Assez prenante en raison même de son irréalisme prononcé, cette pièce d'André De Lorde met en valeur les peurs, sourdes ou déclarées, de la société de son époque, pour les déployer en une séquence de scènes fantasmatiques qui mènent, bien entendu, à une révélation finale horrifique.


Irréalisme ? En cette époque (1918) qui a vu agoniser le naturalisme à la manière de Zola, et dont les horreurs de la Première Guerre Mondiale ont exacerbé le sentiment de défaite de la Raison, André De Lorde, loin d'ancrer l'action de la pièce dans quelque événement historique qui susciterait un consensus quant à sa vraisemblance, convoque les représentations mentales sommaires et caricaturales des spectateurs pour bâtir savamment une intrigue angoissante.


Cela commence par une scène dans le bon vieux Far West des westerns : caricature des aventuriers violents, sans le sou, cherchant à survivre en grattant la terre dans quelque mine d'or, toujours équipés d'un revolver dont ils se servent sans problème pour un mot plus haut que l'autre. Pire encore, le couple qui médite un mauvais coup est constitué d'immigrés mexicains, qui ne devraient pas être là, et qui ont sur le dos d'anciens forfaits sanglants. On est dans le tableau classique des hors-la-loi sans scrupules du Far West. Dès lors, le spectateur comprend que le sang va couler facilement.


La deuxième partie de la pièce accentue cet irréalisme : elle nous transporte dans un univers très différent, où l'on chercherait vainement tout oripeau qui rappellerait le Far West et son folklore de cow-boys et de chercheurs d'or faméliques. Il s'agit d'un château mystérieux, sévèrement gardé et clôturé, où ne vivent que des gens chics et très riches, et qui, à ce qu'on dit, s'y font soigner leur neurasthénie (maladie très à la mode à l'époque). Or, ce château de grand luxe est supposé localisé pas très loin du cadre de western de la première partie. Ce changement d'univers, assez brutal, rappelle la logique souvent cavalière des rêves, et aide le spectateur à placer sa pensée au niveau de son subconscient et des fantasmes qui y traînent, plutôt qu'à user de sa raison.


Dès lors, André De Lorde fait son boulot d'expert en matière de montée de l'angoisse : on passe des espaces sans limite de l'Ouest Nord-Américain à un monde clos, surveillé, étouffé, où les pensionnaires se cachent derrière des murs, des masques, des bijoux. D'effrayantes processions de deuil circulent entre les différents bâtiments, et l'on apprend peu à peu que les suicides sont fréquents là-dedans, que personne ne touche personne, etc.


Derrière cette méticuleuse montée de la Peur, André De Lorde réalise l'accomplissement d'une menace, proférée par un personnage physiquement hideux dans la première partie : on ne garde pas sa beauté physique toute la vie. Il pourrait arriver un accident...


Le fantasme le plus important sur lequel cette pièce est fondée, c'est la peur éprouvée par le spectateur vis--vis de cette "réalité" qui transforme ce lieu d'hébergement de luxe en un "Château de la Mort Lente". Pour ne pas spoiler, disons que cette peur se transmet en Europe depuis des siècles, pour ne pas dire depuis des millénaires.


La perversion effrayante de ce qui est donné à voir dans la scène finale a de quoi écoeurer les confortables bourgeois venus chercher leur dose de dégoût dans les murs sulfureux du Théâtre du Grand-Guignol...

khorsabad
7
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le 8 déc. 2016

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khorsabad

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