J'ai découvert Patrick Grainville avec La joie d'Aurélie (2004). L'écriture m'avait enthousiasmé : voilà ce que j'appelle une langue travaillée ! Le corps immense du président Mao (2010) puis Le démon de la vie (2016) m'avaient un peu moins convaincu. La décadence se poursuit et s'accentue avec Les yeux de Milos. Impression tenace d'un romancier qui se regarde écrire. Sa prose sent la volonté d'en mettre plein la vue. Résultat : ce qui était une force se mue en travers. Et la lecture se fait pénible, plombée de surcroît par deux tropismes de l'écrivain.

En premier lieu, le sexe. Grainville doit avoir un gros problème avec ça pour truffer ses romans de descriptions d'ébats en tous genres. Comme il traite de Picasso qui, semble-t-il, était un grand consommateur de chair fraîche, on est bien dans le sujet. Le jeune Milos baisera donc sans retenue, Marine, puis Samantha, puis Vivie puis Marine de nouveau. N'étant pas spécialement friand de ce type de description, le roman m'est vite devenu odieux. Comme beaucoup d'écrivains mâles (Houellebecq, Olivier Adam, Nicolas Mathieu...), Grainville se laissera-t-il aller à la fellation ? Oui mais, bel effort, il faut attendre la page 155 :

Et le suce sans ablutions préliminaires. Elle engloutit la semence.

Un acte très apprécié des hommes, mais qui ne tient guère compte de la satisfaction de leurs partenaires. A l'image de Picasso, qui fascine tant Grainville : notre génie jetait les femmes avec la désinvolture narcissique de qui se sait adulé. Jamais le point de vue féminin n'est adopté dans le roman, la stature de l'artiste justifiant le moindre de ses caprices. Agaçant.

L'autre tendance de ce roman est l'étalage d'érudition. J'ai pensé au Boussole de Mathias Enard, qui vous fait vous sentir petite cervelle ignorante. Encore ai-je la chance de bien connaître Antibes et d'avoir visité la Namibie... Reste que, pour qui a peu de connaissances en paléontologie et en peinture, la lecture risque de virer au pensum.

Bien eu du mal à m'attacher à ces personnages, qui n'ont que deux occupations : 1) disserter pendant des heures sur l'art et la préhistoire, 2) forniquer. Bien eu du mal, par conséquent, à venir à bout des 342 pages de ce Milos. L'auteur tente bien, assez maladroitement, d'introduire quelques thématiques annexes, comme le sort des migrants ou les attentats islamistes, pas de quoi relancer foncièrement l'intérêt du lecteur que je fus.

Pourtant, la prose de Grainville est indéniablement littéraire ! Il suffit d'ouvrir le livre au hasard, comme j'aime faire. Page 51 :

Ils sortirent de l'eau, avalèrent des morceaux de sandwichs et repartirent le long du sentier sinueux, coupé de dégringolades ravinées, de ressauts brusques. Un sentier nerveux comme une échine de chèvre fantastique. Un pont se découvrit au-dessus d'un beau pan de rivière émeraude. Un pont génois, dit Milos. Arqué en son centre, belle pierre moussue parfaitement fondue dans le paysage. Une cascade dévalait sur le flanc du sentier. Non pas en avalanche fracassante mais en mille petits filets qui pleuvinent. Ce fut une merveille de se pâmer sous la fontaine plurielle. Elle charriait des fragments de feuilles, de scarabées, de papillons, de pucerons, de sauterelles, des myriades de corpuscules infimes qui ne les gênaient pas mais les habillaient de leurs minces réseaux vibratiles. Milos attrapait de côté la taille de Marine qui feignait de fuir. Il la serrait plus fort. Elle remuait les reins contre lui. Il sentait les ruades de ses jolies fesses. Il l'embrassait, elle se retournait, le caressait, le branlait un peu.

