Un ami m’a dit un jour : « Tu m’embêtes avec tes histoires : si je dois partir sur une île déserte, ce n’est pas un livre que je prendrais, mais une planche à voile. » C'est un ami formidable. Mais le roman de Dominique Noguez, chez Robert Laffont, est grand, épais, il affiche 575 pages au compteur : même comme radeau, il ne serait pas mal. Et quelle économie de matières premières : il contient un roman d’aventures, d’amour, d’anticipation, d’initiation, un guide touristique, un journal intime, un recueil de poésie, la suite des Essais de Montaigne, une somme métaphysico-gastronomique, une histoire de la littérature ; ce roman est une bibliothèque idéale à lui tout seul… Le héros voyage, mange, rit, pleure, tue des gens, baise des femmes, se fait enculer (ou presque), prend des douches, l’avion, la porte… Nous qualifierons sa richesse de cavernedalibabaesque et nous précisons que, poussé par le style, le lecteur n’a pas trop la choix : à chaque fois qu’il lira une phrase, il lira les trois suivantes et ainsi de suite jusqu’à la fin. Une fin sans point final. Le roman se termine par un mot inachevé... Vous voulez savoir lequel ? Eh bien vous ne le saurez pas - nananère.
Le fait que ce roman, publié en 1991, n’ait pas trouvé sa place auprès des Misérables ou de La Comédie humaine dans le cœur des Français m'apparait comme un mystère un peu farfelu. Peut-on rater un éléphant dans un couloir ? Et une cathédrale sur une étagère "littérature française" ? Oui, manifestement oui.
Michel Houellebecq aurait dit à Dominique Noguez : « Je vous ai lu un peu comme un oracle. » Ceci explique peut-être cela : Noguez s’est planté. Dans son roman, la fin du monde a lieu en 2010, Philippe Sollers est devenu musulman, Laurent Fabius est président de la République, on paie la boulangère avec des écus : il y a pas mal d'erreurs dans ce roman. Mais pas que : c’est le chaos au Brésil, il y a des virus informatiques, des catastrophes naturelles, des épidémies renaissantes, des rumeurs nombreuses, un vers de Baudelaire revient à la mode : « Le monde va finir », les télécrivains dominent la littérature, les Français rêvent d’aller au Japon, des écologistes pestent contre des bagnolards, on colle du franglais partout, les avions ne s’écrasent plus mais se crashent, on ne dit plus « revu » ou « relu » mais « revisité »…
Les frères Larrieux, deux cinéastes miraculeux qui sont plus ou moins de Lourdes, ont essayé d’adapter ce roman, mais on ne fait pas tenir un roman d’errance, de bonheurs, de regrets en deux heures - autant essayer de faire tenir les passagers du Titanic sur un canot pneumatique – et on ne peut pas traduire en image la phrase que vous trouverez à la page 287 : « La fin du monde arrivera comme une matinée de printemps, pépère. »