Ellipses est un recueil qui porte remarquablement bien son titre. Audrey Pleynet y travaille la science-fiction non comme un exercice d’accumulation d’idées futuristes, mais comme un art du retrait : ce qui n’est pas dit, ce qui est sauté, ce qui manque volontairement devient le véritable moteur du sens.
Chaque nouvelle repose sur un principe simple mais exigeant : ne raconter que l’essentiel, laisser au lecteur le soin de reconstruire les causes, les conséquences, parfois même la morale. Cette écriture par ellipse crée une lecture active, presque inconfortable par moments, mais profondément stimulante. On ne consomme pas ces textes, on les recompose intérieurement.
Le recueil explore des thèmes familiers de la SF d’anticipation — surveillance, technologie intrusive, marchandisation de l’intime, survie post-apocalyptique — mais avec une vraie cohérence d’ensemble. Ici, la technologie n’est jamais le véritable sujet. Elle est un révélateur. Ce que le livre interroge, avec constance, c’est notre propension à transformer l’humain en donnée, en ressource ou en service, souvent au nom du confort ou de la sécurité.
Certaines nouvelles se détachent nettement par leur puissance conceptuelle et morale, notamment celles qui traitent de la collecte d’informations, du profilage ou de la citoyenneté augmentée. Les chutes y sont précises, parfois glaçantes, parce qu’elles reposent moins sur un effet de surprise que sur une évidence tardive : tout était déjà là, sous nos yeux. D’autres textes, plus orientés vers le post-apocalyptique ou la fable, peuvent sembler plus convenus, voire légèrement attendus, mais ils participent néanmoins à la cohérence thématique du recueil.
L’écriture est fluide, maîtrisée, parfois presque clinique. Audrey Pleynet ne cherche pas l’emphase émotionnelle. Elle privilégie la netteté, la lisibilité, et une forme de distance qui renforce paradoxalement l’impact. Lorsqu’un texte touche juste, c’est précisément parce qu’il ne force rien. Le lecteur arrive seul à la conclusion — et c’est souvent là que le malaise s’installe.
Comme tout recueil, Ellipses est inégal. Certaines idées auraient gagné à être davantage creusées, d’autres à être resserrées. Mais cette inégalité fait aussi partie du genre, et elle n’entame pas la réussite globale du projet. Le livre se distingue par sa cohérence morale, sa capacité à poser des questions plutôt qu’à livrer des réponses, et par un vrai respect de l’intelligence du lecteur.
Dans le paysage de l’auto-édition, Ellipses mérite une lecture attentive et critique. C’est un recueil qui ne cherche ni l’effet ni la démonstration, mais qui s’inscrit dans une tradition solide de science-fiction réflexive, capable de parler du futur pour mieux éclairer le présent.
Un livre exigeant, parfois inconfortable, mais profondément pertinent, qui rappelle que la meilleure anticipation est souvent celle qui nous oblige à regarder ce que nous acceptons déjà.