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La Peur en Occident par Aymeric Walden

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L'aristocratie fonda sa légitimité sur le mythe de sa bravoure. Pour justifier sa qualité d'oppresseur parasitaire des classes laborieuses, il lui fallut en passer par la description du peuple comme pleutre, veule, ignorant les codes de la chevalerie (ce qui était bien vrai). Ainsi Sancho Panza, ainsi le valet, l'écuyer, le servant pittoresques de la comédie. En opposition avec la témérité que lui prêtaient les romans de chevalerie. "D'épée" devenue "de robe", la justification par la protection du peuple sentit de plus en plus l'arnaque à plein nez. Comme si la réalité ne donnait pas suffisamment raison au doute permis sur cette qualité de protecteur, l'aristocratie s'entoura de hautes fortifications, redoutant des intrusions allogènes, craignant vraisemblablement de perdre ce qu'elle avait acquis, tout comme elle redoutait la mort, la corruption de l'âme, et son corrolaire : l'Enfer. La peur a, semble-t-il, motivé, façonné, dominé les siècles obscurs de la chrétienté.

Delumeau débute son enquête historiographique par une distinction entre l'angoisse et la peur. Il y a, comme disent les philosophes, un "il y a" qui motive l'angoisse sans que celle-ci renvoie nécessairement à un objet.  Instinct primitif de conservation, la peur, elle, est motivée par une menace avérée ou imaginaire. Il y a ainsi des peurs raisonnables mais il existe des peurs irrationnelles. Sans entrer dans les détails de la psychopathologie et spécifiquement des phobies, sans entrer non plus dans sa relation avec la panique, on peut cependant dire au sujet de la société occidentale du passé, qu'elle a entretenu des psychoses collectives. La peur se réfère, à travers les âges, à divers objets ayant en commun la relative méconnaissance de leurs causes, source d'effroi et d'égarements intellectuels. Le vaste océan est resté pendant longtemps le lieu de terribles déchaînements démoniaques à cause de ses tempêtes, des monstres marins qui le peuplent, des mœurs immorales des marins. La nouveauté, l'innovation théologique du protestantisme (pourtant soucieux de renouer avec l'esprit du christianisme primitif), la méfiance de l'étranger, la peur du loup et du revenant, celle de la nuit, dessinent les traits d'un visage apeuré, celui de l'Occident chrétien.

La peste bubonique façonne cette physionomie. Entre pensée magique et démence collective, les épidémies peuvent constituer, au regard de l'analyste moderne, un laboratoire fabuleux de la crainte des signes. Le peuple de l'époque croyait à une conjonction des astres et autre comète annonciatrice de châtiment, responsables de la corruption de l'air. Sans qu'une explication soit démentie par une autre, ils croyaient aussi à l'empoisonnement des puits par l'étranger, le Juif, la tête de Turc enracinée dans la mythologie collective depuis au moins la crucifixion du Christ (en réalité peut-être plus ancienne ?).

Moins persuadé suis-je par le lien établi par l'auteur entre peur et sédition. Je ne vois pas bien où il veut en venir, ses exemples manquent souvent de la méthode et de la précision à laquelle il nous a accoutumé, nous, le lecteur. Prenant des exemples hors du cadre spatio-temporel (Occident du XVIe-XVIIIe siècle) imposé par sa recherche pour justifier que... heu... Puisque les Mexicains ont fait la révolution dans la violence contre les catholiques, cette violence est elle-même génératrice d'angoisse, donc la violence anxiogène en Occident est indissociable du millénarisme, de la révolution, en un mot de la sédition. Révolution = anxiogène. Bon très bien. Mais je vous assure que ça fait bizarre dans un essai très rigoureux prenant pour motif la peur. Mais quelque chose m'a peut-être échappé. Et encore là je ne prends qu'un exemple car Delumeau s'octroie le bénéfice pour sa thèse d'aller piocher en deçà ou au-delà de la période intéressée (Joachim de Flore, Boccace, XIXème, XXème). Il ne manquerait plus qu'une prophétie sur le XXIeme siècle pour parfaire le tableau !

Bref un ouvrage rigoureux avec quelques zones d'ombre dans sa logique méthodique.

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