Le Rustre
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Le Rustre

livre de Eliza Orzeszkowa (1888)

Auteure peu connu en France, je copie colle ma fiche de lecture (scolaire, donc) rendue sur ce bouquin pour ceux qui tiendraient à se faire une idée.

Présentation générale

Née en 1841 dans les environs de Grodno (Biélorussie actuelle), Elyza Orzeszkowa est une polonaise de Lituanie issue d’une famille riche, Benoit Pawlowski, son père étant président de tribunal à Grodno. Elle contracte à 16 ans un mariage de raison avec un gros propriétaire foncier. A 22 ans, ses proches parents et son mari sont déportés sous l’insurrection nationale de 1863, la plupart de ses biens confisqués par le gouvernement russe, elle se réfugie chez son père. Elle se passionne alors pour l’histoire, la philosophie, la politique.
C’est dans cette époque marquée par l’absence des hommes, décimés lors des deux insurrections, émigrés, déportés, que le rôle intellectuel et politique de la femme devient effectif, et E. Orzeszkowa en devient l’illustre représentante et fait alors partie d’un cercle d’intellectuelles féministes.
Infortune et désastre national développent chez elle un fort sentiment patriotique qui restera ancré chez elle jusqu’à sa mort. « Servir », comme idéal, « servir ce que j’aimais par-dessus tout, ce qui habitait et pleurait dans mon cœur, ce que j’appelais Patrie » selon ses propres mots. Un sentiment cependant éloigné du patriotisme polonais, exacerbé par ses prédécesseurs romantiques et qui prenait parfois figure de religion tant sa ferveur côtoyait l’irrationnel.
Son mot d’ordre : peindre la réalité, et cette réalité c’est aussi le paysan, le prolétaire, le juif, l’autre Pologne, et elle s’y attèle dès 1866 en publiant Obrazek z lat głodowych (traduisible par Portrait de la grande famine) qui évoque celle des années 1854-1856.
Rattachée au positivisme, sa prose se veut « réaliste », ses thèmes de prédilections resteront principalement la description du monde paysan et ses mœurs (Le Rustre, Sur le Niemen en 1888), la critique d’une bourgeoisie égoïste et hypocrite (En province, 1870) ; nombreux sont aussi ses romans traitant du rapport à l’écriture (Quelques remarques sur le roman, 1879).
A partir de 1879, elle retourne vivre à la campagne qui est pour elle son « idéal de civilisation humaine » et ses doctrines sur le retour à la vie rurale rappellent parfois Tolstoï, bien qu’elle se défende s’en être inspirée.
Le rustre est publié pour la première fois dans Gazeta Polska en 1888.
Son œuvre, qui atteint à sa mort en 1910 près de 150 titres (romans, nouvelles, articles) est un panorama complet et fidèle de la société polonaise de son époque.


Résumé

Le Rustre, c’est Pawel Kobycki, la quarantaine, modeste pêcheur solitaire vivant sur les bords du Niémen (s’étendant de la Russie à la Lituanie actuelle). Marié jadis, sa femme est morte précocement sans lui laisser d’enfant, ses parents s’éteignant eux aussi il prospère suffisamment du tissage pour s’adonner ensuite à ce qui ne s’apparente pas pour lui à un métier : la pêche.
Tenu pour différent des autres, l’homme est grave mais honnête et tranquille. Il ne recherche pas la compagnie, le Niémen lui suffit, c’est un homme qui a appris à se détacher du monde.
Presqu’en huit clos, le roman dévoile tout au plus une dizaine de personnages : le voisinage immédiat de Pawel : sa sœur, son beau frère, le frère de celui-ci (les Kozluk), la vieille Avdotia l’Ancienne qui l’a vu grandir, Marcella la mendiante. Et Franciszka Chomowna.
C’est très tôt dans le roman qu’il fait sa connaissance, issue de la petite bourgeoisie, promise rentière mais dont le père, alcoolique a dilapidé le patrimoine, elle va et vient à travers le monde, travaille un temps, arrête lorsqu’elle se lasse, flirte avec des valets, piquante, exaltée, intrépide, c’est l’inconstance même. Le coup de foudre -un coup de foudre contre-nature puisqu’on ne se mélange pas, à cette époque a lieu sur les bords du Niémen et commence alors une romance, un drame bientôt, où labeur routinier, piété religieuse et limpide naïveté d’un monde se heurte à la légèreté, l’insouciance et aux vices d’un autre.


Prolongements

Davantage que le titre français : Le Rustre, Cham est en polonais la qualification péjorative du paysan, de l’homme des champs du XIXème siècle, qui, bien qu’abolit de servage depuis 1861 par l’empereur de Russie Alexandre II, reste méprisable dans l’imagerie bourgeoise collective. «Rustre », « manant » ou « dégoût » reviennent souvent dans la bouche de Franka adressés aux habitants du petit hameau ou à Pawel lui-même, lorsqu’en secret elle se livre à Marcella la vagabonde.
Celle-ci, issue de la classe bourgeoise comme Franka, est à cette dernière ce qu’est Avdotia pour Pawel : la confidente féminine, l’amie. La mendiante, est à mon sens un personnage insuffisamment travaillé : son destin tragique, sa chute pourrait servir d’avertissement à Franka, mais l’auteure ne lui accorde que le rôle ténu de confidente. Dommage. L’Ancienne, la « sorcière », Avdotia à l’inverse par son côté « mère-poule » angoissée par la prostration dans laquelle s’enferme Pawel est attachante, et son incapacité à comprendre la dévotion jusqu’au-boutiste de Pawel, sa peine à le réconforter accentue le personnage : sa bonté, comme ses limites. Car pour un lecteur francophone d’aujourd’hui, la dévotion dans laquelle est bercé Pawel et plus globalement les polonais du XIXème siècle est saisissante, parfois, aussi presqu’indigeste.
Stylistiquement parlant, pas de surprises, c’est conventionnel et souffre la comparaison avec des auteurs comme Flaubert ou Maupassant du même courant, de la même époque.
Du côté de la progression de l’intrigue, on se met aussi parfois à s’ennuyer devant les scènes d’exaspération de Franka ou les tirades moralisatrices de son mari, qui se répètent ad nauseam durant le roman et bien que le pardon, la salvation soient le fer de lance de Pawel, on en vient à le maudire d’être si compassionnel face à Franka et j’avoue m’être enthousiasmé lorsque, j’ai lu, page 165 je cite « Avdotia réfléchissait, elle se tut pendant un long moment ; soudain, dans une impulsion, elle s’écria : -Tape-lui dessus ! ». Car c’est précisément à partir de ce moment là que le récit se fait drame, non par la violence qui, légitimement pourrait transporter Pawel, mais par la tournure profondément délétère que prennent les évènements. Cohabitation malsaine, accès de démences, chantages, intimidations, tout y est et les dernières quarante pages sont vraiment savoureuses.
Un début de roman enchanteur, Pawel et le Niémen, Pawel le solitaire rustre et bâti comme un ours puis sa rencontre avec Franka qui viendra bouleverser son quotidien prévisible mais stable, m’ont rappelés Regain, de Jean Giono, même si cette communion initiale avec la Nature s’efface au fil des pages pour se concentrer sur d’autres aspects : la critique d’une bourgeoisie frivole, libertine et plus inconsistante que celle dont elle se moque et la description -je pense, fidèle du monde rural, son rapport à la religion et ses interactions sociales. Au-delà de la narration, perfective mais recélant de bonnes surprises, c’est un miroir efficace de la société polonaise de cette époque.
vico12
7
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le 25 mars 2013

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