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Irène, Nestor et la vérité par MarianneL

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J’aime quand l’enchaînement des lectures semble cheminer selon sa logique propre, guidé par quelque chose comme un instinct souterrain, qui se dévoile soudain.
Alors, annonçant les voix si particulières d’Irène et de Nestor, je reprends cette citation de Moo Pak, de Gabriel Josipovici : « Toute notre vie, nous sommes hantés par des langages que nous ne pouvons pas déchiffrer, pas vraiment entendre. […] Même ceux qui nous sont proches parlent un langage que nous ne comprenons jamais vraiment. »

Avec le monologue d’Irène qui ouvre le roman de Catherine Ysmal, on est complètement perdu, physiquement dérouté – par l’inconfort qu’elle ressent dans son propre corps, par ses vêtements qui lui sont étrangers - et émotionnellement noyé - submergé par les perceptions envahissantes des couleurs et des matières qui l’entourent, et par le bruit assourdissant de ses doutes. Après on est encore perdu, mais la dissonance se construit, rendant perceptible le gouffre d’incompréhension qui sépare désormais Irène de Nestor.

Irène et Nestor vivaient repliés dans une petite maison, une vie à la marge, au milieu de la campagne, avec très peu de ressources et très peu de contacts. C’est le décor très simple d’une relation devenue impossible entre deux êtres qui ne savent plus ni se parler ni s’entendre. Leurs monologues parallèles, aux voix comme étrangères, se succèdent, avec par intervalles ceux de Pierrot, le voisin et l’ami, simple témoin ou plus, en tous cas l’œil du drame qui se joue.

De l’atmosphère de cette existence vide devenue étouffante, Irène se sort par sa myopie au monde, par le silence et la folie, en pataugeant dans la matière organique et dans le puits sans fonds de ses émotions, Nestor voudrait s’en tenir aux faits, réclame la vérité, mais son corps perclus de douleur l’empêche tout simplement de vivre ; elle dont l’esprit se délite, et lui dont le corps lâche.

Catherine Ysmal marque durablement par la puissance du langage, par les agencements de ses différentes voix, pour capturer la guerre des mots et les désordres de ce couple construits sur la base du même dictionnaire.

« Pour Irène, douter était vivre, balbutier, revenait à penser. Je le voyais une fois encore, à tout l’espace qu’elle laissait entre les lignes de son cahier ou, à cette manière de le prendre a l’envers. Ce n’est pas pour autant qu’elle était plus bavarde, au contraire. Elle le noircissait des journées entières, en réclamait d’autres, des carnets et des heures qu’elle volait au quotidien, à ce qu’elle aurait du faire, laissant la maison en l’état et le lit défait, les tasses du petit-déjeuner sur la table à midi. La seule chose qu’elle maintenait était ses disparitions l’après-midi, accompagnée de son carnet que j’ai cherché pour le lire, qu’elle fourrait je ne sais où et ne veux pas le savoir, par peur, je l’avoue. De cette peur qui augmente à mesure que je remarque les faits, que je les attache les uns aux autres ou que je les examine séparément, je me dirige vers cette image qui ne dira rien d’autre que la vérité.
Elle devenait plus folle, personne atteinte de troubles mentaux. »

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