9
1373 critiques
Littérature
Je suis sociologiquement prédisposé à aimer Desproges : mes parents écoutent France Inter. Par ailleurs, j'aime lire, j'ai remarqué au bout d'une douzaine d'années que quelque chose ne tournait pas...
le 6 août 2013
Si l’amateur de littérature « fin-de-siècle » se doit de connaître le Chat noir, il peut se risquer à lire l’Ange noir, une anthologie de textes méconnus de cette période, par des auteurs qui le sont à peine moins (1).
Les « Ange[s] » dont il y est question sont les succubes, ces créatures suceuses épuiseuses d’hommes dont la littérature des années 1880 à 1900 fit un assez large usage. L’anthologie se limite à la littérature francophone, et le mot succubes est à prendre dans un sens relativement strict : on ne trouvera guère de variations autour de cette figure – ni « les Striges » de Marcel Schwob (dans Cœur double, 1891), ni les diverses incarnations de la femme fatale fantastique qu’on trouve chez un Maupassant, par exemple. Il fallait, semble-t-il, que le texte comportât le mot « succube » pour que les éditeurs le retinssent – ne fût-ce que dans le titre, cf. le poème « La Succube » de Jean Richepin.
Les textes ? Quelques poèmes, et des récits qui lorgnent parfois vers l’essai – comme on est en droit de s’y attendre quand on lit du Gourmont ou du Péladan. Leur qualité est variable, leur brièveté générale permet au lecteur d’effacer assez vite le souvenir d’un texte décevant. Ils auraient tout à fait leur place dans une autre anthologie : le Petit Musée des horreurs de Nathalie Prince.
Du reste, ils proposent un aperçu par un trou d’épingle de quelques-unes des réactions auxquelles donnèrent lieu les suites du positivisme, entre tentation spiritualiste (« Nos âmes plutôt semblèrent avoir été appelées l’une vers l’autre du fond de la vie », Lemonnier dans « Le Succube », p. 102) et tentative d’établir une science qui n’en aurait aujourd’hui que le nom : « derrière toute croyance populaire, même absurde, il y a une loi scientifique entrevue » (p. 81), écrit Péladan dans « Hermétique » – deux optiques qui ne sont peut-être que les deux faces d’une même médaille.
Et quoique l’auteur de la préface s’en défende (« les succubes, incubes et autres goules de la période décadente sont bien plus métaphysiques que luxurieux », p. 16), ce qui assure la continuité de l’ensemble, c’est bien le fantasme masculin d’« un être enfin qui aurait la spiritualité d’un ange, la science d’un démon, et l’habileté érotique d’une courtisane ancienne » (Delassus, dans « Comment on arrive à l’Incubat et au Succubat », p. 39). À ce titre, que les auteurs retenus soient tous des hommes – à l’exception de Renée Vivien, dont les goûts la rapprochaient d’eux – ne me semble pas un hasard.
Le gros point noir de l’Ange noir reste le paratexte. Jean-David Jumeau-Lafond, auteur de la préface, est historien de l’art, pas de la littérature. Est-ce pour cela que certains de ses avis sont discutables, pour ne rien dire de son appel à une notion d’« imaginaire collectif » (p. 7) qui ne me paraît pas pertinente en général, et encore moins dans le cadre d’un courant qui pratique volontiers le culte du happy few ?
Dans tous les cas, il me semble qu’en écrivant que « les amants de la nuit que sont succubes et incubes proclament une transcendance de la chair qui resacralise le corps pour atteindre à l’essence de la vie et à la défense d’un art en effet “sacré” » (p. 12) ou que « pour les auteurs de la fin de la période dite décadente, le maléfice nocturne ou l’intrusion démoniaque n’est ainsi, dans un renversement des valeurs, rien d’autre qu’un sursaut vital face à la mort de l’âme » (p. 15), il fait l’impasse sur l’ambiguïté de la figure de la succube, qui dans les textes eux-mêmes est toujours incarnée.
Or, cette dimension charnelle est balayée par le préfacier : la traiter, ce serait « “tomber” dans […] l’interprétation sociale la plus terre-à-terre, arguant de la condition de la femme, de la misogynie de l’époque et autres clichés dont se repaissent les déjà très démodées Gender Studies » (p. 11). Délires pour délires, je préfère ceux de Péladan.
(1) Comme d’usage, une liste : Jules Bois, Nicusor de Braïla, Gaston Danville, Jules Delassus, Camille Delthil, Louis Denise, Remy de Gourmont, Camille Lemonnier, Jean Lorrain, Robert de Montesquiou, Philotée O’Neddy, Joséphin Péladan, Jean Richepin, Maurice Rollinat, Joséphin Soulary et Renée Vivien.
Créée
le 11 janv. 2020
Critique lue 167 fois
9
1373 critiques
Je suis sociologiquement prédisposé à aimer Desproges : mes parents écoutent France Inter. Par ailleurs, j'aime lire, j'ai remarqué au bout d'une douzaine d'années que quelque chose ne tournait pas...
le 6 août 2013
9
1373 critiques
Ce livre a ruiné l’image que je me faisais de son auteur. Sur la foi des gionophiles – voire gionolâtres – que j’avais précédemment rencontrées, je m’attendais à lire une sorte d’ode à la terre de...
le 4 avr. 2018
7
1373 critiques
Pour ceux qui ne se seraient pas encore dit que les films et les albums de Riad Sattouf déclinent une seule et même œuvre sous différentes formes, ce premier volume du Jeune Acteur fait le lien de...
le 12 nov. 2021
SensCritique dans votre poche.
Téléchargez l’app SensCritique.
Explorez. Vibrez. Partagez.



À proposNotre application mobile Notre extensionAideNous contacterEmploiL'éditoCGUAmazonSOTA
© 2026 SensCritique
Thème