Philippe Djian dit être plus intéressé par le style que par les intrigues. On n'est pas obligé de le croire mais il est vrai que son dernier roman, Marlène, est ciselé avec l'amour d'un tailleur de pierres à partir d'un matériau brut qui prend forme peu à peu. En bannissant les éléments de ponctuation, hormis les points et virgules, l'auteur ne nous facilite cependant pas la tâche. Les dialogues, en particulier, sont, tout du moins au début du roman, particulièrement difficiles à remettre dans la bouche des bons interlocuteurs. Cela demande un certain effort mais on s'y fait. Le petit monde décrit par Marlène ne tourne pas très rond : deux anciens de l'Afghanistan, Dan et Richard, trimballent un sérieux stress post-traumatique qui les empêche de mener une vie tout à fait normale. Les femmes du livre, pour d'autres raisons, recherchent aussi l'équilibre, à commencer par Marlène, un peu paumée et gaffeuse impénitente qui suscite les catastrophes. Elle est le chien dans le jeu de quilles du livre et comme souvent chez Djian, il est à prévoir qu'il y aura une ou deux morts violentes pour assombrir l'horizon. Djian se délecte des agissements pas toujours très sensés des personnages de son microcosme et de leur sens moral guère élevé. Marlène a des allures de sitcom décentrée et Djian est en totale maîtrise dans ce roman noir où l'on ne voit pas venir la violence éruptive et les rebondissements brutaux. Depuis des années, à l'instar d'un Echenoz ou d'un Modiano, Philippe Djian construit brique après brique une oeuvre cohérente et compacte. On a le droit de ne pas aimer ses livres, pour toutes sortes de raisons (il est parfois à la limite de la misogynie) mais nul ne peut contester qu'il est un véritable auteur avec son propre univers, qui ne ressemble à aucun autre. Et Marlène montre avec éclat qu'il est loin d'être à bout de souffle.