Critique de Huis clos

Avis sur Huis clos

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Retour sur l'histoire (spoiler) : Garcin est amené par un garçon dans un salon duquel il ne peut sortir. Un peu plus tard, c'est au tour d'Inès et enfin d'Estelle d'y être conduites. On découvre, au fur et à mesure que la pièce progresse, que les personnages se trouvent littéralement en enfer. Ils sont décédés et ont également tous ceci en commun : ce sont des assassins, directement ou indirectement. Garcin (fusillé pour désertion) a fait vivre un enfer à son épouse qui mourra de chagrin quelques mois après sa mort (elle est restée jusqu'au bout sous son emprise). Estelle (emportée d'après ses dires par une pneumonie) a jeté d'un balcon l'enfant qu'elle n'assumait pas et a provoqué, par ricochet, le suicide du père. enfin, Inès a torturé psychologiquement son amante, Florence, qui a fini par mettre le gaz pour en finir et l'emporter avec elle. En fait, Florence était mariée au cousin d'Inès. Ce dernier s'étant fait écrasé accidentellement par un tramway, Inès n'eût de cesse de répéter, ironiquement, que c'étaient eux qui l'avaient tué car il constituait un obstacle à leur amour. Ces trois personnages sont condamnés à demeurer éternellement dans cette pièce et à chacun devenir le bourreau des autres.

Ce sont des lâches : En fin de compte, les trois personnages sont des lâches. Garcin (qui a déserté) et Inès ont fait terriblement souffrir d'autres personnes pour ainsi dissimuler leurs propres faiblesses. Estelle, quant à elle, n'a pas supporté de devoir élever un enfant qu'elle ne voulait pas et a préféré le tuer plutôt que de faire face. Les personnages de Garcin et d'Inès se ressemblent donc dans la façon dont ils ont tenté d'exorciser leur lâcheté ; ce sont d'ailleurs les seuls décrit comme lâches dans l'ouvrage. J'ajoute qu'il paraît même pertinent de les diagnostiquer pervers narcissiques puisque tous deux ont imposé une emprise terrible sur une autre personne.

Les rapports qu'ils entretiennent : Chacun utilisent les autres pour son propre intérêt. Inès, fidèle à elle-même, essaye de séduire Estelle comme elle avait "apprivoisé" Florence. Estelle, quant à elle, s'évertuent à se rapprocher de Garcin qui est la seule présence masculine. Tour à tour, les personnages se rapprochent les uns des autres, provoquant l'ire du troisième. Le seul qui semble pouvoir apprécier la solitude sans s'occuper de ce que font les deux autres est Garcin. Notez d'ailleurs qu'ils font preuve au début d'une extrême politesse (notamment Garcin) au contraire de la fin où ils se tutoient et semblent se connaître parfaitement.

L'enfer, c'est les autres : Garcin ne supporte plus sa lâcheté et essaye d'écouter (ils ont manifestement cette faculté) ce que les vivants, sur terre, ses connaissances, pensent de lui. Malheureusement pour lui, ils le méprisent. Il conjure alors Estelle de croire qu'il n'est pas un lâche, il a besoin d'un regard extérieur qui le verrait comme il souhaite se voir, mais cela aussi ne fonctionne pas. Il essaye alors de prouver objectivement qu'il n'est pas un lâche et s'évertue à argumenter avec Inès, mais en vain. Finalement, il n'exècre pas être un lâche en soi, mais ne supporte pas le fait que les autres puissent le penser. "L'enfer, c'est les autres" énonce-t-il finalement.

Comme l'explique Sartre, il n'a pas voulu signifier que le rapport aux autres était forcément vicié, il a juste voulu dire que certains rapports étaient susceptibles de l'être et, dans ce cas précis, ils devenaient littéralement infernaux. Ils le sont d'ailleurs d'autant plus si on y accorde beaucoup d'importance, si on dépend considérablement d'eux. Combien d'adolescentes (et d'adolescents) se sont suicidés parce qu'elles souhaitaient être belles et cools à l'école, mais n'ont pas supporté le regard de ses camarades qui visiblement ne pensaient pas ainsi ? Accorder (trop) de l'importance au regard des autres, c'est se livrer au mépris, à la moquerie, au lynchage psychologique. De plus, si ces autres en ont conscience, ils peuvent insidieusement s'en délecter et remuer le couteau dans la plaie. En effet, la notion de regard de l'autre n'a pas de sens sans supposer l'existence d'un sujet qui y prête attention. Certes, Garcin tente de s'isoler à plusieurs reprises, mais c'est finalement pour mieux écouter ce que les vivants pensent de lui. Ce qu'il n'a jamais vraiment cherché à faire, c'est travailler sur lui-même plutôt que sur les autres, c'est d'essayer d'accepter sa lâcheté et d'avancer ou, au moins, de moins dépendre de ce que les autres pensent de lui.

La question du temps : Les personnages sont plongés dans un présent perpétuel, sans repos, sans coupure d'aucune sorte que ce soit. Les lumières sont toujours allumées, ils sont incapables de dormir et ne peuvent même pas cligner des yeux. Rien ne peut les soustraire au regard des autres. Pire encore, ils n'ont accès à aucun miroir, à rien qui puissent les refléter, ils sont tout entier dépendant des autres pour se connaître à l'image de la scène dans laquelle Inès aide Estelle à se maquiller. Enfin, ils ne peuvent pas faire taire qui que se soit définitivement (Estelle assènera plusieurs coups à Inès et sur elle-même avec le coupe-papier, en vain : comment pourraient-ils mourir deux fois ?).

Avis sur la lecture : Huis clos de Jean-Paul Sartre est une pièce de théâtre qui se lit très facilement et rapidement. Elle a le mérite de s'achever quasiment immédiatement après que Garcin se rende compte que "l'enfer, c'est les autres" et ainsi de plonger le lecteur dans des réflexions qui le suivront au moins tout le reste de la journée.

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