, souvent concis, bourrés d’exemples. Il prône l’intérêt des phrases courtes, des dialogues épurés. Il précise lui-même ne pas vouloir donner de modèles à suivre, et répugner déjà à lire ceux des autres. Ceci n’est pas un manuel d’écriture, il le répète. Difficile pourtant de s’en convaincre, quand on sait que l’influence de King le dépasse probablement.

J’ai lu Stephen King. Beaucoup. Stephen King, c’est une partie de mon enfance. Stephen King est disséminé dans des souvenirs précis, toujours durs. Un jour, son clown, Ca, passe à la caisse d’un magasin. J’attrape le livre et j’aperçois la couverture. Je me rappelle les nuits de cauchemars qui ont suivies. Un autre jour, on m’interdit de lire Shining, qui traîne dans les rayons de notre bibliothèque. A l’époque, je lis la série Chair de Poule et je pense être à la hauteur. J’ai lu les premières pages à 9 ans, et je m’en souviens encore. Les images de ses romans sont restées accrochées au fond de ma tête. Aujourd’hui, je n’ai pas encore repris la lecture de Shining; j’ai le souvenir d’une terreur profonde, et tellement pure, que je crains non plus cette terreur elle-même, mais le fait de la voir transformée par une sorte d’agaçante sagesse, la déformation et la pollution de mon regard d’adulte.

Mais j’ai lu Stephen King depuis. Et, bientôt, il sera temps d’écrire non plus sur ses mémoires, mais sur la masse de mots et d’histoires qu’il a laissé grouiller dans mon esprit.

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