Fils d'Héliopolis par madamedub
Ludo Dos Santos est né à Heliopolis, une des nombreuses favelas de Sao Paulo. Sa vie aurait dû être celle de milliers d'autres, une vie de misère, d'exclusion, de faim et de violence. Mais grâce au talent de cuisinière de sa mère, il a grandi dans la fazenda (une ferme) de l'un des plus riches industriels du pays, magnat des supermarchés dont l'épouse anglaise consacre sa vie aux deshérités des bidonvilles.
Ce couple brillant, fascinant de maîtrise de leur univers et de sens de la représentation, décide même de l'adopter à l'adolescence, et de lui offrir bien plus que ce dont il aurait pu rêver : des études, une vie protégée dans l'une des résidences-bunker où se regroupent les nantis brésiliens, des amis aussi favorisés que lui, et surtout l'opportunité de vivre chaque jour aux côtés de celle qui est désormais sa « soeur » et qui exerce une attraction presque magnétique sur lui, Melissa.
Bienvenue dans un monde où rien n'est ce qu'il semble être, où tout est artificiel et calculé, sauf peut-être l'infinie détresse des favelados, et la confusion totale dans l'esprit du héros. Ludo n'est nulle part chez lui, n'appartient à aucun des mondes qu'il côtoie : ni celui des deshérités qu'il n'a jamais vraiment connus, ni celui des riches qui ne manquent pas de lui rappeler ses origines honteuses, ni même sa famille adoptive dans laquelle rien n'est offert gratuitement.
Comment en faire partie quand on a passé la première moitié de sa vie à en être le domestique, qu'on ne porte pas le même nom sous prétexte de raisons de sécurité (pour éviter les enlèvements contre rançon), et qu'on a des relations quasi-incestueuses avec sa soeur, accessoirement mariée à son meilleur ami ?
Ludo est à l'écart, entre deux, et nous offre de ce fait un point de vue unique sur ce Brésil contemporain divisé lui aussi, où la réussite des uns est le plus cruel des miroirs face à la misère du plus grand nombre.
La vie y est littéralement coupée en deux, et chaque monde est à la fois attiré et repoussé par l'autre. Les murs sont invisibles mais physiquement palpables au sein de la ville, magma bruyant, aveuglant, odorant... Fils d'Heliopolis est un roman puissant, qui nous happe par sa manière de nous faire ressentir les lieux, les émotions. On y sent les odeurs, on y voit les paysages, on y entend la cohue incessante qui anime les lieux. Mais surtout, chaque chapitre a un goût différent, celui du titre qu'il porte (un plat, un ingrédient, un fruit) et dont la somme constitue une véritable cartographie de ce monde en 3 dimensions que nous livre Scudamore.
Sans tomber dans le pathos, sans prendre parti ou cataloguer les bons et les méchants, il nous livre une approche de cette société et de ses paradoxes, où chacun est prêt à employer tous les moyens nécessaires à sa survie. Le plus surprenant est l'attachement sincère de l'auteur pour ce monde, cette ville en particulier, qu'il parvient à nous transmettre malgré la violence de la description, parfois écoeurante et toujours sans concession.
On ne s'étonnera pas que le livre ait été nommé pour le Man Booker Prize en 2009. On y ressent à la fois tout son amour pour l'énergie sans limite qui se dégage de cette incohérence généralisée, et toute sa foi en la capacité de ses habitants à bâtir finalement quelque chose, ensemble...