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Gorgias par Kliban

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Le Gorgias, récemment redécouvert grâce à une amie qui m'en demandait une lecture de la métaphore des tonneaux - comparaison de l'âme humaine à des tonneaux bien ou mal rangés - est un des beaux dialogues déconcertants de Platon.

Il y est question de la vie bonne, de la politique - puisque certains protagonistes y prétendent que la vie bonne est celle du Tyran -, de la philosophie, et donc de la mort ("et donc" qui trouve sa justification dans le corps du dialogue).

Ce qui m'y a déconcerté, c'est essentiellement la liberté de ton de Socrate. Car l'enjeu n'est pas pour l'Athénien de démontrer quoi que ce soit. Il apparaît au contraire assez clairement qu'il n'en a cure, la démonstration n'étant que l'un des moyens, peut-être le moyen le plus essentiel, au demeurant, mais juste un moyen cependant qui puisse mener son interlocuteur à le suivre en philosophie.

Au départ, quelques métaphores n'ébranlent guère Calliclès, disciple de Gorgias, dans sa défense du mode de vie du tyran - cet homme à qui sa position permet à ses passions de trouver le plus rapidement possible leur contentement. Alors Socrate se lance dans son jeu de questions réponses, jeu du chasseur plus que de rhéteur : on n'y enchaine pas les grandes périodes, mais on y accule l'adversaire à répondre raisonnablement_. Jeu qui n'emporte pas la victoire, puisque Calliclès ne répond qu'à contrecœur et comme pour faire taire cette baudruche bavarde qu'est son interlocuteur, ce philosophe qui refuse d'être dit sophiste mais cherche tout de même à vous entrainer en philosophie. Ultime stratagème, alors : on présente l'âme nue, jugée après sa mort. Mais rien n'y fait, et Socrate n'aura su faire bouger Calliclès.

Récit qui n'est donc pas la success story qu'on eut attendu d'un auteur moins subtil que Platon, et que la condamnation à mort de Socrate par Athènes avait probablement rendue impossible. C'est le récit de l'échec de la philosophie et donc de la seule vie bonne possible dans une cité gouvernée par des hommes qui croient que l'homme ne vit bien que s'il s'adonne pleinement à ce qui le fait jouir - ... plutôt qu'à se préparer l'âme à la mort : vertu de philosophe et, selon Platon, seule façon à la fois de bien vivre et de bien faire vivre la cité.

L'éthos grec lie indissolublement politique et éthique, vie personnelle et vie de la cité. Platon, via Socrate, entend tresser la philosophie à ces deux-là comme le fil recteur de leur entrelacement. La vie bonne est celle que suit le philosophe, et elle rejaillit nécessairement en bien sur la façon de gouverner. Le Gorgias pourtant ne lui donne pas de contenu précis, il en détoure juste une simple forme : la vie bonne consiste à philosopher - examiner les problèmes au tranchant du logos. On y rencontre bien l'esquisse de quelques unes des conséquences, mais au fond, on s'arrête au seuil. Car le seul projet de Socrate dans ce dialogue est d'essence perlocutoire (faire faire quelque chose à celui qui écoute) : il entend faire réaliser un acte intérieur à son interlocuteur, une forme de conversion qui l'incite à le suivre en philosophie, en cette philosophie dont on ne voit qu'une ébauche, un trait propédeutique dans la section maïeutique, d'accouchement des idées, au centre du dialogue, et encore, avec forces procédés que nous appellerions aujourd'hui "sophisme". S'il est bien question de philosophie, dans ce dialogue, tout porte ainsi à croire qu'il ne déploie pas vraiment grand chose philosophique, mais tout au plus une invitation. Et le récit de son échec, dont on sait la conséquence tragique - la mort du maître chéri qui porta Platon à l'écriture des dialogues.

C'est donc un très beau dialogue. A surtout ne pas regarder comme un machin ennuyeux. Joute oratoire, où Socrate fait feu de tout bois et où les protagonistes, clairement détourés par la plume aiguisée de Platon, se donnent ou se refusent à cet être étrange, qui leur propose une façon plus étrange encore de voir le monde et d'y envisager leur propre insertion.

D'une certaine façon, il n'est pas de philosophie authentique qui commence en dehors de cela - le reste est du bavardage scolaire.

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