Cours d'immortalité par Jean-Baptiste Poquelin

Avis sur Les Fourberies de Scapin

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Je ne m'attarderais pas à faire un synopsis, tant cette œuvre, qu'on lit dès la cinquième est connue. Ce qui m'intéresse ici, et ce que j'ai cherché à comprendre en relisant ce classique absolu du théâtre, c'est de savoir comment une œuvre fait-elle pour être toujours d'actualité même trois cent ans après son écriture. Car c'est bien là ce qu'il y a d'extraordinaire avec ce texte : il nous dépeint des situations qu'on ne trouverait plus guère aujourd'hui, ainsi que des personnages dont les préoccupations sont à des années lumières des nôtres. Pourtant l'on rit toujours en voyant le valet tabasser son maître, jouer les indifférents à ses malheurs pour ensuite monter des plans si tordus qu'ils marchent tous, et enfin s'en sortir d'une façon si magistrale qu'elle en est ridicule. S'il y a là quelque génie, ce n'est donc pas dans la capacité à transcrire les vices de son époque (il me semble qu'un certain Zola fait ça mieux que tout le monde). Non, là où monsieur Molière nous bluffe encore, c'est par la justesse de son analyse de la nature humaine, et de ce qu'il y a d'universellement vicié en son sein.

Car comme toute œuvre de Molière, les Fourberies de Scapin sont hantées par le thème de l'hypocrisie. A la cours de Louis XIV, le mensonge, la flatterie et la tromperie étaient des monnaies dont on se payait volontiers, et les valets devaient s'ennuyer ferme à voir leurs maîtres poursuivre leurs caprices. Rappelons ainsi pour l'anecdote que l'expression 'tenir la chandelle' désignait un serviteur qui, lors des nuits chaudes dans ces palais pleins de dorures, devait rester tout droit, la mine impassible, à tenir une chandelle pour que monsieur puisse se voir monter madame. Or donc, un valet sait tout, et Scapin en profite. Il est l'archétype du fieffé coquin un homme totalement amoral et qui se revendique comme tel, dont la devise est de ne jamais avouer le mensonge tant qu'on ne nous pointe pas du doigt. Il se vante d'être allé en prison, de savoir ce que les sots nomment fourberies là où il ne voit qu'intelligence, bref il nous sidère à s'afficher ainsi comme foncièrement contre la morale de son temps.

Mais pourquoi garder un tel homme pour serviteur? Et bien justement, la grandeur de la pièce est là : parce que cette méchanceté est ce qui fait de Scapin un homme indispensable. Car tous ont besoin de lui, et lui pardonnent sitôt qu'ils le veulent faire agir selon leur avantage. En fin de compte, cela arrange tout le monde qu'un homme soit prêt à toutes les bassesses, que l'on puisse les condamner tout en lui commandant d'en faire d'autres, bref que l'on puisse ne pas assumer ses propres fourberies en laissant Scapin les faire à nôtre place. Cela donne souvent lieu à du comique de situation, mais aussi à un discours sous-jacent où Molière nous fait comprendre que l'hypocrisie et la tromperie sont indispensables à la vie dans le grand monde, et que ceux qui s'insurgent le plus contre elle sont souvent les plus prompts à y avoir recourt. Or, est-ce tellement différent à notre époque? Dit-on toujours toute la vérité à tout le monde à présent que nous sommes en république? Qui peut se vanter de n'avoir jamais dupé personne? De n'avoir jamais menti, ou manipulé qui que ce soit à son seul profit?

On comprend donc, à cette lecture, qu'une comédie n'est pas qu'une invitation au rire, mais qu'en fonction de ce qu'elle nous montre comme risible, elle dit des choses fort profondes. En l’occurrence, cette pièce nous amuse moins par ses références à son époque que par le miroir qu'elle nous tend, et où l'on se reconnaît si bien qu'on ne peut s'empêcher de se moquer de soi-même. Monsieur Poquelin est ainsi parvenu à dépasser l'aspect bouffonesque des comédies telles qu'on les pratiquaient en pleine rue à son époque, mais en garde tout de même ce qui en faisait la substantifique moelle, à savoir la moquerie bien légitime du serviteur face à son maître.

N'hésitez surtout pas à vous y frotter de nouveau!

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