J'ai lu il y a quelques temps déjà ce livre de Florian Mazel, L'Evêque et le Territoire, que d'aucuns ont qualifié d'important (je veux bien le croire), et qui est à la fois un bon et un mauvais livre. Bon parce qu'il est une leçon dispensée dans le plus pur appareil critique, une méthode déroulée en pilote automatique, une problématique serrée et nourrie abondamment par un dossier documentaire prodigieusement vaste, couvrant une large partie de l'espace français durant un Moyen Âge très largement entendu lui aussi. Mauvais parce qu'il est dépourvu de vie... Que nous importe que tel diocèse entre le VIIIe et le XIIe fut formé, ici, par l'impulsion souveraine du seul évêque, là par l'action conjointe de ce dernier et du comte local, ici encore par l'influence de tel chef-lieu d'évêché ou limité par tel monastère ou abbaye ? Il n'y est question que d'institution épiscopale, administration comtale, archidiaconés, archiprêtrés, autrement dit d'institutions froides et sans colorations. Doit-on renvoyer dans ses pénates l'effort pionnier de Camille Jullian, pour avoir vu dans le diocèse le pur substitut de la civitas romaine, pour la simple raison que telle centuriation plantait sa borne à 15 malheureux kilomètres de la croix paléochrétienne ? Si Florian Mazel y voit une découverte révolutionnaire, grand bien lui fasse...



Nous avons là une histoire des institutions qui souffre des défauts du genre, c'est-à-dire l'absence cruelle de l'homme, sa sensibilité, culturelle et religieuse, ses aspirations, qu'il fût de haute ou basse condition, de son action, individuelle ou collective, détachée de l'abstraction des structures administratives, dont les existences longues ont tendance à lisser, voire annuler, l'esprit d'un temps. C'est une histoire qui meut des machines et non des êtres humains.



Le livre de Florian Mazel sent fort la maladie de l'époque, il sent fort la technique et le souci de précision conceptuelle, ce qui le rend indigeste, froid, mort. L'histoire, certes, est une science – depuis longtemps déjà elle se veut telle, mais quoiqu'elle fasse au plan épistémologique, au plan de sa méthode, quels que soient les efforts gagés à fourbir un panel toujours plus affûté de catégories d'analyses, elle est et restera une science à part. Elle ne sera jamais, comme les mathématiques, la biologie, la physique, une science que notre civilisation du progrès, de la technique, de l'industrie, du commerce et de la finance, de l'écologie, du tourisme et des loisirs, elle ne sera jamais, disais-je, une science que notre civilisation pourra ajuster à ses besoins immédiats. D'où lui vient, par conséquent, ce besoin de technique et d'herméneutique froide, ce besoin de lexique désincarné, si ce n'est qu'elle est le reflet de sa triste époque ? Sera-t-elle payée de retour ?



Y a-t-il un seul médiéviste aujourd'hui pour ouvrir un bouquin de Bloch, Chaunu, Jullian, Le Bras et conclure, satisfait du sillon péniblement tracé depuis par les sciences humaines : « Je suis bel et bien au-dessus de tout ça, il n'y a pas de doute, un tel est pétri de lacunes que je m'apprête à combler dans un acte généreux, dont le génie fera pâlir tous les egos au-delà de la tombe ? Non, évidemment, cet historien, conscient pourtant des progrès de la connaissance depuis les années 1930-1960, se sentira plus sûrement juché, quoique borgne, sur les épaules de ces géants du passé, dont il faudrait aujourd'hui, imiter, non pas les méthodes et l'écriture, mais les aspirations intellectuelles. Aspirations qui ne se limitaient pas au jargon sans âme qui mâtine aujourd'hui tout travail sérieux, flanqué du joli label Sciences Humaines, pour le ranger ensuite dans un tiroir de morgue, avec les autres cadavres... Je le dis avec tout le respect que j'ai pour la profession d'historien aujourd'hui, l'intelligence critique, la formation, les savoirs-faire que tous, sans exception, se sont acquis au prix d'un long travail désintéressé, moi qui reste un nain intellectuel à côté du plus bâté des ânes de Sorbonne...


Dans son Apologie pour l'histoire, publié à titre posthume, Marc Bloch exprimait mieux que je ne saurais le faire, cet esprit si particulier sensé guider l’œuvre historienne. Ces quelques lignes me semblent résonner comme une loi d'airain, forte encore de sagesses oubliées : 

L'histoire, on n'en saurait douter, a ses jouissances esthétiques propres, qui ne ressemblent à celles d'aucune autre discipline. C'est que le spectacle des activités humaines, qui forme son objet particulier, est, plus que tout autre, fait pour séduire l'imagination des hommes. Surtout lorsque, grâce à leur éloignement dans le temps ou l'espace, leur déploiement se pare des subtiles séductions de l'étrange. (…) Gardons-nous de retirer à notre science sa part de poésie. Gardons-nous surtout, comme j'en ai surpris le sentiment chez certains, d'en rougir. Ce serait une étonnante sottise de croire que, pour exercer sur la sensibilité un si puissant appel, elle doive être moins capable de satisfaire aussi notre intelligence.
Pastoure
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le 15 août 2025

Modifiée

le 8 nov. 2025

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