Juin 1940 : des colonnes de réfugiés, hagards, traversent les ponts de la Loire pour fuir l'avancée inexorable de l'armée allemande. Les pauvres hères ne manquent pas de s'étonner lorsque, passant à Saumur, ils observent un spectacle pour le moins surprenant : des soldats français sont en train de préparer la défense de la ville. Certains, défaitistes, leur font connaître clairement leur avis : ça ne sert à rien, l'ennemi est trop fort. Les habitants de la ville, d'ailleurs, pensent sensiblement la même chose ; en plus, « vous allez tout nous saloper ». Au vu du déclin rapide et brutal de la qualité architecturale en France après la guerre, dont a surtout été victime la pauvre Normandie, on ne peut très bien comprendre leur inquiétude.
Ces soldats, ce sont les élèves aspirant de réserve (EAR) de l'école de cavalerie de Saumur : de futurs officiers dont la formation n'a commencé qu'il y a un mois ou deux. La cavalerie, c'est tout un symbole ! Le souvenir des grandes charges du siècle passé est encore nettement présent. Pourtant, en 1940, la cavalerie ne combat plus à cheval : une partie d'entre elle, d'ailleurs, est formée depuis peu au maniement des blindés ; les autres servent d'unités mobiles dont le principal mérite est de ne pas nécessiter de ravitaillement en essence. Qu'importe ! Saumur et la cavalerie restent un symbole fort ; d'ailleurs, on ne sera pas surpris de trouver la particule dans le nom d'un grand nombre d'EAR...
Entre autres choses, « l'esprit cavalier » consiste à tenir fermement face à l'ennemi. Ce qui tombe bien : ce que craignent le plus les élèves, c'est avant tout que l'armistice ne soit signée avant qu'ils puissent combattre ! La déclaration de Pétain le 17 juin suscite à ce titre l'indignation et la colère. Peu importe : on ne déposera pas les armes et on tiendra. Un choix qui pourrait paraître absurde au regard de la situation : les EAR ne disposent, en dehors des mousquetons Berthier individuels, que d'un matériel ancien et usé par l'exercice (avec de vieilles reliques, comme les FM Chauchat de 1915 et les mitrailleuses Saint-Étienne de 1907) ; bien qu'ils soient sensés être motorisés, ils ne sont dotés que de quelques automitrailleuses Panhard et de deux ou trois vieilles White-Laffly en principe obsolètes.
Le soutien du Groupe franc De Neuchèze améliorera un peu la situation : le futur résistant est à la tête d'un groupe motorisé hétéroclite, levé à la va-vite dans le chaos de l'effondrement du front des Ardennes pour tenir les ponts de la Seine en Normandie, disposant de quelques chars H-39 et AMC-35. Après s'être replié depuis la Normandie, le pauvre homme cherchait désespérément des soldats avec qui il pouvait encore se battre : il aura trouvé son bonheur à Saumur. Dépourvue de soutien d'artillerie et d'aviation, l'école de Saumur devra tenir un front de 40km avec seulement, en tout et pour tout, 2500 hommes.... Ce qui est, globalement, illusoire.
Pourtant, c'est à Saumur que la 1. Kavallerie-division trouvera, pour la première fois depuis le début de la campagne, un réel obstacle sur son chemin. Un obstacle suffisamment gênant pour que les Allemands aient imaginé faire face à un ennemi quarante fois plus nombreux (peu ou prou) que ce qu'il était réellement ! Ce duel entre cavaliers — globalement — aura, en effet, clôturé une campagne désastreuse par un acte de résistance d'une efficacité et d'une opiniâtreté pour le moins inattendu. L'expression utilisée par les Allemands, admiratifs, pour qualifier leurs valeureux opposants sera restée : « les Cadets de Saumur. »
Patrick de Gmeline fait un récit captivant, très bien écrit, des combats à Saumur, à Gennes, à Montsoreau, puis autour de la ferme d'Aunis, en plein cœur de la culture française, c'est-à-dire dans un vignoble (les soldats, semble-t-il, ont beaucoup profité des crus du coin). L'ambiance de l'époque paraît assez bien décrite : au milieu de l'accablement général et du défaitisme, l'héroïsme des Cadets de Saumur sonne bien curieusement. Comme la cavalerie, ces valeurs semblent bien vouées à disparaître : ainsi le veut l'époque, ainsi est l'histoire.
Quoi qu'il en soit, et même si ça n'intéresse plus grand monde, au moins l'Honneur est-il sauf.