Et hop, c'est reparti, notre vieux libidineux ne peut pas s'en empêcher. On doit tout de même reconnaître un authentique style au passage ci-dessus, qui est plus la règle que l'exception dans Les yeux de Milos. Parfois, Grainville se laisse aller à quelques facilités, il fait le malin, comme page 179 :

Il revit Vivie avec plaisir, avec désir.

Page 253, jeu de mots facile avec Pie X :

Il va sans dire qu'il attend de Pie le pire.

... qui se poursuit 254 :

- il serait impie, Pie ?

Bof, non ?

Par ailleurs certaines positions sont, de manière surprenante, assez naïves. Ainsi de la question du péché originel, sujet qui me tient à coeur. Voici ce qu'écrit le romancier, page 255 :

Le péché originel est une histoire à dormir debout. Nous ne procédons pas de la chute théâtrale d'Adam, d'une déchéance brutale - certes très picturale et que les habitants des autres planètes nous envient -, mais d'une bousculade d'espèces, d'un formidable torchon généalogique, un bazar, une épopée aléatoire étalée sur des époques incalculables...

Il n'y a plus guère que les Cathos intégristes pour faire une lecture historique du début de la Genèse. Le péché originel est un mythe (extraordinairement fécond) qui parle de la condition humaine : l'épithète "originel" ne prétend pas raconter la création de l'Homme mais interroger son essence, ce qui le fonde. Les récits bibliques ne s'opposent pas à la science, ils se situent sur un tout autre terrain. Très surpris de lire ce genre de propos en 2023...

Bref, on l'a compris, ce roman je l'ai pris en grippe, ce qui rend cette critique, j'en ai bien conscience, très subjective... Toutes ses phrases denses, dont j'aurais pu me délecter, m'ont plus fait soupirer d'irritation que d'extase. Pas sûr que je poursuive l'exploration de l'oeuvre de l'académicien. Ou alors en remontant le temps puisque la tendance, de 2004 à 2021, est nettement à la dégringolade.

6,5

Jduvi
6
Écrit par

Créée

le 1 mars 2023

Critique lue 23 fois

Jduvi

Écrit par

Critique lue 23 fois

D'autres avis sur Les Yeux de Milos

Les Yeux de Milos

Les Yeux de Milos

4

cazesraymond

100 critiques

savant fouillis

J'avais tellement aimé 'falaises des fous" que j'ai pris "les yeux de Milos" pour une suite. Surfant sur le succès du premier, Monsieur Grainville a voulu récidiver sur la période suivante...

le 3 avr. 2021

Les Yeux de Milos

Les Yeux de Milos

9

matatoune

519 critiques

Surtout à ne pas rater

Grand amateur d'art, Patrick Grainville se penche avec Les yeux de Milos dans l'univers de Picasso à partir de l'été de 1937, année de Guernica. Parce que le peintre était fasciné par la Vénus de...

le 17 janv. 2021

Du même critique

R.M.N.

R.M.N.

8

Jduvi

1204 critiques

La bête humaine

[Critique à lire après avoir vu le film]Il paraît qu’un titre abscons peut être un handicap pour le succès d’un film ? J’avais, pour ma part, suffisamment apprécié les derniers films de Cristian...

le 6 oct. 2023

Gloria Mundi

Gloria Mundi

6

Jduvi

1204 critiques

Un film ou un tract ?

Les Belges ont les frères Dardenne, les veinards. Les Anglais ont Ken Loach, c'est un peu moins bien. Nous, nous avons Robert Guédiguian, c'est encore un peu moins bien. Les deux derniers ont bien...

le 4 déc. 2019

Le mal n'existe pas

Le mal n'existe pas

7

Jduvi

1204 critiques

Les maladroits

Voilà un film déconcertant. L'argument : un père et sa fille vivent au milieu des bois. Takumi est une sorte d'homme à tout faire pour ce village d'une contrée reculée. Hana est à l'école primaire,...

le 17 janv. 2024