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Avis sur La Fin de l'homme rouge

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Svetlana Alexievitch a sillonné la Russie actuelle en interrogeant des personnes d'âge, de milieux et de sexes très différents en leur demandant d'expliquer comment ils avaient vécu le passage de l'Union Soviétique (ses défilés, sa rhétorique anticapitaliste, la pauvreté de la condition matérielle...) au capitalisme sauvage des années 1990 (émergence de la mafia russe et des oligarques, reconversion humiliante de gens diplomés dans des tâches subalternes, combines pour survivre...).

C'est donc une collection de témoignages oraux, rapportés, j'imagine avec intégrité. L'auteure rajoute parfois des didascalies pour expliquer où se passe l'entretien, comment réagit le témoin, s'il a besoin de s'arrêter un peu, si du temps passe entre deux entretiens. Il faut s'attendre donc à une certaine répétition d'une personne à l'autre, certains motifs qui ont frappé les esprits reviennnent souvent (Le lac des cygnes qui passait en boucle à la radio pendant le putsch manqué d'août 1991). Le titre des chapitres tel qu'il a été traduit en français est très sibyllin : si certaines histoires sont très marquantes, il ne sera pas facile de les retrouver dans le magma des témoignages.

C'est un livre que j'ai dévoré à toute vitesse, qui rapporte les points de vue sans juger. Au final, s'il livre son quota d'histoires sordides sur la perversité du système de dénonciation soviétique, qui faisait se côtoyer bourreaux et victimes au quotidien, il montre, notamment chez les plus anciens, une véritable nostalgie pour une époque idéaliste, où la Russie pouvait s'assimiler à un grand empire (fondé principalement sur la puissance militaire). Une époque où, à la différence du temps présent, on n'avait pas honte d'être pauvre, car les écarts de richesse n'étaient pas flagrants. Où l'on avait sans trop de problème accès à des formations poussées. Où le commerce était vu comme quelque chose de honteux (car on fait du profit comme intermédiaire plutôt qu'en créant quelque chose). Où l'on passait beaucoup de temps à lire, aller au théâtre et rêvasser à davantage de liberté dans sa cuisine. Il y a tout de même des récits de torture au goulag qui sont à la limite du supportable.

En comparaison, le récit des années Eltsine, de l'espoir qu'elles avaient suscité et de l'amère désillusion des années 1990 est des plus sombres, même si on trouve des récits de jeunes qui trouvent les "soviétiques" (nostalgiques du communisme) ridicules et étriqués. C'est une litanie récurrente de personnes mises à la rue, d'alcoolisme, de suicide, d'intimidation de la mafia sur fond de xénophobie, de petits boulots humiliants, bref un sentiment d'insécurité totale où les individus sont complétement livrés à eux-mêmes (ça m'a rappelé De l'avenir, faisons table rase, de Jack Womack, un livre très corrosif). On trouve des histoires sur les brimades sadiques au sein de l'armée, sur les violences contre les Tadjiks à Moscou, sur l'apathie politique, ce qui rappellera des choses aux lecteurs de Douloureuse Russie d'Anna Politovskaïa.

Pourquoi pas une note plus haute ? Cette enquête était nécessaire et a une certaine valeur, mais au fond la volonté de l'auteure de s'interroger sur l'identité russe transparaît, notamment dans le choix de l'avant-dernier chapitre sur la jeune femme qui se marie avec un prisonnier à perpétuité assassin car c'est l'amour de sa vie qu'elle avait vue en rêve, histoire touchante mais qui n'a plus rien à voir avec le thème choisi.

On peut aussi reprocher au livre de se contenter d'enregistrer, sans chercher à enquêter sur la qualité du témoignage. Ces gens outrent-ils leurs souvenirs parce qu'ils sont tombés sur une oreille après des années de frustration et d'humiliation ? Joe Sacco, quand il fait des BD-reportages au Moyen-Orient, souligne dès qu'il le peut le facteur contaminateur qu'est la présence de l'observateur. Le témoin est toujours tenté de simplifier, de livrer une histoire trop belle. Svetlana Alexeievitch ne le fait pas, elle se contente d'enregistrer. On ne peut pas dire qu'elle prend faits et causes pour les personnes qu'elle écoute. Mais elle a tout de même agencé ces témoignages d'une certaine manière, qui ne peut prétendre être neutre, et cela peut créer l'illusion que tout ce qui est rapporté est vrai. C'est le syndrôme Paroles de poilus.

J'ai beaucoup aimé ce livre, je ne prétend pas dans cette critique ne serait-ce qu'effleurer la richesse de ce qui y est dit des conditions de vie en URSS puis en Russie, mais je dis simplement que le lecteur doit faire l'effort d'ajouter un peu de distance par rapport à ce qui est raconté, car l'auteure ne le fait pas d'elle-même.

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