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Avis sur Le Principe de Lucifer

Avatar Paul Staes
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La pensée en système a des vertus indéniables : tandis qu'elle permet de faire rentrer à peu près tout dans la bouteille, elle supprime à elle-seule le doute, l'approximation et la donnée encore inconnue. La pensée systémique, comme la religion, rassure, apaise et donne à l'esprit la douce sensation de l'accomplissement, ainsi que celle de la certitude d'avoir tout compris. L'être humain, s'il y a une constante, semble perpétuellement être dans la quête de sens, d'une épistémè lui permettant de regarder le monde à travers un prisme qui lui donne une signification, bien loin de l'absurdité du vacarme et des massacres de sa planète. Ainsi, quand un scientifique nous vend un principe intangible, bien loin de celui des religions et idéologies déjà connues, au nom vendeur, qui semble répondre à des questions éternelles, cela est intéressant. Cela l'est encore plus quand il s'appuie non pas sur de la théologie mais bien sur des matières hautement scientifiques : l'éthologie, la biologie, la psychologie, l'économie et l'histoire. Ainsi, selon Howard Bloom, dans la lignée du très sérieux Darwin, le cosmos ainsi que tout ce qui le compose est mu par une entropie naturelle dont les mécanismes de survie sont fondés sur la violence, l'instinct de survie et l'agressivité. Pour faire très simple, dans une optique de survie collective, les sociétés humaines fonctionnement comme des super-organismes dans lesquels chaque être humain a un rôle prédéfini, et qui, s'il perd toute utilité, rentre dans une phase d'auto-destruction à l'image d'une cellule morte de l'organisme. De la même façon, ce collectif, pour survivre, repose soit sur l'aspect très primaire des gènes et de la famille, ou alors sur des mèmes, à savoir une idéologie. Dans une perpétuelle guerre pour la domination, l'être humain change régulièrement de place dans la société, et avec lui son comportement. De dominant agressif, il peut devenir passif et servile. Tout en lui s'explique par la volonté de reproduction, de copulation et d'impérialisme.

S'il y a une certaine évidence dans la thèse biologique proposée par Bloom qui rappelle Kropotkine, Nietzsche et même Freud, l'aspect très complet du développement, écrit dans un style limpide et clair, perturbe rapidement. Dans ce flot incessant d'exemples historiques et d'études psychologiques, anthropologiques et éthologiques a priori sérieuses, le lecteur est d'abord pris d'un vertige : tout colle avec la thèse développée par l'ancien publicitaire et semble faire écho à des intuitions profondes à propos d'une nature humaine loin d'être optimiste. Le problème est que le côté quasiment omniscient et transcendant du concept de super-organisme rappelle très vite celui bien trop commode de Dieu par sa toute-puissance, et que tous ces éléments amassés pour conforter la thèse constituent parfois des sources trop partielles et partiales. De la même façon, à partir des chapitres du milieu, l'auteur insuffle enfin son idéologie dans le livre et dévoile enfin son intention : celle d'un renouveau libéral et industriel des Etats-Unis d'Amérique. Enfin, certaines pages à propos de la science, de la médecine, de la sécurité sociale, de la féminité et de l'Islam ne laissent, toutes ensembles, que peu de doutes sur les arrière-pensées politiques d'un auteur qui, cependant, ne démérite pas. Sa thèse n'est en effet pas entièrement à jeter, mais il ne faudrait pas oublier que ce n'est ni plus ni moins que ça : une thèse qui s'arrange parfois un peu avec la vérité et les rapports de cause à conséquence. Il ne serait pas inutile de s'en méfier.

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