Chapoutot le goupil

Avis sur Libres d'obéir

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Excellent timing de parution ! Ce livre est vraiment réjouissant. Pas pour son sujet, le management et le nazisme, mais pour la puissance qu'il peut avoir dans le débat public, ou plutôt dans l'absence de débat sur la pertinence des méthodes managériales qu'on se bouffe quotidiennement.

Alors il s'agit d'un travail historique rigoureux, et c'est pour ça qu'il est profondément enthousiasmant : l'objet n'est pas de critiquer les méthodes managériales complètement hégémoniques depuis un paquet de temps et leur vocabulaire corollaire, l'objet est de relever la continuité historique entre, d'une part, les méthodes managériales nazies et leur vision de la gestion des affaires publiques et, d'autre part, les méthodes managériales actuelles ainsi que la vision de la gestion des affaires publiques d'un paquet de gouvernements en place, notamment le notre. Tout cela se fait à travers la quasi-biographie de Reinhard Höhn, fonctionnaire SS qui n'a eu aucun mal à se reconvertir dans l'enseignement des théories managériales nazies, en les délestant simplement de leur racialisme et de leur référence au concept de "force vitale".

Le livre est donc génial parce qu'il est "juste" un livre d'histoire, écrit par un spécialiste reconnu du nazisme. Dans l'intro, Chapoutot se fait un plaisir d'écrire que son essai n'est pas une critique du management moderne. Et il ne le critique effectivement jamais, il se contente de brillamment décrire les concepts employés par les nazis et de retracer la carrière et la résonance internationale de Höhn. Et cela suffit, ça porte intrinsèquement une puissance critique, un impératif de basculer de perspective.

En outre, le livre tord le coup à certaines idées reçues sur le IIIe Reich, notamment l'idée selon laquelle il aurait été un régime pyramidal parfait, hiérarchiquement très stable (il n'en est rien, sous la figure du Führer, la puissance publique était quasi anarchiquement organisée, et ce d'une manière volontaire, pour mettre en compétition certaines "agences" étatiques). De ce côté le livre n'apporte rien de nouveau pour les historiens mais articule cela efficacement sur 150 pages qui se lisent sans difficulté.

Ce truc est vraiment un brûlot, un truc capable de stimuler la réflexion à l'échelle de l'opinion publique. Mais voilà, il n'a pas eu d'énormes relais médiatiques. Alors certes, beaucoup de médias généralistes en ont parlé, mais ils n'ont été capables ni d'en inviter massivement la lecture, ni d'organiser une réflexion dépassant les colonnes des nouveautés littéraires. Franchement c'est con.

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