On poursuit la Chronique des Pasquier avec ce sixième tome, et l’on a presque l’impression que les volumes s’enchaînent trop vite, comme si Duhamel avait voulu fixer d’un même élan une période charnière. Ce n’est pas tant ce tome qui file que l’ensemble du cycle qui s’accélère. Nous sommes ici en 1908-1909, et Le Désert de Brièves et ce volume ont été publiés la même année, en 1937, ce qui n’est sans doute pas un hasard. On sent bien le diptyque : d’abord l’échec de l’utopie collective, puis l’apprentissage solitaire, presque ascétique, dans la science. Deux impasses successives, deux désillusions complémentaires.
Le choix du style épistolaire marque une rupture nette. Tout passe désormais par les lettres que Laurent adresse à Justin. Là où le tome précédent laissait peu de place à ses sentiments, ici tout affleure. Laurent se livre sans fard, parfois même avec une complaisance douloureuse. Il commence par évoquer le Désert avec nostalgie, comme toujours quand le temps a fait son œuvre. Les mauvais souvenirs s’estompent, ne restent que les moments lumineux, les élans partagés, l’illusion d’une fraternité possible. Mais cette nostalgie est déjà une première leçon : le paradis n’existe souvent que parce qu’on l’a perdu.
La famille revient rapidement au premier plan. Joseph convoque une réunion de crise et se prétend ruiné. Il demande de l’aide à chacun, joue la comédie de l’effondrement. On découvrira plus tard qu’il ne s’agissait que d’une manœuvre pour masquer une perte boursière aussitôt compensée. Une petite perte lui est insupportable. Il faut colmater immédiatement. Cette ruse permet aussi à Ferdinand, englué dans sa vie rangée et sa prise de poids, de se sentir soudain utile, presque important, d’avoir aidé le frère brillant. Joseph reste fidèle à lui-même : malade d’argent, incapable d’accepter la moindre fissure dans son édifice. Cécile le dira très justement : pour lui, une perte financière équivaut à ce que serait pour d’autres une attaque contre Pasteur ou Mozart.
Laurent, de son côté, travaille dans un laboratoire austère. Il sort meurtri de Brièves, mais il ne reproche rien aux autres. Il se reproche surtout à lui-même. Critiquer les hommes est stérile, pense-t-il, il faut d’abord se discipliner soi. Après l’anarchie du Désert, il en vient à valoriser l’ordre et l’obéissance. Mais une obéissance choisie. Il veut être libre de s’asservir, libre de choisir ses maîtres. Il reconnaît en lui une soif d’admiration et de grandeur qui n’est pas sans rappeler celle de Joseph, transposée du côté du savoir. La famille colle à la peau, même quand on la fuit.
Il se choisit alors deux maîtres, véritables pivots du roman. Chalgrin d’un côté, humaniste, rationaliste ouvert à une part de mystère, profondément attaché à l’homme. Il parle à Laurent comme à un fils. De l’autre Rohner, rationaliste pur, sec, économe, acerbe, convaincu que la science doit tout expliquer et que le sentiment n’est qu’une faiblesse. Pour lui, la science est une religion sans transcendance. Laurent oscille entre les deux, fasciné et déchiré.
Très vite, ces deux figures entrent en conflit. Un conflit public, violent, mené par articles et prises de position, mais dont Laurent perçoit peu à peu qu’il repose moins sur des désaccords intellectuels que sur des haines d’ego, des antipathies primaires. La science devient un prétexte, un déguisement noble pour des pulsions très humaines. Laurent souffre de voir tomber ses idoles. Ce qui l’accable le plus n’est pas le conflit en soi, mais la perte de l’admiration.
Sénac, ancien du Désert, personnage trouble et instable, joue un rôle décisif dans cette escalade. Laurent l’a aidé sans rancune, lui a trouvé une place chez Chalgrin. Sénac trahit cette confiance, fait fuiter des travaux vers Rohner, attise la guerre entre les deux maîtres. Il tente aussi de manipuler Justin en lui glissant des insinuations sur Cécile, par jalousie ou par goût du chaos. Laurent finit par rompre avec lui, épuisé.
Chalgrin, malgré tout, tente une dernière fois de faire la paix. Il tend la main à Rohner, cherche à sortir de cette spirale absurde. Rohner refuse brutalement, incapable de renoncer à la haine qui le fait tenir. Ce refus précipite l’effondrement de Chalgrin, frappé peu après d’un infarctus qui le laisse immobile et muet. La science n’a rien sauvé ici, ni l’homme ni la relation.
De son côté, Sénac s’enfonce. Il écrit à Laurent. Celui-ci refuse d’ouvrir la lettre tout de suite, par lassitude, par fuite, par excès de vie peut-être. Quand il se décide enfin à aller le voir, il est trop tard. Sénac est mort, empoisonné, entouré de ses chiens. L’un a survécu en se nourrissant du corps de son maître(le chien adopté lors du Désert), l’autre est mort de faim. Image terrible de la dépendance, de l’abandon et de la responsabilité différée. Une lettre non ouverte, et tout est déjà joué.
Rohner, privé de son ennemi, se retrouve étrangement désemparé. Laurent reste auprès de lui, non par admiration, mais par lucidité. Il veut apprendre ce qu’il a à apprendre, pas croire en un surhomme sans faille. Il a compris l’essentiel : il faut cesser d’idéaliser. Accepter la médiocrité humaine sans renoncer aux rares moments de grâce. C’est exactement la leçon que Laurent apprend depuis le premier tome au contact de sa famille. La science ne fait ici que confirmer ce qu’il savait déjà. Les hommes sont imparfaits, y compris ceux qu’on admire.
Laurent ne progresse pas par conquête, mais par dépouillement. Chaque tome lui enlève une illusion. La famille, l’utopie collective, les maîtres, tout tombe tour à tour. La Chronique apparaît de plus en plus clairement comme un long processus de désenchantement. Apprendre, ce n’est pas s’élever, c’est perdre ce qu’on croyait solide.
Un tome dense, sombre, profondément humain, où Duhamel montre que ni la science, ni la famille, ni l’engagement ne sauvent de la condition humaine, mais qu’ils peuvent au moins apprendre à la regarder sans fard.